GG UN VOYAGE
leur mess; ce dernier, je présume, est destiné à la gare du chemin de fer. Le commissariat de la marine a tous ses bureaux dans un autre ; c'est le plus mal partagé, les employés y manquent de confortable.
Il reste à établir des ateliers et des magasins pour abriter le personnel et le matériel du chemin de fer, répandus un peu de tous les côtés.
L'appontement en fer pour le déchargement du matériel de rÉtat est avancé ; il sera terminé dans la campagne 1887-88.
On parle aussi de construire des quais pour les bâtiments du commerce qui éprouvent de grandes difficultés dans le débarquement de leur chargement.
Des grandes voies, plantées d'arbres, coupent Kayes en tous sens.
Le gouvernement du Soudan accorde au commerce toutes les facilités pour construire : concessions gratuites à ceux qui en font la demande; wagonnets pour le transport de la pierre, etc .
On voit, par cette simple énumération, les tendances du gouvernement actuel du Soudan français : protection la plus large au commerce. Avec une politique aussi sage^ on peut être certain de faire œuvre durable et féconde en bons résultats. Cette manière de comprendre la civilisation vaut assurément mieux que la civilisation à coups de fusil ou par pendaison, pratiquée dans le bas Sénégal.
Quant aux plaintes du commerce, il y en a peu ; quand il s'en produit, l'administration les écoute avec intérêt et les prend en considération.
Je tiens ces renseignements des commerçants de
Kayes eux-mêmes. A cette date, on parlait de la nomination d'un autre officier au commandement du haut fleuve ; les habitants, très émus de cette fausse nouvelle, formaient des vœux pour le maintien de M. Galliéni. Leurs craintes sont aujourd'hui dissipées.
La population de Kayes est composée de Sarrakollets, de Kassonkais, de Bambaras et de Toucouleurs.
Voici un fait qui s'est passé dans un des villages formant Kayes, auquel j'ai assisté en me promenant en compagnie du capitaine Larroque et du mécanicien de la Faléméy M. Chimère. Il est assez curieux et assez ardu à décrire; je le voilerai le plus possible, afin de ne pas effaroucher la pudeur des lecteurs. On pourrait l'intituler : le baptême de... boue. On fêtait le huitième jour d'un mariage :
Il était dix heures du matin, il faisait un soleil splendide. Le village des tirailleurs était en fête, mais pas en fête ordinaire, car il n'y avait ni danses, ni coups de tam tam, ni chants. Dix à douze négresses, amies de la nouvelle mariée, sont réunies dans la case de celle-ci, toutes nues^ le 'milieu du corps seul est enveloppé d'une étoffe légère, bien collante et faisant le tour des hanches; i'entre-jambes est garanti par une bande d'étoffe partant de derrière pour revenir par devant en formant ceinture. Cette précaution est bonne à prendre comme on le verra par la suite. La nouvelle mariée est... costumée de même que ses amies. A voir ces femmes ainsi accoutrées, les yeux animés, on les croirait prêtes à quelque combat, et c'en^est un, en effet, mais d'un nouveau genre. Chacune d'elles est armée d'une calebasse pleine de boue
bien liquide, puis postées en affût, épiant les passants, et le premier qui se présente à elles en boubou blanc^ est immédiatement aspergé à profusion de cette boue : après les vêtements, les cheveux, la figure; aucune partie du corps n'est épargnée; les femmes ne le lâchent que lorsque le malheureux n'en peut plus et est obligé de se débarrasser de ses vêtements souillés. La victime ne doit pas montrer de mauvaise humeur, mais rire et prendre part aux divertissements.
