‹ Un voyage autour du JaponChapitre 8 sur 27 · Une grande épingle d'écaiUe jaune coûte de 100 à 1000 ii · texte numérisé non relu

Une grande épingle d'écaiUe jaune coûte de 100 à 1000 ii

samsins d'accord, elles commencèrent à jouer, en se servant, pour frapper les cordes, d*iin moi ceau d'ivoire taillé en iorme de haclie. La musique japonaise ne peut entrer en comparaison avec la nôtre ;

cependant on distingue dans les chants populaires quelques motifs faciles et agréables. Il faut reconnaître aussi que les Japonais sont doués d*une grande justesse d'oreille; ils jouent et chantent parfaitement à i' unisson, et observent avec eXciClitude

le rhythme souvent très-difficile de leurs mélodies. Sur Tordre de Yo-bassanj les jeunes filles se levèrent pour exécuter des pas de danse à un ou plusieurs personnages. Leurs gestes forcés, leurs contorsions

bizarres, étaient iurt peu en harmonie avec les idées que nous avons de la grâce; mais ces mouvements souples et précis s'ada|itaient iidèlenient au caractère de la musique, tantôt lente et triste, tantôt rapide et bruyante, et qui servait d'acconipagnenient à un poème récité par les ghékos. Après la danse» qui avait duré assez longtern{)s, il y eut un moment de repos et de silence* Les ghékos acceptèrent avec force remerctments les gâteaux et le sakki que nous leur finies oiirir; les danseuses, encouragées par ÏO'bassan^ commencèrent à se sentir plus à l'aise, et causèrent à voix basse. Uuclques-unes étaient fort jolies } mais, ce qui me frappa plus encore que les traits de leur visage, c'était Fair modeste qui les rehaussait toutes. A les voir ainsi timides et réser-

ÂUTOim DU JAPON. 63

Tées, on les eût prises pour d'honnêtes filles de la

bourgeoisie. Une seule se faisait remarquer par une hardiesse d*aUures qui contrastait singulièrement avec sa figure pâle et distinguée. « II n*y a rien là d'étonnant, me dit un de nos amis à qui j'avais fait part de mon impression; cette jeune fille passe pour une beauté à la mode et fort recherchée. L'année dernière, elle était timide à Texcès; depuis, elle a passé quelques mois à Décima et à Oora, et c'est en fréquentant nos compatriotes qu'elle est devenue

telle que vous la voyez. Vous pouvez admettre comme une règle générale que les indigènes dégénèrent moralement aussitôt qu'ils entrent en rapport avec nous. A quelles causes attribuer ce phénomène, peu flatteur pour notre amour-propre? Ce n'est pas le lieu de le rechercher; mais j'affirme qu'au Japon comme en Chine, la bonne, raimuble société indigène a disparu partout où règne Fintluence des Européens. Les coulUs (portefaix) de Décima sont d'incorrigibles larrons, les marchands de Yokohama deviennent de jour en jour plus insolents, et les Japonaises qui sont obligées de subir la compagnie des étrangers y perdent très-vite la modestie, qui fait leur principal charme \

1 . Je ne voudrais pas me joindre à quelques voyageiin , mes devanciers, qui, après avoir joui de Tbospitaiité des Buropéens

R4 ON VOYxr.K

Je ne saurais autrement définir l'état de démoralisation des djoroft âans la compagnie desquelles je m étais trouvé qu'en le qualiliaiiL d èuu mcoiisvmu. Toute loi morale se fonde sur la conscience. Ob la conscience lait défaut^ il ne peut pasy avoir de démoralisation. Ce qui est certain, c'est que la vie des djoros n*a rien qui blesse la conscience japonaise. Dans un des lemples les plus vénérés de Yédo, dans le tempie d'Akatza ou Qaanon-sama, on a suspendu près de Tautel les portraits de quelques djoros célèbres pour leur beauté et leur charité; on les montre aux jeunes iiiies vendues aux maisons de thé comme les modèles à suivre. Bans la grande ville de Simonoséki, il y a un véritable monastère de djoros \ qui a été fondé par la femme d*un ancien empereur du Japon, afin de subvenir aux Irais d'uneguei re entreprise contre des sujets rebelles. — Une djoro peut en quelque sorte ne pas déchoir et rentrer dans la société par la voie d*un mariage honorable. Ce fait s*est, à

dans lexlrème Orient, leur jettent la pierre, en lus accusaul (le manquer souvent (J tquitè, de tact ei Je dii:[uic dans leurs relations avec les indigènes. Le;> étrangers qui résident en Chine et au Japon forment des communautés très-respectables- Si largeni que fait circuler leur commerce a >ouveni une triste influence sur les indigènes avec lesquels ils se trouvent en contact, et qui appartiennent généralement aux plus basses classes de la société, il serait injuste de rendit' les Euro péens responsables d an résultat où leur volonté n entre pour rien.

