CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉYY FRÈRES
3, RUE ÀUBER, 3
Droits de reproduction ot de traduction réserves.
sous
SUPPRESSION DES ANCIEiNNES ACADÉMIES.
(8 août 1793.)
Je ne veux pas faire une théorie de la Révolution i'rançaise à propos de l'histoire d'une académie; mais cependant, pour expliquer cette histoire, et rhistoire de toutes les institutions de cette époque, il faut rappeler que la Révolution a été successivement une philosophie, une tragédie et un gouvernement; une philosophie sous la Constituante, une tragédie sous la Convention, et un gouvernement sous le Consulat et l'Empire. La Constituante pensa
â UNE AGADËMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
à supprimer les anciennes académies, mais pour les remplacer immédiatement par une académie plus parfaite ; la Convention, parvenue à ce moment terrible où elle ne faisait plus qu'obéir aux passions de la rue, les renversa sans les remplacer; et deux ans après, à la veille de disparaître ellemême, elle revint à l'idée de la Constituante par la création de l'Institut, qui fut une des grandes œuvres de la Révolution.
L'avènement de la République aurait dû être, pour les académies, une époque d'autorité et de splendeur. Les prodigalités fastueuses, les plaisirs licencieux disparaissaient, ou devaient disparaître, avec la monarchie absolue; mais les sciences et les lettres, que les grands rois avaient encouragées et développées, avaient-elles moins de droits à la protection et aux encouragements de la République? N'en étaient-elles pas, au contraire, la parure et la force? Les académies, en ellesmêmes, étaient de forme républicaine; leurs membres étaient élus, ils étaient égaux; on ne connaissait parmi eux d'autre autorité que celle du taf jent ; les officiers même des académies, à l'exception secrétaires perpétuels, qui n'étaient que les •^ffiers et les administrateurs de la compagnie,
exerçaient une magistrature temporaire. La politesse des mœurs, le goût des arts, l'habitude des recherches historiques et scientifiques, entretenus par l'aristocratie sous le régime précédent, ne pouvaient plus être conservés et développés que par ces grands corps voués à l'étude de tout ce qui anoblit l'esprit humain. Dans la grande refonte des institutions politiques et sociales, ils pouvaient fournir en abondance des documents, des lumières, des moyens d'exécution; ils élaient un des instruments les plus indispensables et les plus précieu x du règne de la raison, qu'il s'agissait d'inaugurer.
Enfin, les académies avaient contribué pour une grande part à l'éclosion de la Révolution, soit par leur travail collectif, spit par l'influence individuelle des hommes célèbres qui les composaient.
Il y avait trois académies, l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et TAcadémie des sciences physiques et mathématiques . L'Académie de peinture et de sculpture, fondée en 1648, était plutôt une école qu'une académie, et son histoire avait été une longue lutte contre la « Communauté des maîtres de l'art de la peinture et sculpture », c'est-à-dire contre une corporation de peintres d'enseigne et de bâtiment. Des trois
académies vraiment dignes de ce nom, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, cantonnée dans les i*echerches historiques où elle exerçait une autorité souveraine, semblait vouée par la nature de ses études à la défense et à la résurrection du passé; il était évident que la société nouvelle, dans sa fièvre de transformations, devait faire une plus grande place aux savants qu'aux érudits; le tour de ceux-ci ne pouvait venir qu'au dernier moment, quand le besoin de restaurer succéderait à la passion d'innover. Mais il en était tout autrement de l'Académie des sciences et de l'Académie française, l'une qui avait commencé la transformation du monde matériel, et l'autre qui, en discutant tout, et en annonçant tout, ^vait préparé et rendu nécessaire la transformation du monde moral.
Les nouvelles méthodes employées par les savants de tout ordre, leurs découvertes en histoire naturelle, en chimie, en astronomie, en géographie, avaient changé non seulement les conditions de la vie matérielle, mais la situation des diverses classes de la société et leurs relations entre elles. L'Académie des sciences était devenue un pouvoir public. Le parlement de Bordeaux, après de vains efforts pour fixer le tarif du pain à Rochefort, s'était adressé
à elle pour trouver une solution équitable. De même, les États de la haute Guyenne avaient eu recours à l'Académie pour l'établissement du cadastre. Le gouvernement l'avait consultée sur la vaccine, sûr le magnétisme animal. Elle avait fait la lumière sur les hôpitaux de Paris, qui n'étaient qu'un foyer de contagion. Elle avait obtenu Téloignement des cimetières et des abattoirs. Elle avait appelé l'attention de l'administration et du public sur la falsification des aliments, suscité la transformation des métiers insalubres, introduit dans l'agriculture l'esprit d'examen et de recherche. A partir de 1789,. nos assemblées l'associèrent très directement à leurs travaux, tantôt en appelant ses membres dans le bureau d'agriculture, tantôt en la chargeant d'analyser le métal des doches, en la consultant sur la mesure du méridien, sur le télégraphe, sur l'unité des poids et mesures, sur la réforme monétaire.
