décembre
"2. 14 décembre 1795.
Pierre et Mercier pour la morale, Daunou et Cambacérès pour la science sociale et la législation, Sieyès et Greuzé-Latouche pour l'économie politique, Charles Lévesque et de Lisle de Sales pour l'histoire, Buache et Mentelle pour la géographie. Sur ces douze membres, six appartenaient au Corps législatif : Garât, Daunou, Cambacérès, Sieyès, Mercier, Creuzé-Latouche. Il fallait s'y attendre, surtout pour la classe des sciences morales et politiques. Volney n'entra dans les assemblées qu'après le 18 brumaire. Les choix préparés pour l'Institut tout entier par le comité de la Convention, et rendus définitifs par le Directoire, furent d'une remarquable impartialité. On peut le constater par la lisle des membres nommés pour former la seconde classe. Les électeurs furent animés du même esprit. Nous verrons que la liste des cent quarante-quatre membres de l'Institut contenait des régicides et des partisans secrets ou même avoués de la monarchie, des athées, des religieux et des évoques constitutionnels. On se préoccupa surtout du talent, et c'est une conduite dont il faut faire honneur au comité d'instruction publique de la Convention, au Directoire et à l'Institut.
Les nominations et les élections furent rendues particulièrement difficiles par le parti qu*on avait pris de diviser les classes en sections, et d'attribuer à toutes les sections un nombre égal de membres. Celait la suile du goût général qu*on avait alors pour la symétrie (une langue bien faite), et de l'habitude qu'on avait prise de faire d'abord des cadres réguliers et de contraindre ensuite la réalité à s'en accommoder coûte que coûte. S'il faut s'étonner et se féliciter de quelque chose, c'est qu'on n'ait pas eu la pensée de donner le même nombre de sections à toutes les classes.
Ce sectionnement a persisté jusqu'à présent, au milieu de toutes les modifications de l'Institut, dans trois académies: l'Académie des sciences, l'Acadé* mie des beaux-arts, et l'Académie des sciences morales et politiques ; l'Académie française et l'Académie des inscriptions et belles-letires y ont renoncé, heureusement pour elles, 11 n'a aucun avantage, car on peut le remplacer, dans le travail des académies, par des commissions toujours mieux appropriées aux sujets que des comités permanents, et il a des inconvénients nombreux. Le premier est d'être arbitraire. Admettons qu'il ne le soit pas pour l'Académie des sciences et pour l'Académiç
des beaux-arts, quoiqu'on puisse s'étonner de voir la physique figurer parmi les sciences mathématiques et non parmi les sciences physiques, et qu'il soit permis de se demander à laquelle de ces trois sections, la peinture, la sculpture et l'architecture, aurait appartenu Michel-Ange. Pour la classe des sciences morales et politiques, la distinction est souvent difficile à faire entre la philosophie et la morale, entre la morale et la jurisprudence, entre la jurisprudence et l'économie politique. Ce sont sans doute des sciences différentes, mais il est rare que les hommes qui s'y livrent se renferment étroitement dans leur spécialité; et, pour le dire sur-le-champ, n'est-il pas étrange que les créateurs de l'Institut, qui tenaient tant à l'unité du corps, aient fait ensuite une si large place à la spécialité des sections?
Non seulement ces divisions sont arbitraires, mais elles sont injustes. Elles donnent à l'érudition et à l'habileté technique un avantage contre le génie. Elles rendiréntles choix particulièrement difficiles, quand il fallut, en 1795, dresser d'un seul coup une liste de cent quarante-quatre membres de rinstitut.
Arrêtons un instant notre pensée sur la troisième classe, dont l'organisation était la plus irrégulière.
