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Né à Portet, Gironde, le 10 janvier 1726, mort le 27 mars

ranliquité et de la France, il n'y avait rien qui méritât d'être vu. Nous commencions à connaître t le sage Locke », et à l'admirer de confiance. Deleyre remonte beaucoup plus loin dans la nuit des âges ; il va jusqu'au Novum Organum. Il est édifiant de voir comment Le Breton, secrétaire de la seconde «lasse, parle de Bacon dans Téloge funèbre de Deleyre : « Avant que Diderot et d'Alemberteusseat appelé sur ce beau génie l'admiration et la reconnaissance, personne ne pamssait savoir avec quelle sagacité il avait rassemblé le petit nombre de vérités qui se trouvaient comme perdues dans les ténèbres de son siècle et dans le vide des siècles anciens. B

Deleyre fut employé, sous les ordres de Condillac, à l'éducation de l'héritier du duc de Parme. La Gironde l'envoya à la Convention nationale. Il n'avait pas le talent de la tribune ; mais il rendit, dans le comité d'instruction publique, de nombreux et importants services. Il fut chargé, avecLakanal, de diriger l'École normale de 1794, qui réunit tant de grands esprits, et produisit si peu de résultats. Il ne fit que paraître à l'Institut, car il mourut en

On lui donna pour successeur le vicomte de Tou-

longeons qui avait été séminariste, puis colonel de chasseurs à cheval, et qui fut membre de TAssemblée constituante comme député de la noblesse. 11 se défendait d'être monarchique, mais il se comptait lui-même parmi les modérés et fréquentait la réunion que présidait La Rochefoucault. Dans l'Assemblée, il prit part aux discussions sur l'organisation de l'armée. Il avait publié trois ouvrages avant son élection à l'Institut : en 1788, une brochure intitulée : Principes naturels et constitutifs des Assemblées nationales; en 1790, un Éloge de Guibert (Guibert, le tacticien célèbre, était son plus intime ami); la même année, un Manuel révolutionnaire y pensées morales sur V état politique despeuples enr évolution^ qui n'a que 137 pages. C'était un bagage littéraire assez léger, et, malgré le mérite incontestable de l'homme, on ne voit guère ce qui l'avait désigné pour lasection de philosophie. Son seul ouvrage de longue haleine est une Histoire de France depuis 1789, en quatre volumes, dont le premier parut en 1801, et le quatrième en 1810. On y trouve des renseignements intéressants sur les armées de la Révolution. Toulongeon publia ensuite plusieurs écrits, qui

1. Ne à Champlilte, Haute-Saône, le 3 décembre 1748. Mort à Paris le 23 décembre 1812.

montrent la variété de ses aptitudes, un Manuel du muséum français^ une traduction des Commentaires de César ^ une dissertation, sans grande portée, sur le divorce; un livre intitulé Recherches historiques et philosophiques sur V amour et le plaisir, On croirait, au premier abord, que Toulongeon s'est enfin souvenu qu'il est membre de la section d'analyse des sensations et des idées. Il ne serait pas le premier qui, entré sans titre dans une Académie, et se trouvant à bonne école, se serait avec le temps rendu digne d'un honneur prématurément accordé. Mais non; ces Recherches historiques et philosophiques sont un poème en trois chants qui renferme quelques jolis vers.

Il se montra assidu pendant son séjour dans la seconde classe, et même laborieux. Il lut à ses confrères une traduction en vers du troisième livre de VIliade. Ses communications en prose furent fréquentes : quelques-unes roulent sur des questions de psychologie, celles-là sont en petit nombre et ne lui assignent pas une place parmi les philosophes ; d'autres ont pour objet des questions de littérature ou d'histoire. La plupart traitent de matières politiques ou économiques. C'est ainsi qu'il lit à la classe une dissertation sxxvV Esprit

