‹ Un voyage̓ dans le haut Sénégal: description du fleuveChapitre 3 sur 6 · DE SAINT-LOUIS A RICHARD-TOLL · texte numérisé non relu

DE SAINT-LOUIS A RICHARD-TOLL

(78 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

Milles.

BopN'Kior. . . .

Marigot de Lampsar .

Ile aux Bois. .

Maka

Ile N'Tieng (pointe sud) 21 5

— (pointe nord) 26 5

Marigot Gorum 27 »

— Ouallalan " 32 4

— Maringouins ou N'Diadier 38 »

— au Sel. , » 40 »

Ile aux Caïmans ou Dackal 43 7

Khan, village V . . . . 48 2

Guiaouar, village 514

Ronq, village .......... 56 8

Marigot Gorum (confluent supérieur) .... $88

Brenn, village ........ . . 63 »

Dickten 66 n

Tiagar, village 67 »

Roço (vieux fort en ruines) . , 70 8

Marigot de Garack (rive droite) 71 8

Embouchure de la Taouey 78 »

Le poste de Richard-ToU (Jardin de Richard), construit sur les bords de la Taouey, est situé à quinze cents mètres du fleuve. Les bâtiments du commerce, qui montent à Kayes, n'y font jamais escale. Pour communiquer avec le poste^ il faut mouiller dans le fleuve. A Tembouchure de la Taouey se trouve un

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DE RICHARD-TOLL A DAGANA (12 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

Milles.

IleTodd 48

— (extrémité Est), ,.••.... 72

N'Guidakhar, village 75

M'Bilor, village 8 »

Dagana, poste 12 »

L'aspect des rives es^ un peu moins monotone ; elles sont plus boisées, plus agréables à l'œil; elles s'élèvent sensiblement pendant la saison sèche.

Près de Dagana, sur la rive des Maures, au pied d'un bouquet d'arbres, les pilotes nous indiquent l'endroit où l'assassin du roi des Trarzas Ély, Hamet Fall son neveu, a été détrôné, tué et enterré par les partisans d*Amar-Saloum, frère et successeur d'Ély-oul-Mohammed.

Depuis quinze ans, Ély était roi des Trarzas, et la France n'avait eu avec lui que des relations pacifiques. Il est curieux de connaître comment sont morts loncle et le neveu.

Depuis longtemps, on prévenait Ély-oul-Mohammed des menaces de mort de ses neveux qu'il avait élevés depuis Tâge de cinq ans. Il n'avait jamais voulu croire à une pareille ingratitude de leur part. Un jour qu'ils le virent seul sous sa tente, ils lui envoyèrent des

paurogntSj pour le taer. (Les pourognes sont des bohémiens n'appartenant à aucune tribu et suivant généralement les Trarzas dans leurs pérégrinations.) Ces derniers arrivèrent jusque devant sa tente et, soit frayeur, soit remords, revinrent sur leurs pas. Alors les neveux d'Ély, qui étaient aux aguets, se précipitèrent sur leur oncle et tirèrent sur lui. Ils tuèrent aussi sa femme et un fils âgé de trois ans. Ceci se passait le 28 septembre 1886.

Une partie des sujets d'Ély proclamèrent roi Hamet- Fall. C'était la guerre civile entre les partisans du nouveau roi et ceux d'Amar-Saloum, frère d'Ély. Elle ne devait finir que par la mort de Tun ou de l'autre. La lutte ne frit pas favorable à l'assassin de Tancien roi, ses partisans fiirent batms et lui frit réduit, au bout de quelques mois, à venir demander ïaman à Amar- Saloum.

Les marabouts, depuis longtemps, conseillaient à Hamet-Fall de se soumettre, mais il refusait toujours. Enfin, il se résigna, et vint lui-même, accompagné dé deux de ses esclaves, dans une tribu voisine de celle d'Amar-Saloum, et là, il lui demanda Yaman. Mais comme il portait toujours le pantalon et le boubou blancs, privilège du roi des Trarzas, on lui fit dire de les abandonner; il refiisa. Le 14 mars 1887, je crois, à huit heures du soir, deux Maures Trarzas, dépêchés par un des fils du feu roi Ély, lui tirèrent à bout portant deux coups de feu, et un troisième lui plongea un poignard dans le cœur.

Amar-Saloum, frère du feu roi Ély, est aujourd'hui roi des Trarzas, et le pays paraît jouir d'une paix

durable, bien nécessaire à nos intérêts commerciaux.

A l'extrémité est de Tîle Todd^ existe un banc de sable très étendu qui barre tout le fleuve. Il y a un passage dans lequel, au minimum, on trouve 2°, 70 d'eau, mais il est très étroit et assez difficile. De M'Bilor à Dagana, le fleuve, à son milieu, a 3 à 4 mètres d'eau pendant la saison sèche. A un mille en aval de Dagana, sur la rive gauche, existe à 8 mètres de cette rive, un petit banc (une bosse, disent les capitaines de rivières), sur lequel, pendant la sécheresse, il ne reste que i°',30 d'eau. Cette partie du fleuve est celle qui en a le moins.

En tout temps on peut mouiller à Dagana, près de la rive gauche.

Nous arrivons à ce poste le 26 juillet, à sept heures et demie du matin. A huit heures quarante-cinq, nous le quittons. Je n'ai fait que l'entrevoir. Le peu que j^en ai aperçu n'est pas très gai : les quais du poste, l'escalier qui y conduit, quelques maisons particulières, me paraissent en ruines. L'entrée du poste fait pitié à voir. A un coin du quai, en amont, un reste de maçonnerie informe sert à fixer un drapeau tricolore. Ces ruines ressemblent, à s'y tromper, à celles d'un fortin ayant subi un douloureux bombardement. On m'affirme qu'il n'en est pas ainsi dans l'intérieur de la ville, qu'elle est bien construite et qu'elle ofiire un tout autre aspect.

Je regrette de ne pouvoir étudier Dagana de plus près et plus longuement. La population est de quatre à cinq mille habitants.

DE DAGANA A PODOR (51 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

MUles.

Marigot Sokham (issue du lac Cayar) 2 »

— Guédaya 5 »

Gaé, village 67

Marigot Morghen (R. D.), ou de Koundy. ... 82

Bokhol, village. • . • 112

Marigot Fanaye (R. G.) . , • 19 7

Fanaye, village o . . 21 5

Ile Lamenayo (pointe O.), île boisée 31 i

— (pointe E.) 32 6

Niourguel (vieux poste en ruines) 37 >>

Gorko-Kotel, village 37 S

Keur-Birahim, village 38 »

Loboudou-Doué, vîllage 39 »

Marigot de Doué ou d'Aéré .••.,... 40 »

Doué, village (coudes) •• 4^5

N'Gaoulé, village 45 »

Podor, poste 51»

Les berges, sur la rive droîte, continuent à être boisées sans interruption, à perte de vue. La végétation paraît très luxuriante ; on aperçoit de loin en loin, dans les plaines, de forts troupeaux de moutons et de chèvres.

De Dagana à Podor, la navigation est facile ; aucun barrage à craindre ; la seule difficulté est levée quand on a passé les coudes de Doué. A Podor, les berges atteignent 8 et 9 mètres d'élévation pendant la saison

sèche. A une distance de 4 à 3 milles, sur la rive gauche, on remarque une chaîne de collines de 10 à 20 mètres.

Les villages de Gaé, Bokhol, Fanaye, sont situés à quelques mètres du fleuve, sur de petites hauteurs, à l'abri des inondations.

En arrivant à Podor , les bâtiments de l'État mouillent au milieu du fleuve, vis-à-vis du débarcadère du poste. Le Sénégal est peu large à cet endroit et présente environ 120 mètres aux basses eaux.

Nous arrivons à Podor à huit heures du soir, par une nuit très sombre qui ne permet de distinguer autre chose qu'un rideau de grands arbres, derrière lesquels est le poste. Nous le quittons à dix heures, le même jour, sans être descendus à terre; nous pensions rester moins longtemps en rade.

