Décret du 13 novembre
frères des grands seigneurs, qui étaient surtout des protecteurs. Ils allaient à la cour pour y mendier des grâces, qu'ils payaient par des bassesses ^ On trouvait des griefs contre TAcadémie jusque dans ses usages et ses règlements. Ainsi tous les nouveaux académiciens débutaient par des éloges emphatiques adressés le jour de leur réception à Louis XIV et à Richelieu; l'Académie nommait tous les ans un prédicateur chargé de faire devant elle, dans la chapelle du Louvre, le panégyrique de saint Louis; la cour, pour signaler la rentrée en grâce des académiciens, \enaitde doubler la valeur de leurs jetons, et de les porter à trois livres par séance ; enfin, l'Académie était placée officiellement sous la protection du roi ; la liste des académiciens portait en tête, en gros caractères, cette mention autrefois glorieuse, aujourd'hui compromettante : LE ROI, PROTECTEUR. A tous ces reprochcs se mêlaient, bien entendu, les éternelles railleries sur le Dic-
1. Ce qui n'était qu*un fait à rAcadémie française était une institution à PAcadétnie des sciences. U y avait dans cette der^^ nière académie trois classes de membres : dix honoraires, vingt pensionnaires et vingt associés. Les honoraires n'étaient au fond que des grands seigneurs et des protecteurs. On ne leur demandait pas d'être des savants. Le roi choisissait toujours parmi eux le président et le vice-président de l'Académie. Voyez Joseph Bertrand, L'Académie des sciences et les Académiciens de 1666 à 1793, p. .48. Hetzel, 1869.
lionnaire, et l'éternel reproche de n'avoir pas élu Molière. On ajoutait même maintenant à ce dernier crime celui de n'avoir pas élu Jean-Jacques Rousseau. Chamfort, quoique membre de l'Académie depuis dix ans, comptait parmi les écrivains qui publiaient contre elle les plus violentes diatribes.
L'Académie aurait pu répondre, elle répondit même par la plume de Suard et par celle de l'abbé Morellet, qu'elle avait pu, sans déshonneur, louer saint Louis, Richelieu et Louis XIV; que saint Louis était un grand roi, Richelieu un grand ministre, Louis XIV un protecteur magnifique des lettres; qu'en louant Louis XIV et Richelieu, elle n'obéissait pas seulement à la reconnaissance, mais à un règlement très formel ; qu'elle avait même, dans ces dernières années, délaissé ou modifié ces antiques usages, au grand déplaisir de la cour; qu'elle avait mis au concours, en 1765, l'éloge de Descartes; que l'éloge de Marc-Aurèle, par Thomas, qui eut un si prodigieux succès en 1770, était une satire contre Louis XV; que les prédicateurs choisis par elle, l'abbé Bassinet en 1767*, l'abbé
1. L*abbé Bassinet refusa de prêter le serment prescrit par la Constitution civile du clergé, et fut poursuivi comme royaliste en
Couturier en 1769, l'abbé Desplas en 1775 S l'abbé d'Espagnac en 1779, l'avaient sérieusement compromise, en ne louant que le roi et en oubliant le saint ; que des académiciens tels que Thomas, Gaillard, Saurin, SuardS loin de parler en courtisans avaient tenu un langage que n'auraient pas osé se permettre à la même date les détracteurs actuels de l'Académie ; qu'un jeton de trois livres n'était pas une faveur trop signalée, une libéralité trop compromettante, et que ces trois livres n'étaient, après tout, que la représentation exacte des trente sous qui leur étaient alloués autrefois. Quatre pensions étaient, dans l'origine, affectées à l'Académie française ; la pénurie du trésor les fit supprimer. On en rétablit deux en 1772, l'une pour de Foncemagne, l'autre- pour l'abbé Balteux. Deux pensions de 1400 livres, accordées à deux hommes de lettres sans fortune, ne faisaient pas de l'Académie un corps
1. Au moment où le prédicateur montait en chaire, le suisse frappait de sa hallebarde en criant : « Messieurs, le roi défend d*applaudir. » Malgré cet avertissement un académicien avait dit
* tout haut à Tabbé Desplas : a. Courage, Monsieur Tabbé ! » Ce niot et ce discours furent de grands événements pendant vingtquatre heures. Bachaumont, VIII, 167. Mercier, CÏX.