1. Les fiUes qui y sont admises font vœu de ne plus en sortir.

AUTOUK BU JAPON. 05

raa connaissance, renouvelé trois fois pendant mon

séjoui au Japon, et il s'explique par Torganisation particulière de YinstiMian à laquelle appartiennent

les djoros.

Une famille pauvre est-elle surchargée d*enfants

ou la mort de son chef la |ii ive-t-elle de ses principales ressources, il arrive alors fréquemment que les filles qui font partie de cette famille sont livrées à quelque maison de thé. On rédige à cette occasion deux espèces de contrati suivant que la fille est encore en bas càge ou qu'elle est déjà nubile. Dans le dernier cas, de beaucoup le plus rare, la Jeune Me est louée à la maison de thé pour un certain nombre d*aDnées. et sa famille reçoit pour elle une somme qui varie de 10 à 20 rios (100 à 200 francs) par an, et qui constitue une augmenlation considérable de ses revenus. Si l'enfant est jeune, le prix

de vente se règle en une ibis, et n'excède pas 50 ou 100 francs en tout; de plus, l'acquéreur s'engage à subvenir à tous les besoins de Tenfant et à lui donner une bonne éducation. Jusqu*à l'époque de sa uubilité, ren&nt est habillée et nourrie ; on lui ap* prend à lire et à écrire, à danser, à chanter et à jouer du um-dn; on lui enseigne en un mot tout ce

qui convient à une jeune fille bien élevée. A quinze ou seize ans, son éducation doit être terminée. On fait alors d'elle une ghého (chanteuse), une <hdoori (danseuse), ou bien une djorb; elle subit l'un ou

Fautre de ces états sans avoir le droit ni la pensée de se plaindre. Sa volonté n'a pas été consultée lorsque, hamèrm (petite fille), elle a été livrée à la maison de thé; sa volonté n'a pas à s'exercer davantage lorsqu'il lui faut s'acquitter de la dette qu'elle a contractée en recevant pendant plusieurs années tous les soins que son maître lui a donnés, car elle ne s'appartient pas : elle est victime de la misère ou de la cupidité de ses parents, qui, étant ses maîtres naturels, Font cédée par contrat légal, et pendant un temps déterminé, au propriétaire de la maison de thé. Dès lors celui-d se substitue aux parents, il devient son maître absolu^ et il a le droit de disposer d'elle comme de sa chose. Quoi qu'elle fasse, ghèko^ O'doori^ ou djoro\ elle n*est plus qu'une esclave dont la vie se résume dans le mot obéir; elle a^it sous l'impulsion d'un autre, elle exécute ses ordres, elle travaille pour lui, elle ne retient pas une obole de tout Fargent que lui rapporte

1. hQ^gh&tot et o-daorU font vœu de chasteté jusqu'à Tépoque de leur mariage, qui ne peut ayoir Ueu que lorsqu'elles sont sorties de la maison de thé. Ce vœu n'est pas toigours tenu, et nne infraction est ordinairement jugée avec beaucoap d'indulgence; mais la loi donne au propriétaire d'nne chanteuse ou d'une danseuse le droit de la punir sévèrement dans le cas où elle manque à rengagement qu*il est obl%é de lui lûre con* tracter. On trouve des ghiko» et des o-dpoHt en dehors des maisons de thé, exerçant librement leur profession. Les musiciennes ont, comme les lutteurs, leurs chefs à Tédo ou à Kioto. Certains airs populaires qn^eUes Jouent sont la propriité de