Le fort a été construit en 1743 . Il est administré par un commandant de cercle civil. Il a une petite garnison, commandée par un lieutenant d^infanterie de marine. Ce cercle renferme les villages de Podor, Doué, Dado, Souïman, Tiofi, Naolé, Foudéas, Diatal et Aéré. La population de Podor est d'environ douze cents habitants.

Podor est le point du bas Sénégal où la chaleur est la plus forte. On compte, pendant Thivemage, jusqu'à soixante-quatre degrés au soleil.

DE PODOR A SALDÉ (io8 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

Milles.

Diatal, village 59

Maw, village . . ; 95

Marigot de Gayo (peu important) 10 7

Moktar Salam, village . . 14 3

Coudes d'Ourdian (trois coudes) 21 6

Marigot d'Aloar, R. G. (sans importance) . . . . 30 »

Mafou, i^^ barrage, fond de sable, roches plates . , 34 »

Serpoli, 2« — — — • • 3$ >>

M'Barobé, 3 ® barrage (îlot) , fond de sable, roches plates. $1 »

N'Orbosse ou Sinkia Aléïbé, village 54 »

Coude d'Aléïbé 60 î

Boki, village ^36

Oualaldé, village 69 8

Ourougandé, village 72 3

Coudç Timbéri 74 »

Sarassouki, village 78 »

Caskas (passage assez difficile), village 82 »

Dounguel, village. • . . , . .... 85 2

Djouldé-Diabé (barrage), village 87 8

Bababé (barrage), village. , 88 »

Fondé Eliman, village 90 »

Tioulalèle, village. 93 »

Bitto, village » x

Sourèye (coude), village 9$ »

Abdallah-Moktar (passage), village 97 9

Ouallah (coudes), village 9^ 7

Diaranguel, village » »

Ouassatobé, village 104 7

Saldé, poste (Tébécout), village 108 »

Les postes de P.odor et de Saldé sont très éloignés

Tun de Tautre ; on compte une distance de 108 milles entre ces deux points.

L'aspea du terrain change complètement; le fleuve est très étroit, enserré entre deux rives élevées de 5 à 6 mètres environ au moment de notre passage, et bien boisées ; cette v^étation superbe empêche la vue de s'étendre. Jusqu'au village d'Aléïbé, la rive droite a Tapparence d'une épaisse forêt, mais en réalité la végétation n'y est touffue que sur les berges, car si' Ton descend à terre, au delà d'un rideau de peu de profondeur, on ne voit plus que des arbres clairsemés et de vastes plaines marécageuses, envahies par des herbes atteignant parfois une hauteur de plus de 4 mètres.

De distance en distance, des clairières parsemées de gros troncs d'arbres, carbonisés par la foudre et les indigènes qui en brûlent beaucoup; de nombreuses termitières qui se suivent en ligne de bataille sur un très grand espace, ressemblant à s'y méprendre à une ligne de fortifications; ces termitières atteignent 2"*, 50 * de haut et plus. On distingue des traces assez fréquentes d'hippopotames; on rencontre des bandes de petits singes à la robe vert sombre ; des nuées de perruches et beaucoup d'oiseaux à beaux plumages, parmi lesquels deux espèces remarquables^ le petit cardinal et la veuve à longue queue, tous deux multicolores.

A M'Barobé, nous apercevons à quelques centaines de mètres en avant de nous, un énorme hippopotame, à en juger par la grosseur de sa tête; elle disparaît sous l'eau par instant pour reparaître quelques minutes après. Tous les passagers sont bientôt armés de leurs fiisils, mais l'animal a sans doute flairé le danger, car il disparaît tout à coup, et nous ne le revoyons que

bien loin derrière nous; par acquît de conscience, nous lui tirons deux coups de fiisil.

Cet incident nous a fait sortir de notre monotonie ordinaire, et devient le sujet de la conversation pendant le reste de la journée.

Les crocodiles pullulent d'ordinaire, dans ces contrées, pendant la saison des basses eaux; ils se nourrissent de gros poissons qu'ils saisissent avec leurs longues et terribles mâchoires. Nous en rencontrons quelques-uns à la surface des eaux.

On trouve dans les environs de Podor une assez grande quantité de beaux arbres à bois dur. H y a quelques roniers, bois excellent pour la construction des pilotis, et des baobabs, dont le fruit est appelé pain de singCy et qui sert aux noirs pour se guérir de la diarrhée. Les plus beaux baobabs se rencontrent dans le Cayor, du côté de Kébémer; ils mesurent jusqu'à 35 pieds de haut sur 30 à 35 de diamètre et plus de 100 pieds de tour.

La rive gauche du Sénégal oflfre à peu près le même aspect que la rive droite. Mais du village de Moktar- Salam à celui de Sinkia-Aléïbé, on traverse un pays désert, que les naturels nomment Grand Manding. Au delà d'Aléïbé, les villages deviennent plus nombreux. Ils sont entourés de vastes lougans (champs de mil ou de maïs), bien cultivés, s'étendant très loin; il y a quelque peu d'arachides.

La rive des Maures (rive droite), est moins boisée ; aucun village n'apparaît ; le terrain est bien plus plat, sauf au delà d'Aléïbé où on aperçoit, dans le sud, de petites collines qui sont sur la rive gauche du marigot de Doué .

Peu après le village de Moktar-Salam, nous rencontrons trois coudes successifs assez brusques, appelés coudes d'Ourdian. Quoique le fleuve ait peu de largeur à ces coudes, ils ne présentent cependant pas de diflScultés sérieuses, sans doute parce qu'il n'y a pas de remous.

Un premier barrage de roches plates et fond de sable se rencontre à Mafou. Lorsque la crue atteint o",50 à Podor, il y a 2 mètres à 2^,50 à Mafou. Les amers sont peu reconnaissables, même pour les capitaines de rivières et les pilotes du fleuve. H n'y a pas de chenal ; la profondeur du banc est à peu près uniforme dans toute la largeur du Sénégal.

Au village de Serpoli, nous trouvons un deuxième barrage à fond de sable et de roches plates. Il en est de même à M'Barobé, à 17 milles de Serpoli, où l'on rencontre un troisième barrage. Le point appelé M'Barobé est un îlot près duquel il faut passer, sans difficulté le jour, mais où le navigateur doit apporter une grande attention par les nuits sombres.

En amont, à éo milles de Podor, le fleuve forme un coude très vif, celui que j'ai signalé plus haut, le coude d'Aléïbé. Vers juillet, au moment où les eaux ne sont pas encore bien hautes, le passage est très étroit, et la prudence commande de ne le franchir que de jour, afin de ne pas risquer d'être jeté par le courant sur la berge de la rive droite, qui est formée de sable dur. A la descente, dans ce coude, le courant suffit pour faire évoluer les bâtiments.

Il y a encore un autre coude assez brusque à Boki, village important, à 63 milles du poste de Podor, en , face duquel, sur la rive maure, nous remarquons un

fort village ou camp maure, composé en grande partie de pmrognes. Tous ses habitants, hommes, femmes et enfants, sont sur la berge et nous regardent passer avec beaucoup d'attention ; les hommes et les femmes sont sales et mal vêtus; les enfants, filles et garçons, sont nus comme vers et vont à Teau comme canards; le voisinage des caïmans leur paraît bien indifférent. Nous les attirons dans nos parages en leur montrant des biscuits ou du pain que nous leur jetons ; à chaque morceau qu'ils saisissent, ils poussent de véritables cris de satisfaction, car ils sont très friands de pain et de biscuit. Les noirs du fleuve aiment autant l'eau que ceux de la côte; ces derniers, à chaque courrier, ne manquent jamais de venir autour du paquebot, en poussant les cris de : « Maman, deux sous! » Pour une pièce de cinquante centimes, ils passent au-dessous du navire.