public, une autre Sur la manière d'écrire Vhistoire, une autre Sur le danger pour la salubrité publique d^ établir des usines sur de petites rivières, une autre Sur V Usage du, numéraire dans un grand État. Tout cela est court, clair et sensé. L'écrivain n'a pas beaucoup d'haleine; le penseur n'a pas beaucoup de force. Je signale un morceau, publié dans le tome III des Mémoires, qui a pour titre : De Vinfluence du régime diététique d'une nation sur son état politique. Il compare le régime diététique des Anglais au nôtre. Il faut aux Anglais du bœuf, et aux Français du grain. C'est pour nous une double cause d'affaiblissement. Pour produire le grain nécessaire à la nourriture de cent hommes, il faut cent hommes; pour produire autant de bœuf que cent hommes peuvent en consommer, il faut trois hommes, dont un enfant. En outre, le mangeur de bœuf est deux fois plus fort que le mangeur de grains. Michelet disait de même que es Anglais avaient commencé par être un peuple lymphatique et languissant, confiné dans les brouillards malsains de son île; mais que du jour où ils prirent la résolution de manger du bœuf et de boire de Taie, ils devinrent une nation robuste, entreprenante, obstinée, etles maîtres d'une partiedu monde.

Quoique Volney, Garât, Cabanis, fussent des philosophes, on peut dire que la section d'analyse des sensations et des idées, à la différence de toutes les autres, fut plus heureuse dans le choix de ses associés que dans celui de ses membres titulaires, puisqu'à côté de membres obscurs ou étrangers à la philosophie, comme Caffarelli du Falga, qui était un héros, Victor Desèze, Jacquemont, Sicart, elle put s'assurer le concours deDestutt deTracy,La Romiguière et de Gérando. Pierre Prévost (de Genève), sans être sur le rang de ces trois 'hommes supérieurs, faisait certainement honneur à la classe.

La fameuse société d'Auteuil avait été comme une académie à l'époque où il n'y avait plus d'académies. C'était une réunion d'amis, qui étaient tous des écrivains et des penseurs, et qui ne se laissaient distraire de leurs chères études, ni par les dangers qu'ils couraient, ni par les bouleversements dont ils étaient les témoins, lis voyaient avec horreur le débordement des passions et l'abaissement des esprits, et n'en restaient pas moins fidèles aux idées de justice et de liberté qui avaient fait 1789 et animé l'Assemblée constituante. Jusqu'à la mort de madame Helvétius, en 1800, ils s'étaient réunis chez cette femme excellente et gracieuse qui avait

connu tous les philosophes du xvii* siècle, et en avait été adorée. Il y avait parmi eux des poètes, comme €hénier, des érudits comme Daunou et Thurot, des lettrés comme Garât et Gînguené, des penseurs comme Sieyès, des observateurs comme Cabanis; de Tracy était, par excellence, le philosophe*. Il écrivait en 1793 : « N'est-il pas honteux qu'il n'y ait pas de classe pour les siences morales et politiques? Et n'est-il pas affreux que nous soyons réduits, en ce moment, à souhaiter qu'on ne s'en occupe pas, de peur qu'on ne détruise le tout au lieu de le grandir? > Un mois après qu'il avait écrit ces paroles, toutes les académies furent « anéanties » ; deux ans plus tard, elles furent remplacées par la création de l'Institut, et cette fois le vœu de Destut de Tracy fut réalisé ; il y eut une classe des sciences morales et politiques. Presque tous les amis qui formaient la société d'Auteuil y entrèrent: Sieyès, Cabanis, Volney, Garât, Ginguené, Daunou- D'autres, comme Chénier et Andrieux, firent partie de la troisième classe. De Tracy, qui habitait Auteuil, ne put être nommé membre résident, parce qu'on s'en tint à la lettre du règlement; il

