‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 13 sur 14 · V. — Les chefs d'état français · texte numérisé non relu

V. — Les chefs d'état français

Notre visite aux chefs d'Etat français s'est faite de façon beaucoup plus intime et plus rapide qu'en Angleterre. En France, quand en est presque à portée du canon et que les «avions viennent vous visiter chaque semaine, toute officialité est bannie de la vie courante: et il n'est jusqu'à la tenue qui s'en ressente. L'habit de soirée est devenu à Paris un objet de musée: on ne le porte que chez soi... et (accroché au clou de son armoire.

C'est tout dire... Notre visite même à Buckingham, pourtant si simple, gardait encore un certain air d'apparat à côté de la facilité prompte et franche avec laquelle nous avons été reçus par les chefs d'Etat français, chez M. Clemenceau et à l'Elysée. Quant aux banquets, pas un soupçon à Paris; et le déjeuner où nous avons rencontré les journalistes parisiens, si brillant par la qualité de ses convives, restait une réunion des plus intimes et des plus discrètes.

C'est la nuance en gradation: ici au Canada on songe distraitement à la guerre; aux Etats- Linis, on y songe davantage et par élans d'effervescence; en Angleterre, on y consacre tous les instants mais avec une aisance qui en tempère encore la pensée; en France, on est au coeur de la guerre, on se croît toujours ou dans les tranchées mêmes, ou dans quelque quartier d'étatmajor.

Donc, vers dix heures et demie, des voitures nous recueillaient à la porte des magnifiques bureaux occupés par Thon. Philippe Roy, le commissaire Canadien à Paris. Nous remontions l'élégante rue de la Paix, traversions la place Vendôme puis la magnifique place de la Concorde, et saluant (au passage sur l'autre rive la Chambre des députés, nous arrivions à la porte du ministère, la cage du Tigre, terrible pour ses adver-

saires mais si puissant et si fort à son oeuvre de guerre.

Comme la personnalité, la valeur de l'homme, Pindividu enfin, conservent pour des esprits démocratiques un prestige que ne savent plus donner les positions officielles.

Celui que nous allions voir, ce n'était pas le président du Conseil : que nous importait ce titre peut-être éphémère ? Mais c'était Clemenceau tout court, l'homme dont depuis tant d'années nous suivions la carrière quand il tombait les ministères, et que les événements ont brusquement porté au sommet, à l'heure où la France avait besoin d'un chef puissant et audacieux.

Nous entrons dans un cabinet assez spacieux, mais encombré de papiers, de dossiers, de lourds bouquins. Cela sent l'étude, l'effort, le travail intense: on nous dit que M. Clemenceau est à l'oeuvre aux petites heures du matin et que cet étonnant travailleur de soixante-dix-sept ans ne connait aucun répit.

Le voici qui nous sourit, avec une bonhomie qui n'arrive pas à dissimuler la vie intérieure du personnage.

Clemenceau reste pour nous l'image de l'activité, de l'ébullition intellectuelle. Imaginez un homme court et trapu, mais encore très droit, très solide malgré l'âge qui ne l'a pas marqué ; une physionomie robuste et forte, l'Energie avec une capitale. Et sous ces traits l'illumination d'un sourire et d'un regard d'une extraordinaire expression: on sent dans ce crâne granitique un cerveau qui pense et qui anime avec intensité, une force d'action, un pouvoir qui tient du prodige.

Il parle; il ne nous dit rien et cependant cela veut tout dire, par le seul prestige de la personne et la conviction de la voix.

Du français il passe à un anglais un peu hésitant, mais très-correct, et qu'il qualifie lui-même d'américain ; nos confrères d'Ontario et de l'Ouest pourront ainsi l'entendre. Et c'est une

petite leçon, en passant: car à nous, à Londres, on nous parlait dans la langue du pays.

M. Clemenceau nous dit ainsi l'effort et le courage et l'Espoir invincible de la France, et son affection pour les Alliés qui sont venus chez elle chasser l'ennemi, et son souvenir ému pour le Canada français qu'elle retrouve parmi les combattants: il le fait avec des mots tout simples, presque quelconques. Mais le sentiment est si juste et la voix si ferme, que cela reste d'une éloquence suprême !

Nous n'avons vu personne là-bas qui nous fasse oublier ce bonhomme de soixante-dix-sept ans, taillé dans le granit, et plus fort dans sa tranquillité souriante que toutes les tempêtes !

A l'Elysée, chez le président de la République, c'est autre chose: nous retrouvons un peu de la cérémonie et des allures d'ambassade ! Mais je doute qu'en ce palais si discrètement somptueux, délégation ait jamais été présentée de façon plus simple : c'est le lieu même qui garde, malgré tout, quelque solennité.

Lord Derby, l'ambassadeur anglais, nous accompagne; c<\r on n'entre pas à l'Elysée comme chez le Tigre, il y faut des formes.

M. Poincaré a gardé, ou peut-être a-t-il acquis, l'aspect du lieu : une dignité aimable, un peu froide et d'une réserve extrêmement soignée

Correctement, à l'anglaise, lord Derby nous présente: et correctement, avec une nuance de suavité française, le président nous accueille.

Il parle lentement, comme s'il accomplissait une fonction grave, avec une affectation assez accentuée de langage: sa figure impassible ne traduit aucun sentiment, autre qu'une politesse mesurée, à peine souriante.

Après la visite du matin, nous nous sentons an peu gênés, mais nous prenons nous aussi un air de circonstance ; et entendue la petite allocu-

tion, nous échangeons une poignée de mains correctement horizontale, et nous nous retrouvons à la porte de l'Elysée.

Et, comme dans tous les milieux officiels, nous sentons que nous n'avons rien vu, rien entendu, que la façade impassible de la pensée présidentielle.

C'est le symbole muet de la France : mais c'était son coeur qui battait tantôt dans le cabinet de Clemenceau.

Le déjeûner du cercle Inter-allié, que nous a offert l'hon. Philippe Roy, notre commissaire, nous a permis de rencontrer dans un décor exquis quelques-unes des sommités de la presse parisienne.

J'en désire fixer les noms, incomplètement recueillis par les dépêches du jour :

Et c'est d'abord Mgr Baudrillart et M. Alfred Capus, de l'Académie française; M. André Tardieu, représentant le gouvernement; MM. Arthur Meyer, Gaston Deschamps, Léon Bailby, Henri Simond, Paul Dupuy, G. Berthoulat, Paul Grégoire, Serge Basset, de Caix de St-Aymour, Sauerwrin, S. Lucas, G. Bienaimé et autres, directeurs ou représentants de tous les grands journaux de Paris, ainsi que les correspondants des journaux anglais.

Je n'ai pas à insister sur le charme persistant de la conversation en un milieu aussi brillant et parmi des confrères — si nous osons dire — qui se manifestent très-librement, contrairement à ceux de Londres, toujours impersonnels comme l'anonymat de leur plume.

De cette conversation et des discours si sympathiques que nous y avons entendus nous retenons cette conviction qu'une union plus intime du Canada français avec la Trance est restée une chose très possible, que la guerre aura déjà accentuée, et qu'il faudra cultiver avec empressement au lendemain de la paix.

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