Pareille manœuvre se renouvelle jusqu'à ce qu'il y ait assez d'hommes ainsi embousés pour tenir tête aux négresses dont le nombre augmente toujours. Mais aussitôt qu'ils sont en nombre suffisant, gare aux femmes; l'heure de la revanche est sonnée pour le sexe fort; ce qu'elles ont fait leur sera rendu au centuple. En effet, bientôt elles n'ont plus forme humaine ; elles sont dans un état plus que dégoûtant : la tête, la figure, la poitrine, tout le corps n'est qu'un amas de boue ruisselante qui a à peine le temps de sécher. Elles sont prises, renversées à terre, et des calebasses entières d'ordures coulent sur elles. Des hommes leur écartent les jambes et essaient de dénouer l'espèce de caleçon qu'elles se sont arrangé autour du corps; quelquefois, ils ne réussissentpas, car elles se défendent avec énergie et sont secourues souvent par leurs camarades; mais s'ils réussissent, les endroits les plus intimes sont souillés du sale liquide sans aucune pitié, puis elles sont retournées sur le ventre, et la même opération a lieu par derrière, avec accompagnement de claques sur la partie du corps la plus rebondissante, excitant ainsi les rires de la multitude. Pendant ce temps, un
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loustic apporte de l'herbe dont on fait des bouchons, et alors a lieu un bouchonnage brutal de tous les endroits qui ont passé au baptême de la boue.
Toute la journée ce jeu continue.
Les jeunes garçons et les jeunes filles ne sont pas les moins ardents, et même les femmes de quarante ans, à prendre part à ce jeu. Singulières mœurs!
Après deux jours passés à visiter le siège du gouvernement du haut fleuve , nous décidons d'aller à Médine à cheval, et de revenir par le fleuve en pirogue. Ce moyen nous donnera la facilité d'étudier pendant quelques kilomètres cette fameuse voie ferrée qui nous a coûté tant d'hommes et a engouffré tant de millions pour un bien mince résultat.
Ah ! si Ton devait continuer l'ancienne manière de faire pour la construction de la ligne ferrée jusqu'à Bamakou, au Niger ; si pour étendre notre domination par la force, il fallait répandre autant de sang français qu'il en a été déjà versé depuis la pose du premier rail, et grever notre budget de plus de loo millions, mieux vaudrait tout abandonner; il y aurait, certes, du patriotisme à le faire.
Nous saurons, peut-être un jour, à qui a profité rétablissement de cette ligne ferrée; on dira tout haut les noms que Ton prononce tout bas !
Voici les points intermédiaires de Kayes à Médine :
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KAYES A MÉDINE (8 milles)
POINTS INTERMÉDIAIRES
Satakhoulé, village. — Kanitou, village. — Les Kippes, passage difficile, Médine, poste.
Le 4 août, dès sept heures du matin, par un soleil très ardent, nous nous dirigeons, à cheval, vers les montagnes de Médine, à travers une brousse épaisse. Parfois, nous sommes obligés de longer la voie ferrée, parfois le pied de montagnes très boisées ; nous parcourons un terrain exécrable pour des cavaliers, composé de petits arbustes larges et touffus et de morceaux de roches répandus partout, qui rendent notre marche lente et pénible; nous sommes obligés de nous suivre à la queue leu-leu, car nous ne pouvons être deux de front, et nos guides nous conseillent de laisser la main à nos montures; elles sont habituées à ce trajet. En effet, ces intelligentes bêtes marchent d'un pas assuré et évitent avec soin les bouquets d'arbustes, les fondrières et les accidents de terrain. Pour arriver plus rapidement et aussi pour éviter des marigots grossis par les pluies, nous sommes quelquefois obligés de monter sur le talus de la voie ferrée et de sauter par-dessus de profondes fondrières causées par les tornades de la saison.
Du côté de Kayes, la voie ferrée semble abandonnée et en ruines ; nous constatons des endroits où elle est détruite, c'est du moins l'effet qu'elle nous produit, en voyant des rails sans talus, comme sus-
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pendus; de nombreuses traverses ont un bout en l'air, d'autres ne tiennent que par un miracle d'équilibre. Vue ainsi, la voie nous paraît offrir bien peu de sécurité, même avec de légers wagonnets.
Voilà ce qu'est la voie depuis Kayes jusqu'au pont de Papera. Je ne sais si au delà du point où nous nous trouvons, elle est mieux entretenue, mieux assise, mais je puis affirmer, avec mes compagnons d'excursion, que de Kayes à quelques mètres de Médine, il n'y a qu'une ébauche de chemin de fer, bon tout au plus au transport des remblais.
Sur tout le parcours de la ligne, est éparpillé un nombreux matériel qui n'a jamais été utilisé, au Sénégal du moins, et qui est aujourd'hui hors de service faute de soins, laissé dehors à l'intempérie des saisons d'hivernage.
