‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 1 sur 14 · I. — Le Convoi de Navires · texte numérisé non relu

I. — Le Convoi de Navires

Nous commencerons très normalement ce récit par celui de la première traversée océanique. Car bien que les Etats-Unis dépensent sur leur sol même, une activité formidable dans la construction de munitions de toute espèce, il ne nous a pas été donné — dans nos quelques jours d'attente à New- York, — de visiter aucune de leurs usines ou entrepôts.

Et la vie courante, dans la grande métropole, tout en se ressentant de la guerre, n'a pas été modifiée assez sensiblement pour qu'il vaille la peine de s'y arrêter : quelques restrictions dans la nourriture, fort légères si l'on songe à celles de là-bas, et dans le ton général de la conversation ou des spectacles de théâtre une note de patriotisme toujours pressentie . . Et c'est tout !

Mais, dès que l'on est à bord, c'est autre chose : et c'est alors seulement que l'on a la sensation nette, — une sensation qui ne nous quittera plus qu'au retour — que l'on est vraiment dans la zone de guerre, emportés par le grand mouvement qui depuis quatre ans bouleverse toute une partie du monde et captive le meilleur de ses énergies.

Remontons donc jusqu'à la fin de juin, date de notre départ.

Nous voyageons à bord d'un transport de troupes et notre paquebot fait partie d'un convoi : nous sommes treize navires, douze pour les troupes et le croiseur d'avant-garde. Et nous voici, dès le premier moment astreints à la discipline militaire, les journalistes de notre groupe jouissant avec les rares civils du voyage des privilèges des officiers.

En temps ordinaire, les traversées d'océan sont jours d'oisiveté, de luxe et de ripailles ; mais aujourd'hui, où l'espace est précieux sur chaque navire et où l'on observe la ration de nourriture, le confort très suffisant que l'on nous maintient est subordonné aux exigences de la

situation. On revient à la frugalité normale des trois repas à heure fixe ; et ce semble excellent contre le mal de mer, qui pourrait bien n'être qu'une forme ignorée de la suralimentation.

Quelques-uns des salons du bord sont transformés en dortoirs ou en quartiers de travail : il faut transporter le plus de troupes possible, et c'est la règle qui prime tout.

Le jour, à heures fixes, exercices de sauvetage obligatoires même pour tous les civils. Cela consiste à se rendre près de la chaloupe qui nous a été assignée, et à y former des groupes d'ordre. Puis, un officier nous répète des instructionsr sorte de prière anticipée des agonisants, dont heureusement nous n'avons pas eu à préciser le sens pratique.

Le soir, précautions extraordinaires concernant la lumière : il ne faut pas que le plus mince rayon filtre au dehors et pour cela, on nous interdit tous les ponts dès que le soleil se couche, et les hublots sont sévèrement fermés jusqu'au lendemain matin. A l'intérieur, on Illumine à volonté, mais sans grand faste ; et après onze heures, ceux qui s'attardent au fumoir, — où la tempérance est d'ailleurs absolue, — prennent de vagues airs de noctambules.

On se reprend le matin, car on est tôt levé pour jouir du spectacle, toujours changeant, toujours animé, toujours enchanteur, de la mer qui nous berce ou qui nous ballotte.

A cette frugalité et à ces restrictions, il faut ajouter une obligation à laquelle on se résigne mal : celle de la ceinture de sauvetage, sorte de veste gonflée et inélégante qui donne à tous les passagers de vagues airs de jeunes éléphants en goguette. S'il y a des socialistes à bord, qu'ils soient heureux : car la voilà l'égalité rêvée. Avec cette ceinture informe, nous sommes tous semblables, et de loin les silhouettes se confondent en masses grises et sans nom. Sur ce point, après les premiers jours, la discipline se relâche un peu : on nous permet, au lieu d'endosser la veste-ceinture, de la porter à la main. Nous avons

l'air, alors, de traîner un harnais : et c'est un grave sujet de discussion si de cette façon l'objet n'est pas encore plus gênant qu'auparavant.

Mais rien de tout cela n'altère notre belle humeur : et ces petites gênes, que le récit semble grossir, n'enlève que peu à l'intérêt prodigieux du voyage, sous cette forme du convoi, et auquel je viens maintenant.

Car pour assurer la sécurité et la rapidité du transport des troupes, on a imaginé ainsi de grouper les navires, et de les escorter, — avec ce résultat que, sous la menace impuissante des sousmarins allemands, des centaines de mille soldats américains chaque mois se rendent sans encombre jusqu'aux tranchées de France.

