Né à Reims le 8 mai 1734, mort le 24 mars
2. Son père, qui avait fait partie avant lui de TAcadémie des inscriptions, était un philosophe moraliste. Son principal ouvrage est intitulé : c Théorie des sentiments agréables, où, après avoir indiqué les règles que la nature suit dans la distribution duplaisiry on établit les principes de la théologie natureUe, et ceux de la philosophie morale, » Cet ouvrage a été plusieurs fois réimprimé.
s'était retiré en Allemagne aux approches de la Terreur. Cette marque de prudence ou de faiblesse ne faisait peut-être pas de lui un émigré, car il n'était affilié à aucun parti, mais elle suffisait pour le rendre suspect. D'ailleurs, il n'avait pas, comme certains autres, des amis puissants. Le Directoire, averti de sa situation aussitôt que la liste fut publiée, se hâta d'annuler sa nomination et de le remplacer par Garât ^
Il avait d'abord nommé ce dernier dans la section de grammaire qui faisait partie de la troisième classe. Garât refusa, avec une certaine aigreur, par la lettre que l'on connaît. La seconde classe l'élut aussitôt dans la section de philosophie, et deux jours après le Directoire, qui ignorait encore cette élection, le nommait de son côté membre de cette même section, en remplacement de Lévesque de Pouilly. Garât fut donc, en moins de huit jours, l'objet de deux nominations et d'une élection pour une place de membre de l'Institut.
On aurait pu croire qu'il serait l'homme actif de la section. Il s'était occupé de tout : de droit, d'histoire, de politique; mais il passait pour être prin-
1. Né à Bayonne le 8 décembre 1749. Mort le 9 décembre 1833^ à Urdain, près Ustaritz (Basses-Pyrénées).
188 UNE ACADÉMIE SOUS LE DfKECTOIRE.
cipalement un philosophe. A la fondation de TÉcolç normale, il avait été chargé d'y professer l'analyse des sensations et des idées. Ses premières leçons avaient été très applaudies; on les publiait à mesure, et le public se les arrachait. Dans sa première leçon, qui eut lieu à la fin de décembre 1794, après avoir rapidement esquissé les idées de Bacon, Locke et Gondillac, il avait ajouté ces paroles : « Il y a vingt ans que je médite mon système, mais je n'ai pas encore écrit une seule page ; c'est au milieu de vous que je vais faire l'ouvrage : nous allons le faire ensemble. Naguère, et lorsque la hache était su^ pendue sur toutes les tètes, dans ce péril universel auquel nous avons échappé, un des regrets que je donnais à la vie était de mourir sans laisser à côté de l'échafaud l'ouvrage auquel je m'étais si longtemps préparé. » Dans la seconde leçon, il exposa son plan. 11 y a fort à parier qu'il l'improvisait, malgré cette longue incubation qui, disait-il, durait déjà depuis vingt ans. Parmi les auditeurs des cours de l'École normale se trouvaient des hommes de mérite, qui auraient pu y remplir l'office de maîtres. Saint-Martin, l'un des auditeurs de Garât, était l'homme le mieux fait pour déconcerter un professeur qui avait de l'imagination et de l'ambi-
ANALYSE DË8'ft£IISATl<0NS £T DES IDÉES. 189
tion, sans aucune* science. C'était un illuminé ; et s'il avait professé lui-même, il aurait prêté le flanc à toutes les critiques; mais comme beaucoup d'illuminés, il possédait contre les doctrines des autres une dialectiqpa& singulièrement aiguisée et troublante; il aurait fallu pour lui résister beaucoup de science, de bon sens et de fermeté : toutes les* qualités dont Garât était dépourvu. La lutte fut brillante, elle fut courtoise, elle partagea Tauditoire. Il y avait beaucoup d'idées folles et quelques idées profondes dans la tête du disciple de Swedenborg; il n'y en avait d'aucune espèce dans celle de Garât, qui n'était qu'un virtuose. 11 exerçait sa faconde sur tous les sujets avec autant de légèreté que d'éclat. 11 était plutôt professeur qu'orateur, plutôt journaliste qu'écrivain; il a touché à tout, sans laisser de trace nulle part. Il n'est rien ou presque rien pour la postérité , après avoir fait un bruit continuel pendant sa vie. Au fond, il adoptait les principes de Condillac, en y mêlant quelques idées vagues de spiritualisme à la Jean-Jacques; en politique, il avait des inspirations généreuses, il aimait la paix, il la souhaitait pour son pays, mais il achetait la sienne par les concessions les plus humiliantes et les plus funestes. C'était un de ces
hommes qui sont toujours de bonne foi au momeat où ils parient, et qui traversent toutes les opinions et tous les partis , en s'apercevant à peine de leur propre mobilité. Ce qui leur manque, c'est le caractère, aussi nécessaire pour Fécrivain et le penseur que pour l'homme privé et le citoyen. Garât a été membre de nos grandes assemblées ; il a parlé, en quelque sorte, dans toutes les tribunes ; il a été admis dans l'intimité des chefs de la Révolution, dans celle de Bonaparte, premier consul et empereur. Il était ministre en 1793. C'est lui qui a lu à Louis XYl son arrêt de mort. 11 a publiquement déclaré qu'il approuvait la condamnation ; il est certain qu'il en a été consterné; il parait établi qu'il s'était efforcé de l'empêcher; personne n*a parlé de Louis XVI avec plus d'émotion et d'admiration. H avait combattu le 18 brumaire, sans toutefois s'exposer outre mesure ; et il en écrivit l'apologie, par ordre, dès le lendemain. Quand Bonaparte n'était encore que le vainqueur de l'Italie, il avait prononcé sur lui cet oracle : « C'est un philosophe qui, par hasard, s'est vu obligé de commander une armée et de livrer quelques batailles. » Garât ne livrait jamais de batailles d'aucun genre; il était à peine philosophe, quoiqu'il fût professeur de philosophie.