A Djouldé-Diabé, nous avons échoué. Nous arrivons à ce barrage à dix heures du soir par une nuit sombre, en avançant doucement. Nos pilotes sont tous les trois sur pied ; ils ne reconnaissent pas les amers; nous échouons sur la rive gauche. Tout l'équipage est réveillé ; une embarcation est vivement armée, dirigée par un des pilotes, qui fait des sondages pour retrouver le chenal, et, au bout d'une heure et demie, le bâtiment revient à flot et fait machine en arrière vers la rive droite où se trouve la passe; là, il échoue de nouveau. Enfin, après quatre heures de manœuvres, le pilote signale le chenal, la FaUmé s'y engage en avançant doucement, et nous pouvons continuer notre route sur Saldé.

En quittant Djouldé-Diabé nous rencontrons d'abord à Bababé, un léger barrage; à Sourèye, un fort coude ; à Abdalah-Moktar, un passage à fond de sable et de vase, et à Ouallah, plusieurs coudes. Nous n'éprouvons aucune difficulté dans la navigation.

« Tébécout ! » crie le pilote. Tébécout, c'est l'endroit où est construit le poste de Saldé, où nous arrivons le 28 juillet, à dix heures du matin.

Malgré un soleil très ardent , nous nous empressons de mettre pied à terre, car chacun de nous sent le besoin de se dégourdir les jambes. Nous nous rendons au télégraphe , ce qui nous permet de visiter le fameux pigeonnier de Saldé.

Voici quelques renseignements que Ton me donne sur ce poste :

Le fort de Saldé a été surnommé pigeonnier, parce qu'autrefois les combles servaient de refuge à un nombre considérable de pigeons. Un beau jour la fantaisie d'un officier supérieur les fit détruire, par le simple motif qu' « // n'aimait pas les pigeons, et que les soldats devaient avoir le mime goût qtie lui I »

Les combles du fort sont aujourd'hui le refuge de milliers de chauves-souris dontlesdéjections répandent dans tout le bâtiment une odeur nauséabonde qui incommode bien avant d'y entrer. Les pigeons valaient assurément mieux, à bien des points de vue.

Le poste de Saldé, construit sur le bord du fleuve, a la réputation d'être le plus malsain des postes du bas et du haut Sénégal. En effet, le fort est construit sur un terrain plat, marécageux et aride ; on ne voit guère, en fait de végétation, qu'un gros bouquet

d'arbres à quelques mètres de là ; c'est le cimetière des noirs : celui des blancs est dans l'intérieur du poste. Dans tous les villages, les noirs choisissent toujours l'endroit le mieux situé, le plus boisé et à Tabri du soleil pour y enterrer leurs morts. Sur un pareil terrain, où les eaux restent longtemps stagnantes, le séjour ne peut qu'être néfaste aux Européens.

Le cercle, depuis la mort de M. HoUe, commandant de cercle civil, est toujours administré par des commandants de cercle provisoires. Il a mille habitants.

Le poste de Saldé tire son nom d'un village situé à 4 milles en amont, au confluent du fleuve et du marigot de Doué; le village où il est situé s'appelle Tébécout. Les indigènes et les habitants de Saint-Louis ne l'appellent jamais autrement. Pourquoi ce nom de Saldé et non celui de Tébécout ? Je pose la question sans la résoudre, personne n'ayant pu me donner une raison plausible de cette fantaisie.

Le fort n'a qu'un seul corps de bâtiment ; c'est une construction en maçonnerie à cinq pans ou plutôt à quatre pans et un pan coupé. Le département de la marine a décidé qu'une construction pareille figurerait à l'Exposition de 1889, avec une garnison de tirailleurs sénégalais; des ouvriers indigènes, tisserands , bijoutiers, etc. ; quelques familles des naturels qui y conserveront leurs mœurs et leurs coutumes.

Quoique certainement intéressante, cette exhibition du Sénégal, en rose, ne rappellera pas le pays que nous connaissons avec son climat meurtrier, ses marais et ses fièvres !

A Vépoque où nous passons à Saldé, le poste est

1res bien tenu ; toutes les salles en sont très propres, ainsi que les cours et les cases servant au logement des tirailleurs sénégalais. Les cases, de forme ronde, sont alignées derrière le fort en se prolongeant sur la gauche. Elles sont construites en briques faites avec de la binitte et des excréments de bestiaux que les naturels mettent à durcir au soleil pendant quelques jours ; une fois le mur construit, ils passent dessus une couche liquide de la même composition, intérieurement et extérieurement. Le mur est peu haut, il a environ i^'jSo. Chaque case a une ouverture, quelquefois deux, une pour la porte et une pour la lucarne. Le toit conique est formé avec des branches qu'ils recouvrent ensuite de paille ou déjeunes roseaux reliés entre eux, très serrés.

Il y a trois à quatre cases par famille, sur un carré entouré d'une palissade faite avec des roseaux. Généralement, même dans le bas Sénégal, les cases sont construites aux quatre angles du terrain, laissant un grand espace au miUeu qui sert de cour, au centre de laquelle est établi un grand hangar couvert en paille; c'est dans ce lieu que les noirs vont s'entretenir, faire la sieste et leur salam, quand il n'y a pas de mosquée dans le village.

La nuit, les bestiaux sont attachés aux piliers de ce hangar. Les domestiques ou captifs ont une case à part.

Au poste de Saldé, le tirailleur sénégalais n'a qu'une case. Ce poste n'offre rien de bien remarquable, à part quelques beaux et immenses caïlcédras (genre d'acajou), mais qu'une très prochaine crue fera malheureusement disparaître. Ces beaux arbres, aux

feuilles larges et touffues, ont déjà les racines découvertes en grande partie, ils sont comme suspendus ; tous les ans les berges s'écroulent et la largeur du fleuve augmente. Le fort lui-même, comme celui de Matam, est menacé de disparaître si des travaux sérieux ne viennent arrêter cet empiétement annuel des eaux.

En revenant vers le bord, nous entendons des cris, des appels, c'est la voix de notre capitaine :

— Nous manquons de pain ! Si vous n'en trouvez pas, nous serons au biscuit ! nous crie-t-il de cette belle voix de ténor que tous les habitants du Sénégal lui connaissent.

— Où voulez-vous que nous en trouvions ?

— Sur le marché (?) parbleu !

— Vous avez un coup de soleil, capitaine ; vous savez bien qu'il n'y a pas de marché à Saldé!

— S'il n'y a pas de marché, nous crie-t-il en riant, voyez chez les traitants, chez le commandant du poste.

Il y a des passagers parmi nous que la nourriture au biscuit effraye ; s'ils ont été soldats, ils n'ont sans doute pas fait campagne, et ils ont conservé un estomac délicat. Au Sénégal! enfin...

Nous partons à la recherche de quelques boules de son ; nous nous en procurons deux, et à grand'peine, moisies, de triste mine ; elles nous rappelaient le pain pendant le siège de Paris. Tout triomphants, nous regagnons le bord avec notre précieuse acquisition, qui permettra à nos compagnons de voyage d'aller jusqu'à Matam sans manger de biscuit. Ah ! oui, à la première

bouchée, ils ont laissé ce pain, qui n'est pas mangeable; le vin n'est pas meilleur et doit assurément faire plus de mal que de bien. Pareille nourriture et pareille boisson contribuent pour une bonne part au mauvais état de santé de la garnison des postes.

Nous n'ignorons pas que les commissions de réception des denrées destinées aux troupes sont très sévères, mais après renseignements fournis par les intéressés, nous sommes obligés de reconnaître que malgré toute la surveillance des commissaires, il se commet de nombreuses fraudes. Disons-le, l'administration militaire n'apportera jamais trop d'attention quand il s'agit de la vie des soldats éparpillés dans les postes de nos colonies.

Le fleuve n'est pas beaucoup plus large à Saldé qu'à Podor ; le courant y est assez fort pour maintenir les navires évités. Les navires de l'État passent souvent par le marigot de Doué. C'est sur celui-ci qu'est situé le poste d'Aéré, qui donne aussi son nom au marigot de Doué. Les rives sont très peuplées relativement à celles du grand bras du fleuve. Du village de Doué, dès que la crue s'est un peu élevée, on peut communiquer par eau avec Podor.