Nous ne pouvons guère,— -à cause de la discrétion qu'attendent de nous la censure et un sentiment bien naturel de la situation,— détailler les protections dont on entoure ces navires qui portent dans leurs flancs des milliers de soldats. Mais nous pouvons au moins en retenir une impression, demeurée très vivace malgré toutes les merveilles entrevues sur les champs de bataille et qui est restée une des plus fortes de tout le voyage.

Le mouvement général de tous ces navires, les allées et venues des contre-torpilleurs qui les entourent et des aéroplanes qui surveillent làhaut, l'ordre parfait et constant qui préside à toute cette formidable organisation et que ni la vague, ni le brouillard parfois intense, ne peuvent altérer, — tout cela est bien fait pour pousser l'étonnement jusqu'à l'admiration.

Songez que notre seul convoi porte quarante mille hommes sur ses douze navires ; que clans la même semaine il est parti un autre convoi de la même importance ; que sur l'Atlantique, nous en avons dépassé deux, plus lents mais ayant la même capacité de transport. . . Et calculez un peu ce que, — sur cette seule bande d'océan qui conduit de New- York aux ports anglais et que les nécessités du voyage ne reculent tout de même que d'une trentaine de degrés de latitude, — il

s'est trouvé en même temps de troupes américaines en route pour l'Europe

Et c'est un sentiment de sécurité absolu, presque excessif, en raison même de toutes les précautions prises. Celles-ci, loin de nous gêner en ramenant notre pensée à la possibilité constante d'une attaque sous-marine, nous la font envisager au contraire, comme une hypothèse banale, d'un seul intérêt de curiosité, et contre laquelle on a si bien tout prévu qu'elle n'est pas à redouter pour nous.

C'est notre première grande expérience de la guerre que ce voyage de l'Atlantique en compagnie de troupes, et qui nous laisse de l'organisation américaine et de la puissance navale anglaise une si magnifique impression.

L'océan est devenu véritablement une avenue anglo-américaine, sur laquelle circulent à volonté les régiments d'Amérique qui vont sauver la France et donner aux Alliés l'appui décisif ; et tout l'effort sous-marin allemand n'y peut rien.

Ce transport des troupes restera une des merveilles de la guerre, et une affirmation formidable de la puissance et de la maitrise de la flotte anglaise, — un des facteurs essentiels et prédominants de la victoire des Alliés.

C'est pour nous un premier élément de confiance,— ils vont se multiplier dans tout ce long voyage qui a si heureusement coïncidé avec les belles victoires des Alliés et qui nous a fait voir les horreurs mêmes de la guerre sous le jour ensoleillé des triomphes de juillet et d'août.

L'autre, — je l'ai dit, — c'est la présence des troupes américaines. Nous avons, fréquemment en France, — revu des troupes américaines ; nous avons même été reçus aux quartiers généraux. Partout, nous avons retrouvé les qualités dominantes qui nous avaient frappés à bord et qui sont : l'exceptionnelle qualité physique des troupes, l'Amérique envoie certainement ses meilleurs et ses plus vigoureux combattants,

sans aucune réserve ; et ensuite le caractère élevé, d'éducation et de manières, des officiers américains qui fait contraste avec leur parfaite modestie en matière militaire.

Si l'unité de commandement a soulevé en Europe des polémiques assez vives avant que l'expérience en ait confirmé toute l'urgence, la question ne s'est pas même posée en Amérique,

La jpensée moyenne de l'officier américain est celle-ci : "L'Amérique est riche en hommes et en ressources ; mais elle ignore tout de l'art militaire. Nous travaillons à fournir le plus possible et à organiser les transports de la façon la plus effective ; puis nous mettons le tout à la disposition du commandement suprême des Alliés, qui en dispose à son gré."

Et on ne saurait demander concours plus magnifique, plus entier et plus généreux. Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que c'est là la pensée courante de tout Américain loyaliste : c'est assurément celle de l'armée, armée qui dans les dernières semaines a déjà fait des prodiges en France. * * *

Et nous voilà, en somme, au bout du récit de notre traversée, dans les limites où nous pouvons décemment détailler ; il faut notamment omettre toute indication d'itinéraire et l'on nous le tenait d'ailleurs soigneusement caché. Seules nos connaissances géographiques, — j'entends celles collectives du groupe, — nous permettent d'en deviner quelques points, au dernier jour et quand nous sommes en vue des côtes.

Notre première traversée a duré douze jours, ce qui est court pour un convoi et si l'on songe aux détours assez accentués de l'arrivée.

Le débarquement des troupes se fait avec un ordre exceptionnel : Ce semble plus simple de mener trois mille soldats que vingt-cinq journalistes.

Mais nous avons bientôt rassemblé nos colis ; et disant adieu à nos ceintures de sauvetage, nous descendons "quelque part en Angleterre", selon la formule classique, prêts à commencer notre visite.

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