Il est clair, en premier lieu, qu'on y avait renfermé deux Académies dans une Académie unique. Il était indispensable de réunir les artistes entre eux pour former un seul corps, et de les séparer des grammairiens et des antiquaires. C'est du reste ce qui fut fait à la réorganisation de 1803. Même en mettant en dehors de la troisième classe, telle qu'elle était composée en 1795, tout ce qui devait plus tard former une Académie des beaux-arts, on ne s'explique pas bien une Académie ainsi divisée : grammaire, langues anciennes, poésie, antiquités et monuments. Six places sont données à la poésie, contre dix-huit à l'érudition; ce n'est pas là une proportion raisonnable. Les poètes, les grammairiens et les antiquaires ne semblent pas faits pour délibérer ensemble. On ne sait pas pourquoi les grammairiens et les latinistes précèdent les poètes. Les langues anciennes sont représentées, et la langue française ne l'est pas. On donne six places aux poètes, et on n'en donne pas une aux orateurs et aux prosateurs. Il faut qu'il y ait six poètes, et il faut qu'il n'y en ait que six : deux difficultés d'ordre différent, qui, selon les circonstances, peuvent être également insolubles. Il faut aussi qu'il y ait trois comédiens, car une délibération
de l'Institut leur attribua la moitié des places dans la section de musique et déclamation. Encore ne s'agit-il pas de six poètes et de trois comédiens, puisque les associés étaient en nombre égal des titulaires; c'est douze poètes et six comédiens qu'il faut dire.
Ces classifications, qui ne pouvaient pas se défendre, ne pouvaient pas non plus être appliquées ; elles étaient aussi embarrassantes pour les personnes que pour les choses. On fut notamment très empêché pour trouver six grammairiens. Il en fallait douze : six pour Paris et six pour les départements; mais on ne nomma, en décembre 1795, que les grammairiens de Paris, ne parlons que de ceux-là. On avait sous la main l'abbé Sicard, le même qui avait failli être massacré à l'Abbaye pendant les journées de Septembre. C'était incontestablement un grammairien. Le Directoire le nomma. En 1 797, il fut condamné à la déportation, comme gérant d'un journal catholique, par décret du Directoire. Sa place à l'Institut fut en même temps déclarée vacante. On la donna à Cailhava, un auteur dramatique. Sicardse cacha et n'alla pas à Sinnamari; il rentra, par l'élection, dans la section de grammaire en 1801, après la mort de de Wailly. Garât, qui
était professeur de philosophie, fut surpris et assez désappointé^ de se voir classé dans la section de grammaire. Il écrivit à Bénézech, à cette occasion, la lettre suivante : « Citoyen ministre, comme tout homme de lettres, j*ai souvent rencontré la grammaire dans mes études ; elle n'a jamais été et ne doit jamais être l'objet de mes travaux. Il m'est donc impossible de ne pas refuser la place de grammairien dans l'Institut national. > On lefît passer dans la seconde classe, où il remplaça Lé vesque de Pouilly. Le Directoire le remplaça à son tour, dans la troisième classe et dans la section de grammaire, . par GoUin d'Harleville; mais, en même temps, Collin d'Harleville était élu par Tlnstitut dans la section de poésie. C'était un poète en effet, en ce sens qu'il faisait des vers; pour grammairien, il ne l'était pas plus que Garât. Le Directoire nomma alors Andrieux. C'était aussi un poète, et même un auteur dramatique. Napoléon disait de lui : « Il y a autre chose que des comédies dans Andrieux. > Il y avait un jurisconsulte et un orateur, comme il le montra au tribunal de cassation et au Tribunat, et peut-être même, après tout, un grammairien, puisqu'il finit par être nommé professeur de grammaire à l'École polytechnique. C'est Andrieux qui
répondit au premier consul, se plaignant de l'opposition du Tribunat : « Vous êtes, citoyen, de la section de mécanique, et vous savez qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. > Les élections firent entrer dans la section de grammaire de WaiHy^ Domergue, de Villar et Louvet. De Wailly est un, bon grammairien, que la mort enleva cinq ans après son élection; Domergue, un grammairien assez ordinaire; de Villar et Louvet ne sont pas plus grammairiens que Garât, Gailhava, CoUin d'Harleville, Andrieux. De Villar était évêque constitutionnel de la Mayenne, après avoir été principal de collège. C'était un écrivain des plus médiocres, qui mérita la reconnaissance des savants et des gens de lettres par les nombreux services qu'il rendit dans la Convention comme membre du comité d'instruction publique. Louvet n'est autre que le célèbre auteur de Faublas. Il n'était pas nécessaire que Louvet fût de l'Institut; il était au moins surprenant qu'il y fût comme grammairien. Lorsqu'après le 18 fructidor, on voulut remplacer Sicard, l'élu fut Cailhava, qui n'avait jam?tis été autre chose qu'un auteur dramatique. Cette nomenclature des membres de la section de grammaire suffirait à elle seule pour montrer qu'il faut renon-
cer au système de la division des Académies en sections.