1. Né à Paris le 20 juillet 1754, mort à Paris le 9 mars 1836.

fui seulement associé. Mais cet associé fut un membre assidu de la seconde classe, à laquelle il com muniqua de nombreux et importants mémoires. Il exposait dans ces mémoires un système qui lui était propre, et qui était le système de Condillac simplifié et perfectionné. Il l'avait conçu dans la prison des Carmes, et en avait arrêté les dernières formules, pendant que le couteau de la guillotine était suspendu çur sa tète. C'était le fameux système de l'idéologie, avec lequel toute la philosophie se confonditdans l'esprit de Bonaparte et qui devint l'objet de sa haine à la fois comique et funeste. De Tracy admettait quatre facultés de Tesprit humain qui n'étaient que quatre formes de la sensation ; la perception, la mémoire, le jugement, la volonté; sentir des objets, sentir des souvenirs, sentir des rapports, sentir des désirs. Les objets extérieurs produisent une impression sur les nerfs, les nerfs la transmettent au cerveau, et le cerveau la transforme en sensation, si l'objet est présent ; en souvenir s'il est absent; en rapport, s'il y a plusieurs objets, et en raisonnement, s'il y a plusieurs rapports. Si la sensation suscite un désir, le désir provoque un mouvement nerveux s'exerçant du dedans au dehors, et qui n'est autre que la volonté.

M. de Tracy était d'une vieille noblesse. 11 avait été colonel de cavalerie et général. Il avait fait sous La Fayette de brillantes campagnes. Un autre associé de la classe quine fut pasmoins célèbre,M. La Romiguière*, était plébéien et affilié à la société de la doctrine chrétienne. Il eut avec M. de Tracy ce point commun, d'accepter la révolution de 1789 et de lui rester fidèle contre les excès de la Terreur et le despotisme de l'Empire. Cette fidélité à la liberté, et cette revendication constante et calme du droit contre la force, étaient ce qui déplaisait à Bonaparte dans les idéologues, car, pour le système, il le connaissait mal, et s'en souciait peu. La Romiguière, qui n'aimait pas les coups d'éclat, en fit un cependant, quand il n'était encore que doctrinaire et professeur de philosophie à Toulouse, en donnant ce sujet de thèse : «Iln'y a pas de droit de propriété quand le prince peut frapper arbitrairement des impôts. » Cette doctrine, qui devint la doctrine courante à partir de 1789, était factieuse en 1784?, et le parlement de Toulouse interdit la publication de la thèse. On a dit que La Romiguière était devenu philosophe en lisant un livre

1. Né à Lévignac-le-Haut (Aveyron) le 3 novembre 1756, mort à Paris le 12 août 1837.

de Condillac, comme, trente ans plus tard, Royer- Collard le [devint en lisant un livre de Reid. Il est certain qu'il s'attacha au système de Gondillac, en même temps que Destul de Tracy, et que, de même que lui, il le modifia ; mais il le modifia d'une façon plus heureuse, en reconnaissant à Tâme une activité propre. Cette activité se manifeste d'abord par Tattention ; l'attention se transforme en comparaison et en raisonnement. Cette transformation successive, à laquelle la sensation ne fournit que la matière, n'est pas toute l'activité humaine. L'âme

réagit par le désir, la préférence et la liberté, qui constituent la volonté, comme l'attention, la comparaison et le raisonnement constituent Pentendement. C'est un système ingénieux et chimérique, qui a du moins le grand avantage de ne pas réduire l'entendement humain à un théâtre où tout est produit par l'action du monde extérieur, et de placer le moi et le non-moi en face l'un de l'autre comme deux forces qui luttent pour se modifier réciproquement. La Romiguière habitait Paris, quand il fut nommé associé, ou membre non résident, en 1796. Toutes les places de membres titulaires étant remplies, on considéra qu'il avait encore sa résidence principale, ou, comme nous dirions aujour-

d'hùi, son domicile politique à Toulouse, afin de pouvoir l'introduire comme associé dans la section d'analyse, où il siégea fréquemment, et dont il devint, dès le premier jour, une des lumières.