son malheureux état C'est donc en réalité une créature fort miséraLle et qu'il serait inhumain do mépriser, puisqu'elle exerce sans volonté et sans profit pour elle sa honteuse profession. Vers l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans» elle devrait, suivant la teneur du contrat qui Ta liée à la maison de thé, être rendue à ejie-mème et reconquérir son mdépendance. Tel n'est pas le dénoûment ordinaire de ces sortes de marchés, à moins qu'elle ne soit laide ou disgraciée de la nature» ce qui est à peu près son unique chance d'être libre au temps tîxé. Si au contraire elle est jolie, le maitre abuse de son ignorance pour la retenir en son pouvoir; il lui fait contracter des dettes en lui servant une nourriture plus succulente ou en lui vendant des bijoux ou des étoffes plus précieuses qu'il n'est obligé de lui en fournir. Bien peu d'entre elles ont assez de force pour résister à des tentations si attrayantes. Elles s'endettent, et comme elles ne possèdent, au terme de leur engagement, nulle autre chose au monde

tout le monde; mais, pour pouvoir en exécuter publiquement certains autres, elles doivent payer un tribut assez fort, espèce de droits d'auteur j ;iux chefs de la musique japonaise. Les principaux instruiuenis de musique sont le .mm-siriy guitare à trois cordes; le koto, mandoline à treize cordes; le grand sam-sinf dont oa se sert pour Taccompagnement des récits de poèmes épiques; le kokiou^ violon à quatre cordes; le biwoua, guitare à quatre eordes , dont les prêtres seuls ont le droit de jouer; enfin le fifre, le tam-lam et la grosse caisse.

o8 ON VOYAGE

que leur corps, elles sont forcées, afin de se libérer» de le vendre pour uii nouveau délai. Ainsi, par un eDchatnement de circonstances qui les dominent, il arrive orditiaii ement à ces infortunées créatures de s'éteindre dans la maison même où elles sont entrées petites filles, où elles ont flétri leur jeunesse dans un métier d'ignominie, et où, vieilles et enlaidies, elles trouvent un dernier asile comme servantes {koiS'kdi)^ comme surveillantes (p-bassan); ou comme maîtresses d'école, de danse ou de musique. On en voit çà et là quelques-unes dont les charmes ou les bonnes qualités captivent des hommes qui les rachètent en payant leurs dettes; mais la plupart se résignent à mourir dans l'état où elles ont vécu*.

Quelques jours après la célébration de la grande madzouriy M. W... me dit que son bateau à vapeur

U Saint-Louis^ était prêt à partir. Je pris congé de mes amis de Décima et d'Oora, puis, pour graver dans mon esprit le plus agréable souvenir de la charmante ville que j'allais quitter, je montai pour

la dernière fois la colline qui s'élève au midi de

1 . Les djoro-jas (maisons de thé) et toutes les personnes qui les habitent sont placées sous la surveUlance de la police. Une djoro ne peut se promener dans la rue sans être munie d'ua fowidéy espèce de passe-port, qui doit être renouvelé chaque mois, et pour lequel le propriétaire de la maison de tké doit payer une somme assez considérable.

AUTOUR DU JAPON. 6ft

Xagnsacki et au pied de laquelle a élé placé le consulat anglais. G'était au mois d'ocloLre. La nalure n'avait encore rien perdu de sa fraîcheur et de sa vivacité, et déroulait à mes yeux un horizon enchan* teur. Parvenu sur une plate-forme située à huit cent pieds au-dessus de la mer, je vis s'étendre à ma droite la magnifique baie de Nagasacki ; elle était couverte de jonques et de navires et sillonnée en tous sens par des barques dont la brise du soir enflait les grandes voiles blanches, et qui glissaient silencieusement sur les eaux d*un bleu profond. A mes pieds étaient Ocra avec ses habitations à Feuropéenne ; Nagasacki avec ses longues rues, ses petites maisons blanches, ses innombrables temples dont rimuiense toiture étincelait au soleil couchant; • puis Décima, la fabrique d'Âkonoura, Inassa et Té-

tablissemenL russe ; et plus loin, au nord de la baie, la vaste plaine, parsemée de bourgades et de cliaumières, où j'avais fait de si agréables promenades. A ma gauche, au sud, apparaissaient des iles sans nombre, les unes vertes, cultivées, couvertes de champs, de forêts et de villages, les autres nues et désertes. La mer les entourait toutes comme d'une

immense ceinture d'azur et d'argent : elle était belle et caressante et j'oubliais que bien des fois je Favais vue furieuse, apportant la terreur et la désolation.

Ainsi s'est effacé dans mon esprit ce que j'ai vu

de triste pendant mon séjour au Japon; mais le

souvenir de rincoinparâble beauté de ce pays et de sa douce et intelligente population est resté Tivant

dans ma mémoire.

Digitizcu

Page 1