J'ai remarqué à Kayes que les hangars et les écuries avaient leur charpente construite avec les rails destinés à la voie. C'est autant de matériel qui n'a pas été perdu !
Nous arrivons près du pont de Papera, construit en maçonnerie. C'est l'ouvrage le plus considérable du chemin de fer du haut Sénégal; il relie deux vallées très profondes. La prudence nous commande de descendre de cheval et de traverser ce pont à pied ; avec des bêtes aussi vives et aussi ombrageuses que les nôtres, nous risquerions d'être précipités dans cette espèce de gouffre. A partir de cet endroit, nous abandonnons la ligne ferrée pour nous diriger sur Médine ; nous traversons un immense marigot desséché, encore quelque peu humide, où la réverbé-
ration du soleil et les émanations du sol empêchent la libre respiration ; nous sommes très suffoqués pendant près de dix minutes. Au sortir de là, nous rencontrons une petite rivière creusée dans le roc, où coule une eau limpide qui nous apporte une douce et agréable fraîcheur ; cela nous fait vite oublier la plaine malsaine ; nous la traversons à cheval, au milieu des Kassonkaises qui lavent là leur linge en jacassant autant que nos lessivières françaises.
Enfin, au bout d'une heure trois quarts de marche, nous arrivons à Médine ; nous y sommes parfaitement reçus par ses habitants, et en particulier par Moumar- Diac, traitant de Saint-Louis, marié avec la fille de Tancien roi Sambala, dont le nom est populaire et respecte dans toute cette contrée magnifique.
En France, voire même dans le bas Sénégal, on se fait une idée absolument fausse sur la manière dont rhospitalité est comprise et pratiquée à Médine, chez ces noirs doux, inofiensifs, dénigrés avec trop de parti pris par ceux-là seuls qui ne les ont vus que de loin. Les naturels de ces contrées ont toujours eu la plus haute opinion des blancs; ils les regardent comme des demi-dieux, invoquent leur puissance, et font des vœux pour leur prospérité. S'il n'en est plus toujours ainsi, la faute en est à nous-mêmes.
Je pourrais citer plusieurs faits à Tappui de ma conviction. En voici deux qui ne sont pas sans intérêt :
« J'aime les hommes blancs d'Occident, disait le roi de Wouwou aux frères Lander, parce que le bonheur suit partout leurs pas ; tous les pays qu'ils ont visités sont heureux. Je prierai Dieu pour qu'il
VOUS protège et qu'il vous permette de revoir votre pays. »
Voici un trait qui ferait honneur aux nations les plus civilisées, relatif aux deux frères Lander qui exploraient les contrées du Niger :
Un message secret était venu au prince Rabba pour rengager à retenir par artifice les deux voyageurs et leur arracher ainsi de riches présents : « Dites à votre souverain, répondit-il aux envoyés, que je déteste ses abominables insinuations, et que jamais je ne consentirai à ce qu'il me demande. Quoi! ces hommes blancs seront venus de pays éloignés pour visiter nos contrées, ils auront dépensé leurs richesses parmi nous, nous auront fait dss présents avant que nous ayions pu leur être utile en rien, et nous les traiterions avec tant d'inhumanité ! Ils ont usé leurs vêtements et leurs chaussures sur nos chemins, ils se sont mis à notre merci, réclamant notre hospitalité, et nous en userions avec eux comme des voleurs ! Que diraient nos voisins, nos amis, nos ennemis ? Y a-t-il infamie pareille à celle qui s'attacherait à nous, si nous traitions ces blancs comme on nous le propose? Après avoir été accueillis si honorablement à Yarriba, à Weurou, à Boussa, seraitil dit que Rabba les a mal reçus, qu'on leur a fermé les portes et qu'on les a pillés? Non, encore une fois, j'ai donné ma parole de les protéger, et je ne fausserais pas mon serment pour tous les fusils, pour toutes les épées du monde ! »
Chez l'indigène où nous sommes descendus, Thospitalité est large et pleine d'attentions : nous n'étions
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pas plutôt arrivés que la maîtresse de la maison, une charmante négresse, dresse à notre intention une table, couverte d'une nappe blanche, sur laquelle sont disposés deux couverts complets ; rien n'y manque : serviettes, couteaux, fourchettes, etc. On nous sert à la française des poulets bien rôtis, des œufs et de la salade. Pendant notre repas, la maîtresse du lieu reste debout près de nous attentive à nos moindres désirs, et la fille ou la sœur du maître de céans, ou une jeune domestique nous évente à l'aide de grands écrans tressés avec des herbes du pays, afin d'empêcher mouches et moustiques de nous importuner. Notre repas n'est pas encore fini, qu'on dresse pour nous sous une tente immense, en plein air, deux espèces de lits faits de branches de roseaux croisées les unes sur les autres, et sur lesquels on étend deux matelas bien moelleux, recouverts de deux draps d'une blancheur irréprochable, afin de nous reposer des fatigues du voyage. Une jeune négresse continue, pendant notre repos, de chasser loin de nous les mouches et les moustiques.
