‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 14 sur 14 · VI. — Le retour à New- York · texte numérisé non relu

VI. — Le retour à New- York

Pour terminer la quinzaine d'articles que j'ai déjà consacrés à notre voyage, il ne me reste plus qu'à parler du retour à New- York. Si j'ai mentionné déjà les Etats-Unis, c'est tout juste au début, pour signaler la présence des troupes américaines à bord du navire qui nous avait menés en Angleterre, leur excellente tenue, et leur parfaite mentalité de guerre.

Tandis qu'on nous avait conduits là-bas en un convoi lent et savamment ordonné avec puissante escorte, nous sommes revenus en moins de six jours, sur un navire géant dont la rapidité était la principale protection. Deux demi-jours d'escorte à la sortie de Liverpool et à la veille de toucher New- York; ce fut la seule concession consentie à la menace allemande. Il est vrai que notre navire portait à l'avant et à l'arrière d'énormes canons dont la manoeuvre quotidienne était bien faite pour rassurer les plus timorés. Mais c'est encore sur sa vitesse, — plus de vingtcinq noeuds à l'heure, — que l'on comptait le plus.

Cette vitesse était maintenue jusque aans le brouillard le plus dense. Et si l'on demandait au commandant: — "Mais cela n'offre-t-il pas un certain danger ? " il répondait sans hésitation : — " Il est impossible qu'il y ait un navire sur notre route. La navigation est organisée maintenant comme s'il s'agissait d'un chemin de fer: l'Amirauté sait exactement où nous sommes aujourd'hui et aucun navire ne peut se trouver sur la voie que nous suivons. Nous avons droit de passage : les rails sont libres ! "

Cette comparaison énergique disait tout : l'océan, maîtrisé par la marine anglaise, est exactement surveillé comme s'il s'agissait d'une voie ferrée. Et n'est-ce pas là une merveille ?

La ville de New- York a subi, elle aussi, les atteintes de la guerre.

La nuance entre l'Europe et l'Amérique, pendant ce conflit, c'est que la première se prive par nécessité, et l'autre par devoir et par esprit de solidarité. Mais cela n'est peut-être qu'une affirmation un peu hâtive. Ce qui nous sépare des horreurs de la guerre, c'est l'océan; et n'était la puissance de la flotte anglaise, cette séparation deviendrait fictive, insuffisante. En sorte qu'il est très naturel que l'on mette en commun les ressources comme l'on a unifié les moyens de défense.

A New- York, malgré les restrictions, la nourriture est tout de même plus abondante, plus complète surtout, qu'en Angleterre ou en France. Je parle de celle que l'on sert aux civils; car il convient de noter qu'au front même le soldat ne manque de rien. C'est à son profit surtout que nous nous privons: et c'est une justice élémentaire.

A notre premier repas, dans le vaste hôtel où nous logions à New- York, on mit devant nous du pain presque blanc, une assiette bien garnie de beurre, un verre d'eau où flottait de la glace, un morceau de bifteck bien saignant ; et il y avait un fort paquet d'allumettes au coin de la table. Mon compagnon qui regardait béatement s'écria :

— Mais c'est un musée !

Car voilà des choses dont nous avions perdu le souvenir ou que nous n'avions qu'entrevues là-bas.

En Amérique, on se prive; et c'est bien gentil ! Mais le régime alimentaire est encore surabondant quand on songe à celui des civils chez nos Alliés.

Et la même remarque s'applique à la lumière.

A New- York on illumine beaucoup moins qu'en temps de paix, pour économiser le combustible: Broadway n'est plus qu'une morne coulée noire, et sur la Cinquième avenue les grappes de lumière ont fait place à des boules solitaires.

Mais ce n'est qu'un retranchement, et non

une mesure absolue : car cette dernière n'est pas nécessaire, ainsi qu'à Londres ou Paris.

Ce n'est pas à ces restrictions d'ailleurs que se calcule l'enthousiasme de guerre de nos voisins. Celui-ci se manifeste positivement, et de la façon la plus ardente, à tous les carrefours.

Ce sont les mouverients de troupes ûans toutes les avenues de la métropole: nouveaux conscrits encore en tenue civile et qui se rendent aux casernes s'essayant déjà au pas militaire, ou régiments tout équipés qui font la dernière parade avant de s'embarquer. On les rencontre et on les entend partout.

On sait le nombre prodigieux de soldats que l'Amérique envoie au front: c'est par New- York qu'ils passent à peu près tous, et la ville est envahie de leurs troupes joyeuses et martiales. Car ils ont vraiment belle mine ces soldats américains, qui vont gagner la guerre pour nous et dont le poids au moment critique fait trébucher la balance de notre côté.