2. Voltaire écrivait à Suard, en le félicitant de son discours de réception : « J'ai craint un instant qu'on ne rendit quelque arrêt pour supprimer le nom de philosophe dans la langue française. »
SUPPRESSIOiN DES ACADÉMIES. 13
mercenaire. Ce n'était pas seulement l'Académie, mais tous les corps constitués, qui étaient placés sous la protection du roi, et si cette protection était plus directe pour l'Académie, elle se faisait moins sentir par des bienfaits que par des coups d'autorité. Ainsi elle ne pouvait couronner que des pièces approuvées par deux docteurs de Sorbonne. On renonça à cette formalité, en 1768, à l'occasion de réloge de Molière ; en 1770,réloge de Fénelon,par La Harpe, couronné, fut censuré par l'archevêque, dénoncé au roi; un arrêt du conseil rétablit la nécessité de l'approbation. L'Académie n'était pas plus libre pour l'élection de ses membres. Tantôt on lui imposait des choix, tantôt on lui signifiait des interdictions. Pour les choix, il lui arriva plus d'une fois de faire la sourde oreille; pour les interdictions, il fallait bien se soumettre. Et qui donc en France ne se soumettait pas? Les remontrances du Parlement, tant célébrées, n'aboutissaient qu'à un lit de justice après avoir risqué une émeute. N'était- il pas singulier de reprocher cet assujettissement comme un crime à l'Académie, quand il n'était pour elle qu'un fardeau, et d'en tirer la conséquence qu'elle était essentiellement une institution monarchique? Elle avait
fait, depuis son origine, bien des choix difficiles à justifier; mais chez quel peuple, à quelle époque, a-t-on pu se flatter de réunir quarante lettrés de premier ordre? Les omissions, quoi qu'on en dise, sont très rares; elles sont presque toujours explicables. Ce n'est pas à l'Académie, ce n'est pas même au roi, c'est à l'esprit du temps qu'il faut imputer celle de Molière. Ceux qui, en 1790, faisaient grand bruit de la non élection de Jean-Jacques Roussseau, oubliaient ou feignaient d'oublier que l'Académie ne peut ouvrir ses portes qu'à ceux qui viennent y frapper*. Personne ne peut savoir comment Rousseau aurait répondu à une élection; ou plutôt, on le sait : il aurait été ravi d'être élu, et ravi d'avoir l'occasion de refuser, et d'écrire, pour refuser, une lettre remplie de belles invectives. Bref, l'Académie française, et toutes les académies avec elle, étaient en discrédit; et tous les reproches qu'on jugeait à propos de leur adresser étaient colportés avec empressement. Ils n'avaient pas besoin d'être vraisemblables.
l.On fit une exception pour Malesherbes; on lui offrit une place qu'il ne songeait pas à demander. Ce fut de la part de TAcadémie un acte purement politique, presque un acte d'opposition; en tous cas, un honneur rendu au citoyen, non au savant. La réception de Malesherbes eut lieu le 16 février 1775.
Les liens étroits de rAcadémie française avec l'Encyclopédie ne pouvaient plus la protéger, car l'Encyclopédie elle-même était impopulaire. Voici comment s'exprime Robespierre sur les encyclopédistes*, dans son fameux discours du 7 mai 1794. (f Celte secte, dit-il, en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple ; en matière de morale, elle alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux; ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois; des discours pour les mécontents et des madrigaux pour les courtisans; ils étaient liers • dansleurs écrits et rampants dans les antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le
1. 18 floréal, aa II. C'est le discours où il combat le culte de la Raison inauguré par Chaumette.
monde comme le patrimoine des fripons adroits. > Le tableau est saisissant, et la plupart des reproches sont mérités. Tout n'est pas juste cependant. Robespierre attribue aux encyclopédistes une morale que la plupart d'entre eux auraient repoussée avec indignation; il oublie qu'ils avaient contribué efficacement à < la destruction des préjugés religieux » , et cet oubli, de sa part,est une ingratitude ; quand il reproche à plusieurs d'entre eux d'avoir reçu des faveurs de la cour, il ne dit rien de ceux qui ont été ruinés, exilés, embastillés pour s'être levés les premiers contre les abus et pour la liberté; il ne tient aucun compte de cette idée si lumineuse et alors si nouvelle qui avait donné naissance à l'Encyclopédie, de rapprocher en un seul tout les diverses branches des connaissances humaines, et de les faire servir à l'émancipation et aux progrès de l'esprit humain. Il était comme tous les révolutionnaires, qui n'admirent dans une révolution que ce qu'ils y ont ajouté. Ce dédain pour l'Encyclopédie explique à merveille le dédain des contemporains de Robespierre pour les académies.
Quand une institution est injustement menacée, il est beau de la voir se défendre courageusement
et tomber noblement. Il n'y a pas au contraire de spectacle plus affligeant que celui des victimes s'offrant elles-mêmes à la persécution, dans l'espoir d'en atténuer les coups. Les membres des anciennes académies se divisèrent. Tandis que les uns, comme Morellet, Suard, Ducis, Delille restaient fidèles à la patrie académique, Ghamfort, membre depuis dix ans de l'Académie française, mettait son talent d'écrivain au service des haines dont l'Académie était l'objet, et Fourcroy qui devait, peu d'années après, accepter un litre de comte, ne rougissait pas d'ouvrir la série des épurations, si tristement continuées après le 18 fructidor et en 1816. On lit ce qui suit dans le procèsverbal de l'Académie des sciences du 25 août 1792. « M. Fourcroy annonce à l'Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose à l'Académie d'en user pareillement envers certains de ses membres connus pour leur incivisme, et qu'en conséquence lecture soit faite de la liste de l'Académie pour prononcer leur radiation ^ » Fourcroy renouvela; trois fois