Nous sommes restés trois jours à Médine, pendant lesquels nous avons eu les mêmes prévenances.
Dès notre arrivée dans cette ville, nous sommes allés rendre visite au commandant, M. Dorr, capitaine d^infanterie de marine, arrivé nouvellement, par conséquent ne pouvant nous fournir que peu de renseignements sur le pays placé sous son autorité. Il s'est montré très disposé à avoir de bonnes relations avec les habitants.
Médine est bâtie sur le roc et entourée de mon-
tagnes ; toutes les maisons du centre de la ville sont en pierres, couvertes en chaume ; il y a peu de cases. Comme à Bakel, la nature, dans ces lieux, s'est plue à déployer son luxe et sa magnificence. Sa prodigalité semble inviter ses habitants à une indolence que la chaleur du climat ne favorise que trop. La terre produit presque sans culture, les simples herbes croissent à la hauteur de dix à douze pieds et forment dans les sentiers de vertes ogives qui modèrent les feux du jour; le maïs, le riz, le mil y deviennent énormes ; le palmier, l'arbre à beurre, l'igname suffiraient à tous les besoins, sans la pêche, les troupeaux, la volaille et le gibier qui y est très nombreux. De véritables forêts vierges s'offrent au voyageur avec leur mystère et leurs sombres merveilles. Le chêne d'Afrique, l'ébénier, l'acajou ou caïlcédra, l'arbre de fer et le baobab, ce géant de la terre, sont parvenus à un tel accroissement, qu'un seul tronc suffit à un canot qui doit admettre vingt rameurs au moins. Des hôtes innombrables habitent leur feuillage: le vautour, le faucon, Taigle planent au milieu du faisan, de la pintade, de l'outarde, du canard sauvage et de mille oiseaux inconnus; la modeste perdrix voltige à côté de la grue à crête royale, dont les aigrettes coûtent jusqu'à 4,000 francs le kilo. Des singes, se livrant à toute la vivacité de leurs jeux, font assaut de malice et de légèreté, tandis que des tourterelles richement parées, des perruches à longue queue, au collier multicolore, des youyous aux couleurs variées et vivaces, et autres oiseaux graves, à figures solennelles, les regardent, perchés, immobiles au sommet
des plus hautes branches. Au milieu d'eux, se voient de délicats petits oiseaux, semblables à des pierres de diverses couleurs ; l'un d'un vert sombre chatoyant, l'autre avec des ailes grises, le corps rouge et noir, d'autres rayés cramoisi et or, tous gais, heureux, joueurs à l'excès, animant de leurs concerts le plus admirable feuillage ; à ce concert, se mêle le bourdonnement des chutes du Félou.
Le fleuve est là grandiose, coulant au pied de forêts ondoyantes, de montagnes majestueuses; il arrose des plaines sans fin, où paissent d'innombrables troupeaux pleins de force et de vigueur.
Tel est le spectacle que présente Médine aux yeux enchantés du voyageur ; mais malgré sa position avantageuse, elle ne présente pas la même animation que Bakel; elle semble plus triste. Cela tient, sans doute, à ce qu'on y voit moins de bâtiments du commerce, et qu'on y a supprimé l'autorité du roi du Lago, qui avait à Médine une espèce de cour royale.
De même qu'à Kayes et à Bakel, la sollicitude du gouvernement du Soudan français y fait sentir ses bons effets. De belles avenues, de grandes rues plantées de jeunes fromagers sont tracées, et quelques-unes traversent déjà les faubourgs; d'ici peu disparaîtront les petites ruelles pierreuses et puantes qui existent encore dans le centre de la ville. L'administration compte sur un accord facile avec les propriétaires du terrain.
