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II. — En Angleterre : les usines de munitions

Il serait inutile, dans une courte série d'impressions comme celle-ci et sur un sujet qui est vaste comme le monde, de vouloir tout détailler ou encore de suivre le cours quotidien d'un voyage qui a duré deux mois.

De l'Angleterre, et de sa prodigieuse activité de guerre, nous ne voulons retenir qu'une vue d'ensemble, groupant sur quelques points des renseignements receuillis en tous sens.

Et disons d'abord que cette sensation de guerre, si fortement perçue sur l'océan et au milieu des troupes américaines, s'accentue encore quand nous mettons le pied sur le sol anglais. Là, véritablement, on ne songe plus qu'à la guerre ; et si la vie courante, les habitudes de chaque jour, n'ont pas été atteintes dans la même mesure qu'en France, — où le bouleversement est complet, — du moins la préoccupation dominante et constante s'affirme avec une force à laquelle on ne saurait échapper.

Et cela se sent par les journaux d'abord, à format réduit, et qui ne traitent iplus que de la guerre, soit par les nouvelles directes reçues du front, soit par des récits de réunions où il en a été question. Les voyageurs, les seuls, sont comme nous des personnes venues pour se renseigner, ou chargées de quelque mission de guerre ; les interviews, les correspondances, tout est accaparé par ce même perpétuel sujet.

C'est aussi le thème de toutes les conversations : la dernière avance, les mouvements militaires et encore les rendements des grandes usines de munitions qui se multiplient par tout le pays.

Dans les villes, dans Londres notamment, où nous avons séjourné un mois, la vie est restée gaie, quoique sujette à des restrictions de toute sorte ; mais c'est, si l'on peut dire, une gaieté

de permissionnaires. On ne heurte, on ne coudoie sur la rue que des officiers et des soldats ; les jeunes gens en tenue civile sont si rares qu'on les remarque au passage, et on leur demande de quel pays ils sont. Musées et monuments sont fermés, pour la plupart, et les objets précieux dans les églises et sur les places publiques couverts de sacs de sable, à cause des raids toujours possibles, quoiqu'ils se fassent rares. Pour cette même raison, toutes les lumières sont atténuées dans les rues et les fenêtres soigneusement closes : on circule la nuit dans la presque obscurité. Les spectacles, nombreux mais tous d'une frivolité voulue, commencent tôt et finissent vers dix heures et demie ; les cafés et restaurants sont déjà fermés depuis une heure à ce moment, et les rues se vident graduellement, jusqu'à minuit où on ne rencontre plus que de rares militaires attardés.

La nourriture ? Il faudrait un long traité, Mais c'est bien résumer la situation que de dire qu'elle est très suffisante, malgré certaines restrictions ; seulement, la vie est très chère, surtout pour une population qui a eu l'habitude de tout acheter à bas prix, avant la guerre. Il y a des rations sur le sucre, très rare, et que l'on ne se procure en petite quantité qu'avec un coupon ; et sur la viande, également rare, et à laquelle on n'a droit que pour quatre repas (par semaine (à l'exception du jambon et du bacon, qui restent libres). Les menus, mêmes les plus cossus, sont faits de soupes, d'oeufs accommodés de cent façons différentes et de poissons de toute sorte. Le pain est assez abondant, mais comme en France, de qualité inférieure : on s'y habitue. On ne se procure pas tout ce qu'on veut : mais personne ne paraît gêné et la question de la nourriture n'est pas de celles qui se discutent. C'est une habitude prise, et que seuls les étrangers commentent pendant quelques jours.

On peut diviser en trois groupes essentiels l'effort de guerre de l'Angleterre, sur le sol même

de îa Grande-Bretagne : la fabrication des munitions et engins de guerre, les camps d'entraînements militaires, et la construction navale qui nous conduit à la grande flotte.

Nous nous occuperons aujourd'hui du premier chapitre, celui des munitions.

Notre voyage nous a conduits dans plusieurs grands centres de fabrication, à l'arsenal de Woolwich, dans une formidable usine d'explosifs du nord de l'Angleterre, aux usines qui entourent Glasgow, en Ecosse, et où l'on fabrique à peu près de tout ; enfin à des établissements où l'on découpe et rassemble les éléments délicats et minutieux de toutes les variétés de machines volantes.

Ici, encore, nous sommes tenus à beaucoup de discrétion et ce sont précisément les faits les plus intéressants, les tentatives nouvelles, que l'on nous a laissé entrevoir au prix du silence.

Mais ce que nous pouvons dire, c'est le mouvement formidable d'activité qui traverse toutes ces usines et le rendement presque illimité de leur suprême organisation.

Les usines de Woolwich notamment couvrent une étendue de trois milles et demi carrés. Elles emploient aujourd'hui cent vingt mille employés, c'est-à-dire neuf fois plus qu'avant la guerre ; et les trois quarts de ces employés sont des femmes. On n'a guère retenu les hommes que pour la direction et pour certains travaux qui requièrent une connaisance technique spéciale, ou une force physique au-dessus de la moyenne.

C'est un spectacle unique que de voir ces salles immenses, toutes bourdonnantes d'ouvrières, et qui tout en travaillant ferme chantent ou causent gaiement. On nous dit que le rendement moyen du travail féminin, — dans les ouvrages qui leur sont accessibles, — vaut en tous points celui de l'homme, et que la production totale de l'usine dépasse proportionnellement ce qu'elle a jamais donné.

On y fabrique surtout des obus, depuis les petites pièces de cuivre très compliquées qui en

ferment l'extrémité jusqu'aux cases métalliques qui contiennent la charge. Des machines d'une puissance inouïe taillent et percent le métal comme si c'était du bois mou ; et nous écrasons sur le sol tout un tapis de fine (poussière d'or et de fins rubans de cuivre, qui craquent sous nos pas comme des feuilles mortes. Tout cela est d'ailleurs prudemment recueilli, balayé dans des vannes profondes et rejeté au fourneau pour former de nouveaux blocs.