On pourrait faire encore beaucoup de remarques analogues sur la troisième classe. La section de poésie était bien composée ; on y avait mis les poètes les plus distingués du temps : Tabbé Deliile, qui ne daigna pas accepter et qui ne daigna pas même refuser, Chénier, Lebrun, Ducis, Fontanes, CoUin d'Harleville. Mais où Ton fut plus tard embarrassé, ce fut pour découvrir six bons poètes en province. Les membres non résidents étaient, en vertu de la loi, les égaux des membres résidents, et il s'agissait de découvrir six poètes, six sculpteurs, trois comédiens, qui fussent devenus célèbres sans avoir jamais mis le pied à Paris, ou du moins sans s'y être fixés. On s'en tira pour les comédiens en faisant porter les choix sur des comédiens de Paris qui, après avoir pris leur retraite, s'étaient établis à la campagne. C'est ainsi que Préville, qui avait renoncé à sa place de membre résident pour aller à Senlis jouir du repos et de la solitude , reparut comme membre associé sur les listes de l'Institut. L'élection lui donna pour confrères Mole d'Alincourt, frère du célèbre Mole; Caillot, qui avait fait si longtemps les
délices de l'Opéra-Comique, et, un peu plus tard, un
acteur de Bordeaux nommé Bonnet-Beauval, et Larive, le tragédien retiré du Théâtre-Français. Nous n'avons parlé qu'incidemment de la troisième classe, qui nous fournissait les meilleurs arguments contre la division des académies en sections. Nous allons à présent nous renfermer dans l'étude de la seconde classe dont nous passerons successivement les six sections en revue. Mais rien qu'en jetant les yeux sur le nom de cette classe, et sur la nomenclature des sections qui la composent, nous y trouvons une raison nouvelle pour appuyer notre sentiment. Cette classe porte un nom qui manque de précision et de franchise. On sait ce que c'est qu'une science morale : c'est la morale; et qu'une science politique : c'est la politique, et peut-être aussi l'économie politique. Mais qu'est-ce qu'un ensemble de sciences morales et politiques? La psychologie est-elle une science morale? La géographie est-elle une science morale? Le nom de la seconde classe, dans une langue bien faite, aurait été celui-ci : Académie des sciences philosophiques. Ce nom eût donné son véritable sens à la double création de la Convention, c'est-à-dire à l'existence de la seconde classe, et à la fusion des trois classes dans un corps unique. Il est très
vrai que, dans une Académie ainsi nommée, une section de philosophie serait déplacée et paraîtrait incompréhensible. Cette conséquence n'a rien qui m'effraie. N'est-ce pas maltraiter une époque, que de la réduire à n'avoir produit que six philosophes, et maltraiter la philosophie que de la ravaler au rang d'une science particulière? Est-on bien sûr que des disciples de Gondillac auraient fait une place parmi eux à Rousseau et à Voltaire ? Auraient-ils regardé Diderot comme un des leurs? Montesquieu et Buffon, Georges Guvier et Geoffroy Saint-Hilaire, Quinet et Jean Reynaud étaient-ils des philosophes à mettre dans une section de philosophie? Peut-on renfermer dans une spécialité étroite la philosophie qui donne leur matière et leur méthode, leur substance et leur forme à toutes les sciences, qui établit leurs rapports, et leur emprunte leurs conclusions pour en former comme la synthèse divine du savoir humain? De même que la science n'existe pas, si elle n'est libre, la philosophie n'est rien, si elle n'est universelle.