L'Académie française n'avait pas, comme l'Académie des sciences, un rôle presque officiel; mais elle s'était mise depuis longtemps à la tète du mouvement philosophique, devenu, en 1789, le mouvement révolutionnaire. Ce n'était plus l'académie majestueuse et solennelle où trônaient sous Louis XIV
les grands esprits côte à côte avec les grands seigneurs. Voltaire y avait régné pendant un demisiècle, en dépit de la puissance qui le retenait personnellement en exil. Il y avait réuni tous les rédacteurs de l'Encyclopédie. Il y aurait fait entrer Diderot en personne, si l'opposition du roi, très énergiquement manifestée, ne lui avait fait une obligation de renoncera cette candidature. A défaut du directeur, il avait le célèbre auteur de la Préface, d'Alembert, que rAcadémie, comme pour ne laisser aucun doute sur ses nouvelles tendances, s'était donné pour secrétaire perpétuel. Il semblait naturel, pour toutes ces raisons, que la Révolution appelée, préparée et presque commencée par ces deux Académies, devînt le moment de leur triomphe.
Mais il leur arriva ce qui, dans le même temps, arrivait aux Parlements, qui avaient provoqué la convocation des états généraux, et à toute la société éclairée du xviii* siècle. Les Académies avaient appelé de tous leurs vœux la Révolution; elles l'avaient rendue possible, et ensuite nécessaire. Elles en eurent peur, dès qu'elles la virent devant leurs yeux, et ne s'occupèrent plus qu'à la contenir. Elles continuèrent à penser que Tancien régime était plein d*abus; mais elles découvrirent que le
régime nouveau apportait avec lui des abus d'une autre sorte. Elles ne changèrent pas d'avis, mais d'ennemis. Elles ne songèrent pas à reculer, mais à s'arrêter. S'arrêter, c'était signer leur arrêt de mort* La multitude, une fois lancée, va jusqu'au bout, court à perdre haleine, et regarde comme ses ennemis, et même comme ses pires ennemis ceux qui restent en arrière. Il faut courir ou mourir.
L'Académie française n'avait pas attendu, pour s'amender, que la Révolution eût commis ses premiers excès. Elle eut peur beaucoup trop tôt. On a dit que son grand feu pour les réformes et la liberté s'éteignit après la mort de Voltaire, et qu'au lieu de chercher les moyens de résister à la cour, elle ne songea plus qu'à faire sa paix et à obtenir de bonnes conditions. Ce n'est pas la mort du patriarche qui abattit ainsi les courages. Voltaire, s'il avait vécu, aurait lui-même conseillé cette conduite. Il savait être prudent, et même au besoin courtisan. L'Académie, au malheur de se convertir avant le temps, ajoula celui de tirer quelque profit de sa conversion. En devenant sage, elle cessa d'être disgraciée et d'être populaire. On railla ces philosophes repentants qui se vengeaient contre la Révolution du mal qu'ils avaient dit de la tra-
dition. Eux-mêmes sentaient vivement leur déchéance. Avoir l'opinion contre soi après l'avoir menée est toujours une rude épreuve; et leur situation était d'autant plus difficile qu'ils ne voulaient ni poursuivre une campagne qui dépassait le but, ni s'associer aux adversaires de la Révolution, qui étaient en même temps ceux de la philosophie. Tel était leur découragement qu'ils ne remplissaient plus les vides de l'Académie. L'abbé de Radonvillierset le duc de Duras, morts en 1789, Guibert en 1790, Rulhière en 1791, Séguier et Chabanon en 1792 n'avaient pas été remplacés. Sept membres de l'Académie entrèrent à l'Assemblée constituante, et furent presque perdus pour les lettres*. D'autres émigrèrent^ ou se cachèrent ^ Il ne venait plus personne aux séances. Enfin, l'Assemblée, qui se préparait à détruire toutes les
1. Bailly, Maury, Boisgelin, Daguesseau, Target, Boufilers, le cardinal de Rohan. Condorcet fut membre de r Assemblée législative.
2. Le cardinal de Remis, le duc d'Harcourt, Choiseul-GoufOer, dès le commencement de la Révolution ; Maury, Roisgelin, Boufilers vers la fin de 1791, Montesquieu un peu plus tard.
3. Daguesseau, Marmontel. On connaît la triste fin de Bailly, de Maleaberbes, de Condorcet. Le maréchal de Beauvau, Lemierrc, moururent de douleur, accablés par les malheurs publics. Chamfort essaya de se donner la mort. Le duc de Nivernais, La Harpe furent jetés en prison.
associations, défendit de pourvoir aux places vacantes *.
L'Académie française avait eu de tout temps de nombreux ennemis, et elle en aura toujours, comme toutes les académies; c'est tout simple. Les écrivains se divisent en deux classes : ceux qui désirent un fauteuil, ceux qui désespèrent de l'obtenir ou se vengent de ne l'avoir pas obtenu. Les colères sont plus vives, et peut-être plus explicables, contre les académies qui récompensent surtout le talent, et s'adressent à tous les genres, et non pas seulement à un genre circonscrit et déterminé. Les ennemis de l'Académie française trouvèrent le moment opportun, en 1790 et 1791, pour redoubler leurs attaques. Respecter la monarchie traditionnelle, être son œuvre, l'avoir servie, avoir été un de ses ornements, n'était-ce pas, à ce moment de l'histoire, une sorte de crime? L'Académie se vantait d'avoir établi dans son sein l'égalité; mais ce n'était, disait-on, que l'égalité entre l'aristocratie de l'esprit et les deux aristocraties du clergé et de la noblesse : lettrés, mitres, titrés s'y liguaient contre l'avènement du peuple au droit et à la lumière. Les lettrés y avaient pour con-