L'animation des rues s'accroît encore des assemblées patriotiques qui s'improvisent à tous les coins importants, où des orateurs turbulents stimulent la générosité des passants en faveur des oeuvres de guerre.

Et puis il y a la nuée de jeunes filles et de jeunes femmes américaines dont le sourire vous offre, sur le trottoir, ou dans tous les vestibules d'hôtel, une estampille de guerre : c'est un essaim d'abeilles qui s'abat gentiment sur vous et dont le gracieux effort composera au profit de l'armée le doux miel de la charité !

Au spectacle, tout tourne à la guerre: les bouffonneries les plus caractérisées s'achèvent dans la gloire; nulle comédie musicale ne serait tolérée du public qui ne laisserait voir aux derniers tableaux le charme de ses danseuses drapé dans les plis du tricolore, du quadrillage britannique ou de la soie étoilée et striée de la patrie

américaine. Le kaki ou le bleu horizon est aussi très porté; il n'est pai inattendu de voir succéder aux déshabillés des danses burlesques la gravité soudaine d'un cortège d'élégantes militaires dont les formes se dissimulent sous l'étoffe rude des camps.

Ne sourions pas: avant la guerre, les danses se multipiaient folichonnes et c'est la note grave qui manquait. Sa présence est une indication.

On la retrouve encore au café, dont les spectacles banals et ahurissants s'additionnent aussi de la parade militaire: mais comme cela circule très près des tables le kaki reste plus soyeux. Ce n'est qu'une nuance !

Ce n'est pas par simple curiosité que je note ces détails à première vue superficiels: il faut en avoir été entouré, les avoir sentis tout autour de vous, pour dégager de leur légèreté apparente la signification profonde qu'ils révèlent.

L'Amérique a pour la guerre une ardeur toute neuve de néophyte.

Je parle de la population ; car le gouvernement des Etats-Unis a entrepris son oeuvre de participation avec un système et un ordre exceptionnels. L'effervescence presque naïve maij si sincère, si ardente, du peuple n'est qu'un commentaire extérieur : c'est celui que l'on coudoie et qui vous heurte en tous lieux.

A Washington, on ordonne, on combine, on organise; à New-York, on s'amuse, on crie, on chante... Et c'est la situation idéale que la joie enthousiaste du peuple vie me compléter le calme et sûr travail du gouvernement.

— " New- York is war mad ! C'est une folie de guerre ! " Telle est la pensée qu'on vous exprime partout : à une heure où la lassitude menaçait d'envahir les combattants qui mttent depuis quatre ans dano la fournaise épouvantable de l'Europe, cette effervescence, cette jeunesse dans l'effort, cette sainte folie est le principe

même qui vient ranimer les forces Alliées et leur donner un nouvel élan.

Je n'ai pu dans cette double série d'articles parler de l'Italie: car nous n'en avons ren aperçu, ht cette omission n'est i,as un oubli, une méconnaissance : c'est une simple fidélité de mon récit, qui n'a recueili que des impressions vraiment senties ou des choses vues.

Mais si je tentais, en terminant, de résumer en formules l'effort des trois grands peuples alliés qui font la guerre sur le front ouest, je dirais :

L'Amérique matériellement apporte le nombre: ses nouvelles armées donnent aux Alliés la supériorité qu'ils ont vainement cherchée pendant quatre ans. Elle leur apporte aussi un nouveau ferment de victoire que l'habitude même de la guerre avait pu émousser chez eux ; et c'est l'ENTHOUSIASME ;

L'Angleterre est partout: on la retrouve en Grèce, en Palestine, en France. C'est sa marine qui reste le facteur le plus puissant de sa participation ; mais celle-ci s'étend en tous les domaines. Avec son tempérament calme et ferme, qui craint l'excès et la témérité, elle apporte aux Alliés une autre qualité suprême qui s'est affirmée dans le prolongement de la guerre. Prête ? tout, elle comble partout la mesure ; elle représente la TENACITE ;

La France héroïque, admirable, la France martyre mais qui retrouve en elle dv 3 forces nouvelles et dont le cerveau puissant reste, dans l'affaiblissement même de ses ressources matérielles, le fluide qui anime et ébranle tout, — la France, au centre de la guerre et de toutes les ressources alliées, représente éminemment la FORCE MOTRICE ;

Et ce sont les trois principes de l'offensive alliée, — de la défaite définitive qui se prépare pour l'Allemagne.

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