Comme on le voit, c'est la même manière d'administrer dans tout le Soudan. Une pareille politique ne peut manquer de porter d'excellents fruits.
Le fort de Médine n'a rien de remarquable. Depuis
1857, il a été augmenté de plusieurs corps de bâtiment; il paraît assez bien entretenu; les salles intérieures sont grandes et bien aérées. Il est fort bien défendu et dans une position stratégique imprenable, construit sur une hauteur qui domine le fleuve. A ses pieds est un grand jardin formant une espèce de plateforme. Derrière le fort, est la place du marché, appelée aujourd'hui place Descemet; c'est l'endroit le plus haut de la ville ; de là, on a le panorama le plus splendide. Ce nom lui a été donné en souvenir de la mort héroïque de Roger Descemet, en 1857, pendant le siège de Médine. La place a un petit et modeste monument funéraire élevé par les soins de M. Faidherbe, en 1862, à la mémoire de MM. R. Descemet, des Essarts et Paul HoUe, ce dernier commandant la place pendant le fameux siège soutenu contre El-Hadj-Omar. Paul Holle et Roger Descemet sont deux enfants du Sénégal, dont les habitants de la colonie ont heu d'être fiers.
En face le fort est le Lago, vers lequel se sont réfugiés les descendants et les anciens sujets du feu roi Sambala. Ce nom, que les habitants répètent sans cesse avec le plus grand respect, m'intrigua, et voici ce que j'appris :
Le roi Sambala, qui commandait à tout le Lago, est mort il y a peu de temps. Sa résidence habituelle était Médine qu'il affectionnait beaucoup. Ce roi facile et débonnaire, aussi vainque peu redoutable, heureux d'un hochet, d'un haillon doré, fut pour nous, pendant tout le siège de cette place, un fidèle allié ; il contribua dans une large mesure à disperser les troupes
d'El-Hadj-Omar. Le roi Sambalaétait une source de bien-être pour les habitants de la ville où il dépensait tous ses revenus en fêtes et bienfaits. Tous les jours, au coucher du soleil, sous un arbre remarquable par sa grosseur, sa hauteur et son beau feuillage — on l'appelle toujours V arbre du roi Sambala — il donnait un concert accompagné de danses ; ses esclaves mâles jouaient les uns d'une espèce de mandoline, les autres d'une flûte.
Il m'a été donné, pendant mon séjour, d'entendre jouer de ces deux instruments, et je puis affirmer que ces musiciens primitifs en tirent des airs français très mélodieux, avec beaucoup de sentiment.
Si vous allez à Médine, voyageurs, demandez Tortillard et Kani Moussa^ vous serez quelque peu charmés par ces deux artistes.
Il n'est pas inutile de donner une description approximative de la mandoline et de la flûte dont jouent les indigènes de ces lieux. La première est faite avec une moitié de calebasse, longue, en forme de bouteille, de o°',50 de long sur o°',2o à o°',25 de large; le dessus est recouvert d'une peau bien préparée; elle a cinq cordes. La flûte, faite avec un morceau de roseau, a quatre trous ; trois à un bout, un seul à l'autre servant d'embouchure. La race bambara joue beaucoup de cet instrument.
Voici de quelle manière prélude la fête : Aux premiers accords, les femmes frappent des mains en cadence, puis la danse commence; tantôt elles ont le visage voilé, tantôt découvert; au début, elles dansent très lentement, langoureusement, et vers la fin, avec
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une très grande vivacité. Chaque figure a sa signification particulière : une invocation, une prière ou une menace. Les musiciens excitent les danseuses du geste, du regard et de la voix. Les danses sont quelquefois pittoresques, souvent gracieuses, jamais indécentes. Après, viennent les chants. La fête finie, le roi rentre à son logis, non sans laisser aux uns et aux autres quelque cadeau.
Aujourd'hui, le successeur de Sambala est à Médine, comme un simple particulier ; nous lui avons retiré toute autorité sur le Lago. C'est un roi sans royaume comme le roi de Dakar.
Depuis cette époque, Médine si bien située, si bien favorisée de la nature, est triste et morose.