Sur la rive des Maures, en face du fort, est établi un camp volant de pourognes ; il semble tout en émoi. Un des habitants s'est emparé d'un jeune hippopotame perdu par sa mère dans un moment d'eflfroi ; nous le voyons distinctement du pont de la Falénié passer de mains en mains ; il est affreux : sa tète est aussi grosse que le reste du corps. Ces animaux sont vendus assez bon marché, environ vingt francs,

mais leur élevage coûte excessivement cher ; dès leur jeune âge, il faut leur donner de sept à huit litres de lait par jour ; le lait vaut de soixante à soixante-quinze centimes le litre, à Saint-Louis.

On nous a proposé deux jeunes autruches, élevées, au prix de deux cents francs l'une. En France, elles valent deux mille cinq cents à trois mille francs.

Nous quittons Saldé à onze heures du matin, et nous faisons route pour Matam.

SALDÉ A MATAM (76 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

Milles.

Marigot de Doué • 42

M'Bagne, village 83

Daoulel, village 12 »

Yekimbao, — 15 »

Traski, — 18 »

Trascogne, — , . » »

Diourbaol, — » »

Néré (R. D.), village » »

N'Diafane (trois villages) 22 »

Sinthiou Boumakha, village » »

Rindiao, village • 25 »

Belnabé (barrage), village 27 »

Gabobé village, 28 $

Mole, village » »

Kaëdi (chenal très long), escale de traite importante . 31»

Diales (deux villages: Toradé et Thioubalas) ... » »

Diongto, village » »

Sinthiou Diom Dioro, village » »

Gaoul, village 37 '^

Orénata (passage fond de sable), village. .... 38 »

Guiray (haut fond), village ....... . 41 »

Djaoul (montagnes R. D.), village 44 5

N'Dondou, village 47 »

Snika Aliouri, village 50 »

N'Guiguilone, village 52 »

Passage de N'Guiguilone (Roches) ...... $3 $

Sadel, village 56 )>

Ouddourou, village 60 »

Kounguel, village. . . . . • 62 5

Civé, village 715

Diamel Dialé, village. ......... 74 $

Matam, poste ............ 76 »

A partir des montagnes de Djaoul, situées sur la rive droite, la nature du terrain devient triste et désolée; le pays est plat, peu boisé, presque aride ; quelques rares lougans, et c'est tout jusqu'à Matam. A Djaoul et à Civé il existe quelques petites élévations. On ne voit plus cette vigoureuse végétation, cette belle verdure et ces beaux arbres comme entre Podor et Saldé. Là, la vue était émerveillée par la beauté du sol; ici, on se sent tout attristé par son aridité. La chaleur est accablante ; pas un souffle d*air.

Au-dessus du confluent du marigot de Doué, la largeur du fleuve augmente sensiblement; avant d'arriver au confluent de ce marigot, on aperçoit une grande île formée par un ancien lit du fleuve qui commence à se combler. En apportant quelque attention, on remarquera plusieurs fois des déplacements analogues du cours du Sénégal, dont la date est plus ou moins récente.

Nous arrivons devant un des points les plus importants de traite, Kaëdi ; nous comptons jusqu'à vingttrois chalands le long de la berge. Ce point possède un passé commercial qui lui promet un avenir brillant à bref délai. Il a été longtemps question d'y construire un fort pour bien assurer la sécurité de nos nationaux et de leurs biens, car nous n'avons avec les Bosséabés qu'une paix relative; des pillages ont eu lieu très souvent sur nos traitants du fleuve, en temps de paix, et ils se sont vus quelquefois obligés de naviguer ensemble pour former une flottille imposante les protégeant contre la cupidité des Toucouleurs. Nous avons à assurer notre prépondérance dans le

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Soudan français. Matam et Saldé ne sont pas suffisants.

Voici ce que disait le Réveil du Sénégal du 17 janvier 1886, à ce sujet :

« Le gouverneur, le Conseil général, le Conseil privé, Tautorité militaire chargée des constructions, tous étaient unanimes à trouver utile et même nécessaire la création de ce poste.

« La grosse diflSculté était celle-ci : Ce poste, d'après un homme très compétent, M. le colonel Bourdiaux, ancien gouverneur du Sénégal, devait être installé pour contenir cent vingt hommes pourvus d'artillerie ; les plans et devis dressés sur ces bases montrèrent qu'il fallait prévoir une dépense de deux cent trente mille francs, et l'administration, trouvant la somme trop élevée, voulut avoir le concours de la colonie.

« Le Conseil général fut consulté. Il avait trouvé tout d'abord le plan grandiose, et enfin, considérant que la construction de ce poste constituait une dépense de protection incombant entièrement à l'État, il avait repoussé les conclusions de sa commission tendant à inscrire une somme de cent mille francs pour la participation de la colonie dans les dépenses relatives à la construction de ce poste. »

Depuis cette époque, on paraît avoir complètement oublié la nécessité de ce fort ; il est regrettable que pour une somme si minime, si on considère l'importance capitale qui s'attache à cette question de protection et de sécurité, on abandonne un projet qui doit assurer notre domination sur les populations

turbulentes du Bosséa. Il faut aussi assurer la conservation de la ligne télégraphique de Saldé à Matam, qui met Paris en communication direae avec le Niger. De plus, ce fort nous donnerait un pied-à-terre chez les Maures.

Cette question sera certainement reprise et résolue favorablement.

En quittant le marigot de Doué, on navigue tantôt sur une rive, tantôt sur une autre. A M'Bagne, il y a un barrage à fond de sable, on longe la rive droite. A Daoulel, un autre barrage aussi à fond de 'sable , on longe alors la rive gauche.

A Djaoul, il existe un contrefort de montagnes qui vient aboutir à la berge de la rive droite; sur l'autre rive, on n'en voit plus trace. Cette montagne affecte la forme d'un amphithéâtre au centre duquel existe toujours un campement considérable de Maures, propriétaires de nombreux et beaux troupeaux. Un peu plus loin, on aperçoit les ruines d'un fort que l'on dit avoir été construit par les Anglais au temps de leur possession du Sénégal. A cet endroit, il y a un barrage à fond de sable et débris de roches.

A quelques milles plus loin, nous trouvons le passage de N'Guiguilone, à fond de roches, sur lesquelles s'est perdu le Serpent, aviso de l'État. Le Badihouj vapeur de commerce, y est resté huit mois échoué.

Le 29 juillet, à dix heures et demie du matin, nous arrivons au poste de Matam par une chaleur torride et pas le moindre souffle d'air. Nous avons au moins cinquante à soixante degrés au soleil. La population du

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cercle de Matam est à peu près la même que celle du cercle de Saldé.

Le fort de Matam est de même construction que celui de Saldé ; c'est un second pigeonnier, sans ses habitants ; il est aussi situé sur le bord du fleuve, et les craintes que je manifeste plus haut concernant le péril que court le poste de Saldé, peuvent s'appliquer à Matam. Ici on a senti le danger, car on a construit avec de grosses branches d'arbres, devant le fort, un espèce de quai qui maintient quelque peu les terres, mais ce travail prinlitif ne peut opposer une bien longue résistance au travail souterrain des eaux.

C'est à Matam que finit, à proprement parler, ce qu'on appelle le bas Sénégal, c'est-à-dire le pays administré par le gouvernement civil de Saint-Louis. La garnison des postes, y compris Matam, est placée sous l'autorité du commandant supérieur des troupes résidant à Saint-Louis. Les dépenses et l'entretien de ces postes sont à la charge du budget local.

Après, vient Bakel, le point le plus important de traite du haut Sénégal. C'est le Soudan français, placé sous la direction d'un officier supérieur, qui prend le titre de commandant supérieur du Soudan français.

On sent dès maintenant une manière toute différente d'administrer. Plus de tâtonnements, beaucoup d'initiative et une marche rapide vers la civilisation.