Il faut convenir que les élections donnèrent un meilleur résultat pour la philosophie que pour la grammaire; et pourtant il est aisé de voir que les électeurs étaient embarrassés pour remplir ce
cadre étroit. Ils l'avaient encore rétréci comme à plaisir en réduisant la philosophie à n'être que l'analyse des sensations et des idées. Tous ceux qui se piquaient de philosophie avaient alors une véritable passion pour l'analyse. Une bonne analyse et une bonne classification, exprimées dans une langue bien faite, voilà l'idéal qu'ils se formaient pour toutes les sciences, et particulièrement pour la philosophie. Ils avaient appris cette doctrine à l'école de l'Encyclopédie et de Gondillac. Ils montraient le plus parfait mépris pour cette obscure métaphysique;, qui se repaissait d'hypothèses et de chimères, tandis qu'il n'y a, disaient-ils, de vraiment scientifique qu'une série de faits bien observés, et ramenés à une formule générale. La métaphysique était tombée en discrédit depuis plus d'un demisiècle. On sait comment Voltaire la définissait. L'Académie française mit l'éloge de Descartes au concours,dans l'unique pensée d'honorer la philosophie indépendante, et en gardant toutes ses rancunes contre ce qu'on appelait d'un commun accord les chimères cartésiennes. Thomas eut le prix, et Voltaire lui écrivit cette platitude : « On ne lit plus Descartes; mais on lira son éloge. > Quand M. Guizot ressuscita l'Académie des
sciences morales et politiques en 4832, le système de Condillac était tombé en discrédit. Nous avions eu dans le siècle dernier une philosophie dominante, grâce à l'influence de l'Encyclopédie; et nous eûmes une philosophie officielle dès les premières années de ce siècle-cî, grâce à la fondation de l'université impériale qui ne permettait aucun enseignement public en dehors d'elle. M. La Romiguière, M. Royer-Gollard et M. Cousin régnèrent l'un après l'autre, M. Cousin plus longtemps et plus souverainement que ses devanciers. Loin de renoncer à l'analyse, il la regarda comme le fondement de la philosophie, mais il n'en fit pas la philosophie entière. 11 adopta dans ses traits généraux la doctrine de Descartes, dont on peut le considérer comme un disciple, quoique des disciples de cet ordre portent à bon droit le nom de maîtres. 11 avait collaboré avec M. Guizot à l'ordonnance réparatrice de 1832, et ils n'étaient hommes ni l'un ni l'autre à cacher le nom de la philosophie. Il est à regretter qu'ils ne l'aient pas donné à l'Académie entière; c'est alors que la revanche eût été complète.
Le Directoire avait désigné, pour la section de l'analyse des sensations et des idées, Volney et
Lévesque de Pouilly. Volney* était indiqué, pour l'Institut, par le succès de son Voyage en Egypte. et pour a section de philosophie par le succès encore plus éclatant des Ruines. Il avait aussi publié, en 1793, xin Catéchisme du citoyen français y qu'on pouvait regarder comme un traité de morale. Ce n'était pourtant pas un philosophe dans le sens que semble indiquer le titre de la section (analyse des sensations et des idées), et il avait fait à l'École normale de 1794-, avec une grande supériorité, un cours d'histoire qui le désignait pour une section différente. Au moment de sa nomination, il venait de partir pour les États-Unis d'Amérique, et n'occupa son siège à l'Institut qu'à la fin de 1 797.
Volney était un noble esprit, avec un caractère réservé. Il se montra toujours indépendant et généreux dans sa conduite comme dans ses opinions, fidèle à ses principes, à sa méthode, à ses amitiés, un peu incertain dans les conclusions pratiques, comme un homme qui n'avait pas poussé ses méditations jusqu'à leur terme. Il était personnellement ami de Bonaparte, et se trouva engagé comme malgré lui dans la politique. Ses pensées, depuis la
1. Né à Craon (Mayenne) le 3 février 1757, mort à Paris le 25 avril 1820.
publication des Ruines, s'étaient détournées peu à peu de la philosophie et de la poésie. Elles étaient devenues positives. Il avait rapporté de son dernier voyage des notes abondantes et intéressantes à l'aide desquelles il composa son Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique^ publié en 1803. Il assistait aux délibérations de la section de philosophie, et y prenait part, sans y contribuer par des communications personnelles.
Lévesque de Pouilly*,quele Directoire avait placé à côté de Volney dans la section de philosophie, pouvait à la rigueur passer pour un philosophe, puisqu'il avait publié, entre autres écrits, un éloge de Charles Bonnet et une théorie de l'imagination^; cependant sa place était plutôt marquée à l'Académie des inscriptions, dont il faisait partie depuis longtemps, et dans laquelle il fut rappelé plus tard. Comme Volney, il était absent quand le Directoire le nomma; mais son absence durait depuis plus longtemps, et avait un caractère plus grave. Il