A quel mobile a-t-on obéi en suivant cette politique vis-à-vis d'un roi aussi inoffensif, qui n'avait su que nous rendre des services ? Était-ce dans l'intérêt de la civilisation ? Dans celui de notre domination ? Dans rintérêt du pays ? Rien ne le prouve, et la ville n'a fait que perdre à ce changement.
Avant de dire adieu à Médine, peut-être pour toujours, nous avons voulu nous donner la satisfaction, le plaisir d'entendre et de voir les chants et les danses kassnkais. Nous nous y sommes si fort intéressés qu'à minuit nous applaudissions toujours Tortillard et ses femmes, ainsi que le gai et sympathiquie Kani Moussa.
Cette nuit-là, j*ai rêvé du roi Sambala et de ses belles aimées.
Les femmes kassonkaises sont renommées pour leur grâce et la noblesse de leur démarche, qu'elles doivent à l'usage de porter sans fléchir de lourds far-
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deaux sur la tcte. Cette renommée n'est pas surfaite. Leurs yeux sont noirs comme du jais, brillants comme le diamant; de longs cils, aussi luisants que des plumes de corbeau, des traits réguliers et pleins de douceur, des formes élégantes et gracieuses ; les contours de leur visage sont pleins d'une douce harmonie, leurs cheveux sont disposés en casque sur le haut de la tête avec un goût qui ferait le désespoir de nos artistes, et exciterait la jalousie de nos mondaines. Tels sont les avantages que la nature leur a prodigués et que font encore ressortir une naïveté qui n'est qu'apparente, la décence de leur mise et une recherche de propreté que trop souvent on souhaiterait aux naturels du bas Sénégal.
Elles se marient généralement sans dot, et cette coutume ne contribue pas peu à bannir le- célibat, qui est tout à fait inconnu dans ces contrées.
On se demande comment ces barbares passent le temps, privés qu'ils sont de journaux, de cafés, de spectacles, n'ayant ni métiers à apprendre, ni places à courir, ni fonctions à rempUr ? N'en prenons aucun souci. Les journées sont trop courtes, car sans cesse ils remettent au lendemain. Les hommes cultivent la terre, récoltent pour la saison des pluies, construisent et réparent leurs cases, fabriquent des sabres, des couteaux, des ornements pour leurs chevaux. Les femmes élèvent les enfants, préparent les repas, tressent les nattes, partagent les soins à donner aux troupeaux, et, comme ailleurs, se livrent aux détails du ménage. Ils ont, outre cela, leurs jours de fête, leurs chants, leurs jeux, leur musique.
Ce qui reste de temps est employé à de longues causeries, à des palabres, soit groupés à la porte d'une case, soit assis en rond à Tombre d'un fromager ou d'un baobab. Au plaisir qu'ils y prennent, à la vivacité de leurs gestes, au jeu de leur physionomie, et surtout aux éclats bruyants de leur joie, on peut présumer que ce passe-temps a pour eux un grand charme, et qu'ils excellent dans Tart de raconter.
D'après cela, on concevra qu'on les peut aborder sans crainte. L^appétit assaisonne leurs mets, et la tempérance conserve leur santé. Ils ignorent la plupart de nos maladies; celles qui les attaquent sont légères, ce qui fait qu^ils n'ont point encore créé d'hôpitaux ni de facultés. On me croira sans peine lorsque j'affirmerai que je n'ai rencontré chez eux ni médecin, ni apothicaire. J'ai vu plusieurs vieillards de plus de cent ans.
L'esclavage existe, mais il est doux : point de cachots, point de chaînes, point de bâtons, point de mauvais traitements. Lorsqu'il y a peu à faire, là où Ton possède peu et où les désirs sont bornés, l'esclave a bien peu à envier au maître.
Je souhaiterais à plus d'un homme libre de nos climats l'esclavage chez les habitants du centre de l'Afrique.
Tels sont les lieux, tels sont les peuples depuis Médine jusqu'à Timbouctou, qui vont bientôt subir le joug de notre civilisation moderne. (Joug et civilisation , mots qui hurlent de se trouver ensemble ! C'est qu'en effet notre civilisation n'en est pas une !) Qiaelle différence avec certains habitants de la côte d'Afrique,
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pour la plupart insociablcs, fourbes, pleins de rudesse et de méchanceté !