Au Soudan, chaque jour apporte une nouvelle amélioration, surtout depuis M. Galliéni. Ici, aucune influence néfaste à subir ! Le 22 mai 1887, j'écrivais : « S'il y a un Soudan égyptien où la civilisation recule^ il y a un Soudan français où elle avance sans cesse.

« S'il y a un bas et un moyen Sénégal où l'œuvre de Faidherbe, de Pinet-Leprade, de Jauréguiberry et de Brière de l'isle est battue en brèche, il y a un haut Sénégal où la France voit fièrement flotter son pavillon tricolore. »

Dans toutes nos possessions coloniales, nous avons substitué, suivant le vœu des populations, dit-on, à l'administration militaire^ l'administration civile. Eh bien, au Sénégal, j'ai entendu très souvent regretter le gouvernement des Faidherbe, des Brière de risle, etc.; on se rappelle que sous la direction de ces officiers de valeur, la colonie était prospère. Aujourd'hui, le principe du gouvernement civil y est compromis au point que la population entière saluerait avec enthousiasme la nomination d'un gouverneur militaire. La cause de ce sentiment se comprend, quand on voit des civils vouloir jouer aux militdres !

A onze heures et demie^ le même jour, nous quittons Matam, et nous faisons route pour Bakel.

MATAM A BAKEL (88 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

Milles.

Sendé, village 2 »

Djandolé Sedé (passage), village 4 »

Garli, village 6 .{

£1 Hadj Omar, barrage . 7 »

Tempiègne, village 95

Dolol (rôniers), village 12 »

Odabéré, village 12 7

Thiali, village i53

N'Diagan, village 16 »

M'Bow, village 17 4

N'Gana, village » »

Tinali, village 21 »

Barmatch, village 22 3

Coude d'OmdoIdé 26 »

Omdoldé, village. 28 »

Bapalel, village 30 »

Gouriki n<* i, ou Koliyabé, village 312

Gouriki n* 2, ou Samba Diom, village 3^3

Gouriki n* 3, village 34 6

Ganguel, village 36 4

Séré, village 38 d

Qpintiong, village 38 i

Padatel, village 3B7

Badinké, village 40 S

Darkedji, village 41 8

Goumel, village 4^ 7

Onaoundé, village 48 2

Guellé, village 50 »

Bitel, village 5^

Lobalé, village • • 62

Odabéré, village 64

Vemia, village 67

Dembakanc, village 68

Gandé, village 73

Galar, village 74

Moudcri, village 74 S

Diaoura, village 78 »

Ile de Diawara, village » »

Elinguara, village. . . . • . .... 79 »

Manael (roches dangereuses), village 80 »

Guildé (village détruit), roches 81 »

Tuabo (grand tata, fortifications), barrage, village. . 85 »

Bakel, poste. 88 »

On commence à rencontrer des roches ; le terrain est plus accidenté. Les pilotes apportent une grande attention dans le direction^ car échouer dans ces parages serait dangereux, et l'on risquerait fort, dans ce cas, de perdre le navire.

C'est à partir de Moudéri que la nature du fond change le plus sensiblement, et où les roches sont le plus fréquentes. Le fond reste le môme jusqu'à la limite de la navigatiour dans le fleuve, aux chutes du Félou, qui barrent complètement le Sénégal.

Jusqu'à Orndoldé, l'aridité du sol est la même qu'entre Saldé et Matam. A droite et à gauche du fleuve, c'est une région plate, qui ne change qu'en approchant de Bakel ; . alors les rives s'élèvent sensiblement, et la végétation nous apparaît très vigoureuse. Les collines sont verdoyantes, et, dans le lointain, des montagnes boisées entourent Bakel. La nature se montre ici sous son jour le plus beau.

Je reviens à mon itinéraire. En quittant Matam, à deux milles, près du village de Sendé ou Diandoly, on rencontre un passage et un barrage, ce dernier

appelé El-Hadj-Omar. Ce nom lui vient, sans aucun doute, de ce que le roi El-Hadj-Omar, voyant avec crainte notre établissement dans le haut fleuve, conçut l'idée gigantesque d'intercepter le chemin à nos bâtiments et à nos troupes en barrant le fleuve par la construction d'une espèce de digue. La nature du sol était propice à son projet. Près de Tendroit par lui choisi est le village de Garli, et en face une petite montagne; c'est de cette dernière qu'El-Hadj-Omar, sans moyens d'extraction autres que les bras de ses soldats et des calebasses, tira assez de pierres pour barrer le fleuve sur une longueur de plus de 350 mètres. Mais heureusement pour nos possessions du haut fleuve, — que ce roi comptait bien piller et ruiner, — la colonne arriva avec des moyens prompts pour détruire ce travail et ouvrir un passage à nos bâtiments. Cette digue fut complètement détruite par Faidherbe en 1857; il ne reste aujourd'hui que le barrage.

La montagne de Garli a la forme d'une tente; la pierre est rouge.

En amont et en aval de Dolol, existe un bouquet de rôniers, les seuls que l'on rencontre dans cette partie du fleuve.

Nous approchons d'Orndoldé, où se trouve le coude le plus brusque, et sans contredit le plus difficile. Les bâtiments sont obligés de faire une évolution de 1,800 mètres dans un espace relativement restreint, avec un courant et des remous violents.

A un mille au-dessus d'Orndoldé, dans la rive gauche du fleuve, on remarque une tranchée assez profonde creusée par les eaux. Les pilotes prétendent

qu'elle se creuse et s'élargit davantage chaque année, et que, dans un temps peu éloigné, le lit du fleuve suivant cette nouvelle direction, le coude d'Omdoldé sera supprimé.

Après avoir dépassé le village de Gouriki n° 2, ou Samba-Diom, on rencontre un îlot assez étendu, aussi élevé que les berges, qui est le résultat évident d'un déplacement du lit du fleuve. Il y a à cet endroit un barrage occupant un long espace, qui doit attirer l'attention du navigateur voyageant pendant la nuit.

Le troisième village de Gouriki possède un tata et une mosquée non loin de la berge. Presque tous les villages que Ton rencontre après ont des tatas; on appelle ainsi des murs d'enceinte, construits avec de la terre et des excréments de bestiaux. Les habitants de ces contrées ont l'esprit guerrier et ne cultivent les terres que pour leurs besoins. Ce sont des SarrakoUets-

A partir de Badinki, jusques et y compris Dembakané, les habitants sont SarrakoUets, et tout le pays est placé sous la domination d'Abdoul-Boubakar, roi du Bosséa, qui aspire depuis longtemps à reconstituer l'empire du Fouta. Dembakané est un grand village riche, possédant de nombreux troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons et de chèvres; il possède aussi quelques chevaux. En quittant ce village, on rencontre un coude au milieu duquel aboutit le marigot de N'Diérère.

A 6 milles de Dembakané est situé le village de Moudérî. Quand on arrive de nuit à ce point, on mouille généralement pour ne traverser que de jour le passage de N'Diawara, le plus long et un des plus

difficiles du fleuve pendant les basses eaux. Ce passage contient de nombreuses roches et deux chenaux; le premier chenal passe entre la rive gauche et le plus élevé des trois îlots qui se trouvent dans cette partie. Ce passage se termine à Elinguara, à cinq milles de Moudéri.

Ce dernier village porte encore des traces profondes

de la campagne contre le marabout Mahmadou Lamine

Drame faite par la colonne Frey. Les habitants avaient

toujours été fidèles à la France, quand, tout à coup,

ils furent envahis par les troupes du marabout et

menacés de pillage et d'esclavage s'ils ne marchaient

pas contre nos artnes. La crainte de perdre leurs

biens d'un côté, leur fanatisme exploité par le marabout

d'un autre, les fit marcher dans les bandes de celui

qui se présentait à eux comme un délégué du Prophète

pour reconstituer l'empire des SarrakoUets et chasser

les « chiens de chrétiens » . La population de Moudéri,

si paisible d'ordinaire, quoique musulmane, devait

payer cher sa défection; elle fut bombardée, et le

village détruit de fond en comble.

H est à croire que si la colonne Frey fût arrivée avant Lamine Drame, les SarrakoUets de ce village important auraient combattu dans nos rangs.