Nous voyons aussi d'immenses canons, des plus gros modèles, dans quelques-uns des procédés de fabrication : depuis le lourd billot d'acier rougi et sur lequel vient s'écraser le puissant marteau qui l'arrondit, jusqu'au moment final où percé, modelé et ajusté, il est transporté au coin de l'usine où les peintres lui donnent cette couche de peinture verdoyante et ondoyée, qui fait partie du camouflage. Certains de ces canons pèsent près de cent tonnes et auront une portée d'au-delà de vingt milles : les immenses hangars où on les martèle, avec leurs voûtes qui se perdent dans l'obscurité et les taches rouges des fours entr'ouverts près du sol, semblent des visions d'enfer, où s'agitent des ombres. Il faut songer à la défense, aux droits des peuples, aux lointains avantages de la victoire, pour n'en pas avoir l'âme meurtrie.

A Woolwich, on nous fait voir aussi, — après nous avoir chaussés de bottes spéciales et revêtus d'un long manteau de caoutchouc, — des «petites usines espacées où l'on assemble les produits dont la réunion donne le terrible trinitrototuol, le "T et T", comme on l'appelle là-bas.

Mais j'aime mieux que nous sautions de suite à la petite ville de X . . . , au nord de l'Angleterre, où se trouve la plus grande usine d'explosifs du Royaume-Uni, et que nous avons visitée en un autre moment du voyage.

Cette petite ville n'est en somme qu'un groupement d'usines et d'habitations ouvrières : elle n'existait pas avant la guerre. De fait, elle

ne date que de septembre 1916 et elle comprend selon les exigences du travail, de douze à vingt mille ouvrières, principalement. Car il convient de dire que si dans l'ensemble la demande du travail est universelle, elle se manifeste périodiquement sur tel ou tel point avec plus de violence qu'ailleurs : et il existe en Angleterre un système parfait d'échange par lequel les ouvriers et ouvrières sont déplacés d'une usine à l'autre afin qu'il n'y «ait chômage nulle part.

A X . . , dans des hangars d'une installation toute moderne, reluisante de propreté, on fabrique d'un côté le nitro-coton et de l'autre la nitroglycérine : ces deux produits sont rassemblés sur un autre point, et mêlés d'alcool on leur fait subir une pression qui donne, en filaments longs et minces, le terrible produit qui va bourrer les projectiles.

La cordite, quand elle est sèche et sous cette forme, est en elle-même assez maniable : il faut une détonation pour qu'elle fasse explosion. Nous pouvons maintenant toucher et retourner ces cordages brunâtres qui pourraient donner la mort à la population entière, si leur force intérieure se manifestait, mais auxquels il faudra additionner un détonnant quelconque pour les mettre en oeuvre.

Les directeurs de l'usine nous assurent d'ailleurs que les accidents ont été très rares et de petite portée, tellement les précautions sont multipliées et le mode de fabrication ingénieux.

Ce que nous admirons aussi à X . . . , c'est le confort parfait des logements des ouvriers et ouvrières qui entourent un vrai quartier de ville improvisée avec ses magasins, son cinéma, ses salles de danse, son club, — tout cela reluisant et neuf et sorti de terre depuis deux ans à peine.

A Glasgow, également, nous avons vu de formidables usines, indépendamment des chantiers maritimes dont nous traiterons un autre jour.

C'est la même activité intense, la même poussée de travail qu'à Woolwich, à X . . . , partout dans ces villes d'acier et de forges.

Ce qui nous retient davantage par sa nouveauté, ce que nous retrouverons dans les banlieues de Londres, ce sont les usines d'aéroplanes.

Et c'est un travail d'une délicatesse extrême et du plus vif intérêt. Le matériel qui constitue la machine aérienne est si menu, si léger. Ici, Ton prépare les petites pièces d'aluminium ou d'alliage, minces baguettes fuselées, petits rivets minuscules, et qui semblent faits pour jouets d'enfants ; ailleurs, on taille le bois et c'est un ciselage très appliqué comme pour une oeuvre d'art. On rassemble ces petites pièces de bois, en vastes quadrilles géométriques qui demain seront des ailes ; en autre coin, on prépare la toile fine et blanche, qu'on enduit de gomme et que l'on applique sur l'armature légère avec le même soin que s'il s'agissait dun tableau précieux.

L'usine d'aéroiplane a l'air d'une officine d'art, tellement tout y semble fin, subtil, vaporeux : ce n'est plus du travail, c'est une sorte de pensée qui se matérialise en des formes presque impondérables. Et de fait, n'est-ce pas une merveille que ce grand oiseau qui sortira demain de son hangar, les ailes au vent, et portera l'être humain jusque dans les nuages ?

Ici, comme ailleurs, la plupart des employés sont des femmes, de toutes jeunes filles dont les mains délicates manient le métal ou la toile avec dextérité.

Et l'on fabrique des avions, des biplans, des machines de toute grandeur dont quelques-unes viendront surprendre l'ennemi par leur audace.

C'est l'usine en plein développement : on fabrique tout ce que l'on sait, mais on espère encore davantage. Et la tentative côtoie la réalité.

Ailleurs, on construit des dirigeables, gigantesques navires de l'air et qui emprisonnent dans

leurs armatures démesurées les ballons gonflés de gaz qui les soutiennent.

Et puis, il nous faudrait parler encore des automobiles et de ces informes machines, mais si étonnamment puissantes, qu'on nomme les "tanks".

Mais en voilà assez pour cette fois : nous retrouverons ces derniers aux camps d'entraînement.

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