Mais étaient-ils tels dès le principe? Ne les avonsnous pas faits ainsi ? Si les Européens, dès le début de leurs relations, les avaient traités avec justice et humanité; s'ils leur avaient envoyé des législateurs, des sages, ils auraient quelque droit de se plaindre; mais que pouvaient-ils espérer d'avides traitants^ de pirates, de corsaires, négriers, de matelots voués au vice et à la brutalité ? Certes, de tels apôtres n'étaient pas faits pour les convertir, ni pour leur donner une haute idée des charmes de notre civilisation.
Depuis que le blanc a mis les pieds en Afrique, la guerre y est continuelle. Singulière manière de préluder au bonheur de ces populations si faciles, si disposées à subir notre joui^ ! Mais notre ioui^^ est toujours un joug. Ce n'est pas la liberté.
Le 7 août, dès cinq heures du matin, nous partons visiter les chutes du Félou ; nous nous y rendons dans un joU canot que le bon Moumar Diac met gracieusement à notre disposition, avec quatre excellents rameurs. MM. Maréchal et Guiraud, deux de nos compagnons de voyage, sont des nôtres.
Au bout d'une heure, se présente à nos yeux un spectacle vraiment grandiose que le pinceau vigoureux d'un maitre pourrait seul rendre : l'eau bouillonnante du fleuve, sur une étendue de deux kilomètres environ, coule sur une pente rapide de rochers, formant ici de belles cascades, là des chutes remarquables, en faisant un bruit effrayant. Je dis deux kilomètres de largeur, elles ont peut-être davantage !
Qu'on se figure cette masse d'eau écumante, roulant sur un pareil plan de roches, et le lecteur pourra se faire une faible idée des chutes du Félou. De loin, elles ressemblent à une immense plaine couverte de neige ; l'illusion est frappante. Le bourdonnement de la cataracte se fait entendre jusqu'à Médine.
Aux basses eaux, le spectacle est plus imposant encore; le lit du fleuve est beaucoup plus bas, et par conséquent la chute des eaux plus prolongée, plus bruyante.
Nous mettons pied sur la rive gauche; nous la visitons aussi loin que possible. De place en place, nous rencontrons de nombreuses inscriptions, le nom des voyageurs et ceux des officiers composant la colonne de Faidherbe en 1857. Nbus marchons sur un lit de roches plates qui, dans quelques jours, sera recouvert par les eaux ; il nous faut avancer avec précaution, car le terrain est glissant, et l'on risquerait en tombant de se noyer dans une des nombreuses et profondes piscines creusées dans le roc par les eaux. Si cette crainte ne nous avait arrêtés, nous nous serions peut-être plongés dans ces baignoires naturelles qui semblaient nous y inviter. Nos guides prétendent qu'elles communiquent entre elles, qu'il y a des courants qui les rendent dangereuses. Elles sont très rapprochées les unes des autres.
Après cette excursion sur le côté gauche, nous faisons un frugal repas près d'un endroit qui est le chemin de halage par lequel les indigènes transportent au-dessus des chutes, avec un mal infini, des chalands de toutes les grandeurs qui vont rejoindre le fleuve.
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Nous étendons notre vin avec l'eau des chutes, et nous portons un toast aux Français éparpillés sous ce meurtrier climat.
Ensuite nous continuons notre excursion sur l'autre rive ; nous traversons le fleuve. De ce côté, ce ne sont plus des roches plates, mais des blocs énormes de rochers superposés les uns sur les autres, qui nous obligent à faire une véritable ascension. Les rochers sont d'un noir si brillant qu'on les dirait cirés à la mine de plomb. La couche noire est peu épaisse et très dure; c'est du fer avec lequel les indigènes confectionnent leurs couteaux, leurs pointes de lance et leurs instruments de labour. Nos guides nous montrent des échantillons très originaux fabriqués avec ce fer. Le dessous de la couche ressemble à du grès, mais beaucoup moins friable.
De place en place, sur des plateaux, nous rencontrons des piscines desséchées beaucoup plus grandes que celles de la rive gauche; nous y descendons : ce sont de véritables cavernes, à plusieurs compartiments, contenant une collection de petites pierres veinées de plusieurs couleurs. Une de ces piscines avait au moins 5 mètres de profondeur. Nous parvenons presque au milieu des chutes; nous jouissons là de toute la beauté du spectacle.