Aujourd'hui Moudéri se reconstruit et se repeuple. Les habitants nous regardent passer; quelques-uns nous crient : « Bonçour, » et les enfants se sauvent au moindre geste que nous faisons; à un coup de sifflet que donne le capitaine Larroque, leur peur est sans égale.

Voici maintenant Guildé, un outre village détruit:

puis vient Tuabo, entouré d'un grand tata : ce village a une apparence champêtre avec ses arbres plantés partout ; c'est le dernier avant d'arriver à Bakel. Il y a un barrage sur ce point.

Au tournant de Tuabo, à un mille environ de Bakel, le panorama est magnifique : le soleil frappe en pleinsur le Castel qui domine le fleuve et lui donne un air de fête.

La ville est bâtie sur le roc, au bord du fleuve ; elle est entourée de trois côtés par de petites montagnes sur lesquelles sont construits trois blockhaus qui la défendent contre les agressions de l'extérieur; derrière, une autre chaîne de montagnes paraissant bien boisées; sur la rive des Maures, en face le Castel, d'autres montagnes et de vastes plaines.

Une fois arrivés près de notre mouillage, le fleuve nous fait l'effet d'un grand lac entouré de falaises. On ne saurait imaginer un plus charmant tableau; nous sommes émerveillés par Taspect vraiment pittoresque de ce point important du haut fleuve, si favorisé de la nature.

De tous côtés, de beaux bestiaux paissent dans de profondes vallées verdoyantes. L€s bœufs ne sont pas de la même race que dans le bas fleuve; ils n'ont pas de bosse, sont plus petits et bas sur pattes; ils ont beaucoup de ressemblance avec l'espèce bretonne.

Le Castel, ou le fort, est la demeure du commandant de cercle et des officiers de la garnison; il a plusieurs corps de bâtiment, dont Tun est aflfecté aux troupes; il rappelle, par sa construction* et son entrée, le Castel de l'île de Corée.

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DANS LE HAUT sèNÉGAL 51

Les bureaux du télégraphe sont installés dans le blockhaus du milieu, derrière le fort. Pour y arriver, il faut gravir péniblement la montagne. Au-dessus de la porte d'entrée figure encore le mot « École », qui rappelle que ce fortin était autrefois affecté à Tinstruction des petits indigènes.

Le centre de la ville, aux hautes eaux, forme marigot, en la coupant en deux parties; d'un côté tout le commerce, de l'autre le Castel. Pour obvier à cet inconvénient, le général Faidherbe fit construire un pont de pierre pour relier les deux parties. Il y a beaucoup de maisons en pierres.

En mettant le pied à terre, notre première visite fut pour le commandant de cercle, qui nous reçut avec beaucoup d'affabilité. Nous désirions l'entretenir sur les projets de l'administration du Soudan français, sur ce qu'elle a déjà fait, depuis Tattaque de Mahmadou Lamine Drame, pour améliorer les postes, les villes, la navigation du fleuve, et sur ses rapports avec la population. De notre entretien, quoique les idées du commandant du poste soient bien opposées aux nôtres, il ressort que l'administration du Soudan cherchera à implanter notre civilisation par des moyens fermes, mais pacifiques.

M. le commandant de cercle nous indique la partie de la ville qui a été détruite par le marabout et ses bandes, aujourd'hui en partie reconstruite; il nous montre les larges rues tracées sur les anciennes, ainsi que de jolies avenues, plantées d'arbres, conduisant au Castel.

Le gouvernement du Soudan fait beaucoup aussi

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au point de vue sanitaire; entre autres améliorations, je me contenterai de citer Tarrêté pris par lui, ordonnant à chaque propriétaire de terrain de planter au moins un arbre par carré de cases ; il y a environ quatre cases par carré.

Une halle ou marché couvert est en voie d'exécution; une école vient d'être élevée sur un grand terrain ombragé d'arbres et entouré de murs en briques; les instituteurs des petits noirs qu'on espère y attirer seront les sous-officiers de la garnison. La tâche, certes, ne sera point sans difficultés, vu Tesprit fanatique musulman de la^population et la haine de toute civilisation. Le musulman a de plus la crainte qu'on ne cherche à faire des catholiques de ses enfants. Mais le commandant de cercle ne désespère pas de réussir, malgré le peu de ressources pécuniaires dont il dispose.

L'administration a les meilleurs rapports avec les commerçants, et dans bien des cas, elle ne craint pas de consulter les notables; toutes leurs réclamations sont écoutées avec bienveillance. Enfin, on sent une ère nouvelle de progrès et de civilisation pour le haut Sénégal.

Pendant les trois jours que nous sommes restés dans Bakel, visitant les uns et les autres, je n'ai guère entendu de plaintes contre l'administration ayant un caractère bien grave ; j'en signalerai deux qui me paraissent fondées : la première, c'est la licence laissée à un nommé Ousman, fonctionnaire y interprète indigène du gouvernement qui, paraît-il, ferait la traite de la gomme sur une vaste échelle, au détriment du com-

merce. On prétend même que Tadministration s'en trouverait gênée dans certains cas.

Si cet abus existe, et nous le croyons, le tenant de personnes très honorables, il suffit de le signaler pour qu'il disparaisse.

La deuxième plainte, la plus grave à mon avis, c'est la liberté laissée aux étrangers de commercer dans le fleuve, contrairement à tous les règlements. J'affirme que des Anglais sont établis dans nos postes, sous la protection de Tautorité. Ils ont été chassés de Kayes, siège du gouvernement du Soudan. Il faut espérer qu'on en fera de même dans les autres cercles de la colonie .

Le 3 1 juillet, lendemain de notre arrivée, le temps étant superbe^ nous décidons de faire une partie de chasse sur la rive des Maures. Nous avons un guide qui doit nous conduire à un endroit fréquenté des antilopes. Après une marche pénible à travers la montagne et la brousse, nous arrivons sur les lieux à six heures et demie, un peu tard, car le soleil commence à nous menacer de ses rayons. Nous sommes trois chasseurs : M. Riquier, commerçant de Saint-Louis, M. Saint-Pierre^ jeune représentant de commerce, et moi; les autres passagers sont restés à Bakel.

Notre guide, un noir bon teint de la ville, part à la recherche du gibier. Nous n'étions pas plutôt à l'aflûl qu'un lièvre passe près de nous; surpris, nous lui tirons un coup de feu. Tout à coup^ des cris terribles^ qu'on dirait poussés par une meute de chiens aux abois, se font entendre au-dessus de nos

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têtes. Au premier abord, nous n'apercevons pas les auteurs de ces cris, mais en plongeant nos regards parmi les arbres, nous distinguons une véritable armée de singes de la race des cynocéphales, que notre coup de fusil a sans doute réveillés et effrayés. Us nous fixent d*un air menaçant, en gambadant de branches en branches, les secouant avec colère, et comme prêts à se jeter sur nous. Nous avons bien envie de tirer dessus. Notre guide nous fait signe de ne. pas tirer, et nous fait comprendre qu'il y aurait du danger pour nous. Je lui demande s'ils attaquent les hommes, il répond affirmativement.

Nous restons l'arme au pied, et nous convenons d'attendre afin de voir ce que feraient ces peu aimables habitants de la forêt : abandonneraient-ils le terrain ou nous attaqueraient-ils ? Nous étions bien décidés, en cas d'attaque, à nous servir de nos fusils de guerre, dont nous nous étions heureusement munis.

Notre guide nous raconte que ces gros singes ne craignent pas de descendre dans la plaine pour attaquer les cultivateurs dans leurs lougans, pendant la récolte du maïs et du gros mil, dont ils sont très friands.

Les cynocéphales n'abandonnent ni leurs morts, ni leurs blessés; ils se feraient plutôt tuer que d'en laisser un seul sur le champ de bataille; ce n*est que par surprise que l'on peut s'emparer des jeunes.