On pourrait dire de lui comme de son neveu le chanteur, qu'il ne fit jamais que des roulades. C'est peut-être le seul homme qui ait été mêlé aux scènes les plus affreuses de la Révolution, qui y ait joué, au moins officiellement, un grand rôle, et dont on ait pu dire en fin de compte : « C'était un bon homme. »
Garât, qui était bruyant partout, ne le fut pas dans la section de philosophie. Ses cours, ses articles, et les assemblées politiques l'absorbaient. Il fut un instant ambassadeur à Naples, en 1798. Il y étonna tout le monde, et finit par s'étonner de s'y voir. Le seul travail auquel il se soit livré, comme membre de l'Institut, est l'analyse des mémoires envoyés au concours sur l'influence du langage dans la formation des idées. 11 lui sembla que le bruit qu'on pouvait faire dans les classes de l'Institut ne retentissait pas assez au dehors, et il aima mieux eu faire ailleurs. Il se trouva éliminé, en 1803, à l'époque de la réorganisation. Son amiSuard, dont il a fait un si beau panégyrique, en fut la cause, et se contenta de lui dire négligemment : « Il m'a semblé que vous ne teniez pas à être membre de l'Institut. » Garât ne tenait pas ày travailler, mais il tenait à en être. 11 pardonna à Suard, qui l'avait
trahi, parce qu'il était dans sa nature de pardonner, d'oublier et de changer. Le bonhomme, comme l'appelait Suard, ne savait même pas haïr, si ce n'est quelquefois en rhétorique.
Tout autre lut l'attitude de Cabanis* . Celui-ci était, comme presque tous les membres de la classe, mêlé à la politique, mais il ne s'y donnait pas tout entier et n'y cherchait pas uniquement, comme certains autres, les occasions déjouer un rôle. Il avait été le fidèle ami et le confident de Mirabeau. Il était philosophe, dans le sens qu'on donnait à ce mot à la fin du xviii'' siècle, et faisait partie de la société d'Auteuil, où l'on conservait les traditions de l'Encyclopédie, avec moins d'ambition et moins de puissance, mais avec plus de suite dans la mé* thode, plus de perspicacité dans l'observation, et plus de circonspection dans les affirmations. Cabanis était médecin, en même temps que philosophe ; et il réunit les deux ordres d'études dans son Traité des rapports du physique et du moral de l'homme qui obtint rapidement et qui a gardé une juste célébrité. Ce livre a été lu, en entier, dans la seconde classe, et même deux fois, conformément
I. Né à Cosnac (Corrèze), le 5 juin 1757, mort à RueU le 5 mai 1808.
au règlement qui imposait aux lecteurs et aux auditeurs cette formalité encombrante et compromettante. C'est un véritable livre de philosophie, rempli d'idées hasardées et d'idéçs justes, d'observations bien faites et de réflexions piquantes. Ce livre qui occupa plus que tout autre la section de philosophie, et peut-être la seconde classe tout entière, porte un titre qui pourrait faire illusion; car les rapports du moral et du physique de l'homme semblent être les rapports de l'âme et de la matière. Il ne faut pas s'y tromper : ce que Cabanis appelle le moral, n'est pas autre chose qu'une manière d'être du physique. L'influence du moral sur le physique, c'est l'influence du physique représenté par le cerveau, sur le physique représenté par tous les organes. Le cerveau est un organe particulier destiné spécialement à produire la pensée, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile, les parotides et les glandes maxillaires et subhnguales à préparer les sucs salivaires. Les impressions arrivent au cerveau par l'entremise des nerfs ; le cerveau entre en action, agit sur elles, et les renvoie métamorphosées en idées. Le matérialisme est ainsi présenté non comme une doctrine, mais comme un fait. Cabanis
ne le démontre pas; il le raconte. L'impression est d'autant plus vive que le style est simple, clair, familier, correct, élégant, et que l'auteur, chaque fois qu'il donne une direction ou un conseil, parle en homme de bien et en sage. Ce matérialiste aime tout ce qui est généreux ; il a l'âme sensible et fière.
On comprend, en le lisant, qu'il a été droit et bon,
et il l'a été toute sa vie à un degré supérieur. II a traversé la Révolution sans jamais en abandonner le principe ni en approuver les excès. Son livre fournit plus d'une pensée profonde au moraliste, plus d'une observation délicate au psychologue, et il garde le mérite d'avoir péremptoirement démontré qu'on ne peut manquer de se tromper sur la psychologie et sur la physiologie, si on les étudie l'une sans l'autre.
Ginguené* était directeur de l'instruction publique au moment de son élection. C'était un écrivain de mérite, et l'un des plus érudits de son temps. Il ne s'était guère signalé dans les lettres, avant son électionà l'Institut, que par ses écrits sur la musique où il prenait parti pour Piccini contre Gluck, et par des œuvres légères, d'une valeuriné-