On dit que les chutes de Gouïna, à quelques milles du Félou, sont plus grandes et plus imposantes.
Entre Médine et Gouïna il y a au moins une douzaine de barrages composés de roches.
Le temps passe vite; le soleil nous oblige à quitter cette contrée si pittoresque et à nous rembarquer. Le
courant est si rapide que nous sommes de retour à Médine au bout d'un quart d'heure. Notre excursion était ainsi terminée .
La Falémé devant bientôt partir, nous nous disposons à revenir à Kayes en embarcation. Nos hôtes viennent nous conduire jusqu'à la berge, et nous leur faisons nos adieux. Adieu, Moumar-Diac ! adieu, braves et hospitaliers indigènes !
Nous laissons à Médine nos deux compagnons de voyage, MM. Maréchal et Guiraud, retenus par leurs occupations commerciales.
A un mille de Médine, nous traversons à toute vitesse le fameux passage des KippeSy véritable rapide, accompagné de remous dangefeux, qui coule entre deux murailles de rochers de 15 à 20 mètres de haut. Dans ce passage, il a été constaté des courants accidentels tels que les avisos de l'Etat n'ont pu les remonter dans des conditions de marche qui leur auraient fait atteindre cinq nœuds en eau calme.
Depuis le Félou, les berges sont formées de roches très grosses, au milieu desquelles poussent des arbres dont la vigueur étonne : leurs racines nues serpentent le long des roches jusqu'à l'eau.
Du côté de Médine, le passage des Kippes se termine par un coude des plus dangereux, à la descente, c'est le coude d'Alenkané.
Les Kippes ont aussi des contre-courants dont il faut se méfier; ainsi, si l'avant d'un bateau s'y engageait il pivoterait comme une toupie et courrait les plus grands dangers; il est prudent de rester le plus possible dans le lit du courant.
Peu avant d'arriver à Kayes, nous passons près du vapeurr^r/a/r,deSaint-Louis, échoue surdes rochers, dans ces parages, en 1884; on voit encore sa cheminée et sDn mât. Tout l'équipage fut sauvé, sauf un chauffeur que dévorèrent les caïmans.
Au bout d'une heure dix minutes, nous entrons à Kayes. La F alémé tsi sous vapeur, son départ a lieu le 9 août, à huit heures du matin, en mcme temps que le remorqueur VAnna. Nous stationnons un jour à Bakel, pour charger des gommes dites de Galam^ nous faisons route ensuite pour Saint-Louis, sans nous arrêter.
J'aurais désiré compléter mes renseignements sur Podor et Dagana que j'ai à peine entrevus ; ils trouveront leur p lace dans une étude spéciale sur les peuplades de la Sénégambie * .
I. Du même auteur, en préparation : Uih' HiuU sur les peuplades de la Sênéganibie : Penh (cause de leur émigration au bas Sénégal), Toucouîeurs, Trar^as^ 5Jn''r«, etc., suivie de renseignements et documents sur la Côte des Esclaves.
Un vocabulaire français-ouolof-arabe, avec prononciation littérale de Tarabe.
Aux bords du Niger ^ relation de voyage.
Une grande carte du Sénégal et dépendances par MM. Largent et Foret, comprenant : une carte d'ensemble de TAfrique occidentale, depuis le cap Blanc jusqu'à Frec-Town (Sierra-Leone) et de Saint-Louis à Timbouctou. Qiiatre annexes : 1° Le chemin de fer de Dakar ù Saint-Louis (premier et deuxième arrondissements); 2° une carte marine du fleuve le Sénégal, indiquant les passages, les fonds de sable, de vase ou de roches; les coudes, et tous les villages jusqu'à Médine, point extrême de la navigation; 3° nos possessions du golfe de Bénin; 4» nos possessions de la Côte d'Or et de la Côte d'Ivoire.
Cette carte est la plus complète qui ait été faite jusqu'à ce jour; elle est appelée à rendre de grands services.
Le 13 août, à une heure de Taprès-midi, nous arrivons à Saint-Louis, fatigués, mais surtout enchantés de ce voyage qui s'est accompli dans les meilleures conditions. •
Auguste Foret.
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