Nous étions donc là, immobilisés depuis quelques minutes, quand, dans le lointain, se montre à nos yeux un magnifique sanglier, puis un second. Que faire? Si nous tirons, les maudits singes sont capables

de venir sur nous, et nous craignons qu'il en soit de même si nous paraissons les fuir. La tentation l'emporte sur la prudence : M. Riquier tire sur l'un des sangliers qui disparaissent tous sans être atteints, car la distance était trop grande.

Jamais je n'ai entendu un pareil vacarme de la part de nos voisins les singes, effrayés par ce nouveau coup de feu; malgré la gravité de la situation, nous ne pouvions nous empêcher de rire des gestes comiques d'intimidation qu'ils nous faisaient, sans toutefois abandonner leur place.

Nous allions nous décider à partir, car le soleil nous incommodait beaucoup, quand un nouveau sanglier se montre du côté opposé par où venaient de disparaître les deux premiers. Notre guide nous dit qu'il doit y avoir une mare où ils viennent s'abreuver, et que nous en verrions bien d'autres si nous restions. Puisque nos singes ne nous avaient pas attaqués une première fois, je visai le sanglier à travers les arbres, et, comme mon compagnon, je le manquai. Ce dernier coup de feu nous débarrassa de nos cynocéphales, qui s'enfuirent de l'autre côté de la montagne.

En chemin, notre guide nous raconte que la veille de notre arrivée à Bakel, un énorme caïman s'était emparé d'une génisse qui s'abreuvait au fleuve sur la rive des Maures. Le caïman lui avait pris le museau entre ses terribles mâchoires et l'entraînait vers le milieu du fleuve quand on jeta l'alarme; mais avant qu'on fût venu au secours de la pauvre bête, son ravisseur lui avait déjà coupé le gosier et l'avait asphyxiée ; on ne rapporta que son cadavre.

Ces accidents arrivent assez souvent , et quelquefois ce sont de jeunes indigènes qui disparaissent de la sorte, ce qui n'empêche pas les autres de jouer avec insouciance dans les eaux du fleuve, comme de vrais poissons.

Le i" août, les eaux ayant monté de i™,8o dans un jour, la Falénté peut continuer sa route pour Kayes sans crainte d'échouer.

BAKEL A KAYES (71 milles).

POINTS INTERMÉDIAIRES

Biîlles.

Kounguel (R. G.). — Diaguila (R. D.)i villages . . 55

Galmé (R. D.), roches, village 9 »

Yaféré, village 13 »

Diogoutouré (R, D.), village » »

Aroundou, village 16 »

Falémé, rivière 16 5

Goutioubéy village 17 »

Tafa*Sirga » »

Kotéré, village • 21 »

SoUon (R. D.), roches, village » »

Ségala, village » »

Khabou (R. D.)» village, Guidimackha . . • • » »

Khabou (R. D.), village, Godiaga » »

Lanel-Mody, village 28 »

Marigot de Kharakoro » »

Dikokovéry, village 33^^

Sébékou, village 35 ^^

Bousséla (R. D.), village 35 S

Koudamala, village , . • . . 36 »

Toubabo-N*Kané, village 375

Fandankha (R. D.), village » »

Babou-Goumcu, village » »

Makhana, village 39 >>

Makhalagaré, village » »

Makha-Doujac, village » »

Daramané, village 40 5

Sogoné, village 44 '^

Tawda, village • , » »

Gakoura (R. D.), village » »

Diani-Khoré, village » »

Diani-Bambara, village • • » »

Ambidébi (Tougouné), village 49 »

Milles.

Ambidébi (Guidimakha), x^llagc. ••...• n »

Moussala, village 53»

Pagni (R. D.), village S4 »

Salancouda (R. D.), village » »

Timbou N*Kané. village •••. $65

Diakhandapé, village »... » »

Somonkidi (R. D.), village • . . 58 »

Gorgokotèle, village » i>

Diacanap, village 5^ S

N'Diawara et Gouizamel, villages 63 »

Boungourou (entrée de la forêt), village 65 5

Diala, village »i>

Diakhalel, village. 68 »

Kamankhoulou, village » »

Galadioga, village »

Gorèta, village »

Kaycs, poste 71

Jusqu'à la rivière la Falémé, affluent important du Sénégal, on ne voit rien de bien saillant à signaler. La navigation est très facile.

Cette rivière, qui est l'objet d'études constantes, est appelée, dans un temps plus ou moins éloigné, à recevoir nos bâtiments du commerce, et à voir sur ses rives rétablissement de comptoirs français. Depuis peu, les bâtiments de la station y sont envoyés très souvent, soit pour en étudier les fonds, les coudes et les passages, soit en mission plus politique que scientifique. Les rives de la Falémé, d'après plusieurs explorateurs, sont très peuplées, et les habitants adonnés à Tagriculture. Le terrain est accidenté et très propice à la culture du mil, du maïs, du riz, de l'igname et

des arachides. Les relations avec les naturels sont aussi faciles qu'avec ceux du bas Sénégal.

Il est certain que rétablissement de comptoirs français enlèvera immédiatement aux Anglais l'influence qu'ils y exercent par leurs relations de la Gambie.

Il y a quelques années, une société française s'était montée dans le but d'exploiter les sables aurifères du Bambouck. Cette entreprise, livrée à ses propres ressources, combattue au lieu d'être soutenue, minée sournoisement par des intérêts jaloux, qui préfèrent tout à l'établissement d'une industrie quelconque au Sénégal, cette entreprise succomba après avoir démontré d'une façon indéniable que l'or existe dans ces contrées. Je crois qu'elle était dirigée par un ingénieur des Mines, dont le nom m'échappe.

Mais aujourd'hui que l'on connaît mieux le terrain et l'indigène, que le Sénégal n'est plus le monopole de quelques-uns, que les moyens de communication sont plus fréquents et plus faciles, qui pourrait prétendre qu'une nouvelle entreprise, montée par des hommes expérimentés et sur des bases solides, ne serait pas couronnée d'un plein succès ?

L'or du Bambouck se trouve disséminé à l'état de pépites dans des sables d'alluvion, ainsi qu'en filons dans le quartz et Targile schisteuse. Voici comment procèdent les noirs pour l'extraire : pendant la saison sèche, ils creusent des trous profonds de 7 à 8 mètres, et les femmes lavent la terre qui en est retirée d'une façon très simple, avec des calebasses, ce qui fait perdre beaucoup d'or.

Les bijoutiers de Saint-Louis ont des modèles de

bijoux pleins d'originalité, fabriqués avec cet or, des anneaux, des papillons, des croix, des étoiles, des élytres d'insectes enchâssés, des pendants d'oreilles, des amulettes, etc., traités généralement à la manière du filigrane. La façon de ces bijoux se paie environ 25 0/0 de la valeur du métal.

Tous les bijoux dont s'affublent les indigènes sont faits avec Tor dit de Galam; ils en portent au cou, aux oreilles, aux doigts des mains et des pieds, aux chevilles, etc. Le gros d'or (3 grammes) vaut de 12 à 16 francs, à Saint-Louis. Dans le haut fleuve, on Tacheté quelquefois 7 et 8 francs.

A quelques milles de Kayes, s'oflSrent au voyageur la magnifique forêt de Boungourou, et dans le lointain^ les montagnes verdoyantes et boisées de Médine.

Sur tout le parcours du Sénégal, de Bakel à Kayes, les rives sont très peuplées, on compte jusqu'à 47 villages; il y a des endroits où ils sont les uns sur les autres. Ces villages sont habités par des races différentes : Toucouleurs, SarrakoUets, on y trouve aussi des Peuls ; ces derniers abandonnent le bas Sénégal depuis quelques années, et viennent se réfugier de préférence vers le Toro et le Lao. Cette immigration vers le haut fleuve semble être due au peu de sécurité et de protection qu'ils trouvent dans le bas fleuve. On remarque aussi qu'un grand nombre de Toucouleurs et de SarrakoUets se sont fixés sur la rive droite depuis la campagne du colonel Frey. Ces populations fuient notre civilisation et nous refusent aujourd'hui la confiance qu'elles avaient toujours montrée envers la France.

DANS LE HAUT SÉNÉGAL 6l

Cette émigration en masse est bien regrettable, car si ce mouvement n'est pas enrayé, on peut prédire la ruine du bas Sénégal. On oublie trop facilement que notre colonie africaine n'est qu'une colonie d'exploitation et non de colonisation, et que ces émigrants sont des cultivateurs : sans eux que pouvons-nous y faire? Du militarisme! C'est, en effet, un peu ce qu'on y a fait jusqu'à ce jour, et ce que Ton y fait depuis le départ du gouverneur Seignac-Lesseps.

Ce haut fonctionnaire civil a laissé dans la colonie, où la droiture de son caractère et ses qualités administratives étaient fort appréciées, des souvenirs nombreux d'estime et de* regret.

Pauvres Africains ! On vous parle de l'abolition de l^esclavage et des bienfaits de la civilisation^ mais bientôt vous travaillerez pour de nouveaux despotes, cent fois plus durs que vos premiers maîtres, qui vous rendaient doux ce que nous appelons votre esclavage. On vous civilisera, et pour prix, vous fertiliserez la terre, — que nous ne pouvons cultiver, — sans en recueillir les fruits ; vous chercherez pour d'autres l'or caché dans ses entrailles; on vous apportera des vices inconnus, ce sera là votre bénéfice.

Voilà la morale que l'on peut tirer de la civilisation européenne telle qu'on semble du moins la comprendre sous le gouvernement actuel de notre vieille colonie française. Est-ce cela que veut la France? Non, non! Aussi doit-on protester et élever la voix contre de pareilles doctrines.

Voyons brièvement comment les fonctionnaires de l'État, de la République Française, comprennent l'a-

bolition de Tesclavage. Je prends pour exemple ce qui se passe dans le bas Sénégal :

En deux mots, l'esclave est un serviteur attaché à la fortune du maître, travaillant pour lui, mais nullement maltraité, pouvant même acquérir des biens. Il y a des esclaves plus riches que leurs maîtres.

Visitez une case, vous serez frappé de l'égalité qui règne entre le maître et l'esclave. Là, n'apparaît nul commandeur armé d'une lanière retentissante. Maîtres et esclaves sont musulmans, les uns et les autres savent qu'Allah ne fait aucune différence entre les esclaves et les hommes libres, pourvu qu'ils soient hommes de bien : « Adore ton lyiaître, dit le Koran, respecte-le, sois obéissant et tu seras recompensé, tu Seras accueilli dans mon paradis et tu auras toutes les jouissances. »

L'esclave au Sénégal peut se marier à sa guise. S'il épouse une femme libre, ses enfants seront libres. Si, au contraire, un homme libre épouse une esclave, les enfants seront captifs. La femme impose toujours sa qualité à la descendance.

Parlez de philanthropie après cela.

La République de 1848 a décrété l'abolition de l'esclavage ; en vertu de ce principe, « tous les hommes sont égaux ! » Est-il appliqué au Sénégal ? Non. L'esclavage existe dans toute la colonie, dans les villes, à Saint-Louis même.

« La France, disait un de nos collaborateurs, en juin 1886, a déclaré libres tous les individus vivant sur son territoire, et dans sa tendre sollicitude elle a même inventé le certificat de liberté. »

En quoi consiste ce certificat de libération ?

Supposons un esclave ou captif du Cayor, par exemple, qui veut se faire libérer ; il arrive à Saint- Louis, se présente devant le tribunal et on lui délivre un papier, en vertu duquel il est libre, libre s'entend de rester à Saint-Louis ou dans ses environs immédiats, car ce papier dont il est porteur serait pour lui d'une protection peu efficace s'il retournait -dans le Cayor ou s'il gagnait d'autres territoires protégés.

Que va devenir ce malheureux, habitué aux travaux des champs ? quel sera son sort ? L'on s'en préoccupe fort peu et l'on s'étonne de voir augmenter dans des proportions inquiétantes le nombre des vagabonds dans nos villes et la banlieue de nos cités !

Prenons un autre exemple :

Un jeune esclave a obtenu un certificat de libération, il est confié, c'est l'expression consacrée, à une famille, quelquefois à un mineur bien en cour, heureux d'avoir un négrillon sur ses talons, qui le gardera jusqu'à sa majorité, l'élévera et sera chargé de lui apprendre un métier (!). Mais à sa majorité, il n'a jamais mis les pieds dans un atelier, et va où bon lui semble !

Ces eslaves libres deviennent donc la propriété de telle ou telle famille, de telle ou telle personne. Ils sont soumis à une domesticité qui rappelle trop l'ancien esclavage. On tire d'eux tout le profit possible, mais là s'arrête la sollicitude des propriétaires.

Ils sont rares ceux qui, parmi nous, rendent la liberté (!) douce à ces déshérités du sort, se prennent d'une tendre commisération pour eux et songent à leur avenir.

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La captivité entendue au Sénégal est pire que l'esclavage lui même. Maintenant si la France veut mettre en pratique la loi sur l'esclavage, elle se heurtera à des difficultés inouïes provenant des mœurs de ces contrées. Il y a là un problème à résoudre.

Je reviens à mon sujet. En arrivant à Kayes, nous passons un chenal très étroit, entre les roches et la berge; ce chenal n'a guère. plus de la largeur d'un grand bâtiment. Avant et après Kayes, il y a onze petits îlots appelés les Kayes (quelques auteurs écrivent Khâyes), qui rendent l'évolution des navires assez difficile.

Un Européen nous dit que Tannée dernière, le capitaine du Kita^ remorqueur de l'État, M. Bernard, fit sauter avec la dynamite une bonne partie de ces îlots; ce capitaine, nous dit-il, a été décoré de la Légion d'honneur en récompense . de ses services. Depuis son départ, le projet de détruire tous ces rochers qui rendent la navigation si mauvaise aurait été abandonné.

En arrivant à terre, je m'empresse de rendre visite au commandant supérieur ^ar intérim, M. Monségur, commandant d'infanterie de marine. Ses bureaux, très bien situés, dominent le fleuve, sur le bord duquel est le jardin du gouvernement. Ce jardin est très grand, bien entretenu; c'est le plus beau de tout le Sénégal ; il contient une belle collection d'arbres firuîtiers très vigoureux ; des bananiers, les seuls du haut fleuve; un jardin potager où Ion voit de très beaux choux, des carottes, des navets, etc.; tous les légumes de France poussent là à plaisir.

Tout en visitant les dépendances du gouvernement, j'entretiens le commandant sur le haut fleuve et son avenir. De notre entretien je conclus que M. Galliéni emploiera toute son autorité et son énergie à faire disparaître les difficultés qui ont pu entraver le développement du commerce de la traite; à assurer la domination française dans les régions du haut Sénégal et du haut Niger; à faire respecter les nombreux pays placés aujourd'hui sous notre protection; à réprimer les révoltes; à provoquer les chefe à traiter avec nous; en un mot, toutes ses forces sont acquises à Tœuvre civilisatrice qui Uvrera définitivement à notre puissance et à notre commerce les riches vallées du Niger et du Soudan.

Son gouvernement a déjà beaucoup fait. A Kayes, surnommé à juste titre le gouffre aivc hommes et aux millions^ il a construit des casernes pour abriter nos soldats; leur nourriture, qui laissait à désirer, est aujourd'hui aussi abondante et aussi saine qu'à Saint- Louis; le pain et le vin sont bons, et la mortalité, effrayante les années précédentes, n'a été que de trois décès d'Européens pendant toute la première campagne de cet officier, doublé d'un administrateur distingué. Il a compris qu'avant de faire quelque chose de stable, il fallait penser à garantir nos soldats, nos employés, tous ces modestes collaborateurs de la mission qui lui est confiée.

Un bâtiment est affecté aux bureaux et au logement du commandant supérieur; un bâtiment pour le télégraphe; un autre très grand, bien aéré, est affecté aux officiers, qui en possèdent un second où ils ont établi

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