Il était venu à Paris, en 1794, pour assister aux leçons de l'École normale. Il suivit les cours de Garât et de Volney. Comme Saint-Martin, le Philosophe inconnuj il entra en discussion avec Garât; mais il ne venait pas, comme Saint-Martin, de l'autre bout de l'horizon, et l'entente était plus facile entre lui et le professeur. Garât avait l'esprit trop ouvert pour ne pas sentir du premier coup, qu'il avait affaire à forte partie. 11 commença la leçon où il lui répondit par ces mots : « Il y a ici quelqu'un qui devrait être à ma place. > Quelques semaines après, La Romiguière, qui avait déposé, sans bruit, tout caractère sacerdotal, fut nommé professeur de logique aux écoles centrales de Paris .

Dans la seconde classe de l'Institut, la philosophie était seulement l'analyse des sensations et des idées. Ce n'était même plus cela dans les écoles centrales : on n'y enseignait que la logique, et la

1 . Les écoles centrales étaient à peu près les équivalents de nos lycées.

logique elle-même ne figurait pas dans les premiers progammes. La Romiguière, malgré sa réserve habituelle, écrivit en faveur de la philosophie une réclamation éloquente, qui est à la fois un de ses plus beaux ouvrages, et un des actes les plus honorables de sa vie.

Il avait composé, sous le titre d'Éléments de métaphysique, un petit volume qui est un chef-d'œuvre de clarté et de style élégant et simple ; et il l'avait publié, ce qui suffît à le peindre, en 1793. Il traversa tous les orages avec la même sérénité. On le nomma conservateur de la bibliothèque du prytanée, qui s'appela depuis bibliothèque de l'Université, et il conserva celte place jusqu'à sa mort, c'està-dire jusqu'en 1837. 11 fut aussi professeur de philosophie, d'abord à l'École normale, puis àla faculté des lettres, où il ne professa que deux ans, de 1811 à 1813; il se fit ensuite suppléer, mais il assistait aux examens, et prenait une part très active à la discussion des thèses du doctorat, où on le retrouvait tout entier. Ce doux philosophe s'était laissé nommer tribun après le 18 brumaire. Il resta trois ans dans le Tribunal; il n'y fit pas de bruit, il n'y fit pas non plus de concession ; il y resta tranquillement lui-même. 11 s'en vit éliminer avec indiffé-

rence, peut-être avec plaisir, et passa le re$te de ses jours entre sa bibliothèque et son enseignement. Son cours de 1841 avait été un événement, car sa parole avait autant de grâce et de charmes que son style. 11 a publié ses Leçons de philosophie^ qui ont eu de nombreuses éditions, et qu'on lira toujours avec plaisir, parce qu'elles sont un monument de la langue, et avec fruit, parce qu'elles représentent une des phases les plus curieuses et les plus in* structives de notre philosophie moderne. Il s'en tint à son système, qui était complet et qui lui semblait solide; et quoiqu'il écrivît encore des mémoires sur des points de philosophie, sans les pu* blier, il ne cherchait pas à faire de nouvelles découvertes. M. Cousin étant allé le voir à son lit de mort, il lui dit en souriant : « Vous trouvez toujours? » Après la suppression de la classe des sciences morales et politiques, on l'avait « déporté » en qualité de correspondant, dans la classe d'histoire et de littérature ancienne. Il se laissa faire, mais il ne mit jamais les pieds dans cette compagnie où ses goûts et la nature de ses travaux ne l'appelaient pas. En 1832, il fut élu membre titulaire de l'Académie des sciences morales et politiques reconstituée, à l'âge

de soixante-seize ans, et il put encore y siéger pen-

dant cinq ans. Ce n'était plus qu'un auditeur assidu, bienveillant, quoiqu'un peu sceptique pour toutes € les découvertes » modernes. Ses confrères l'entouraient de leur respect, car on ne pouvait connaître cet homme excellent sans le respecter et sans l'aimer. Il avait été très actif dans la section de philosophie, en 1795, sans pourtant y être envahissant. Il a écrit quelque part en parlant de lui-même : t Je ne cherche pas à me cacher, mais je n'aime pas à me montrer; » très juste appréciation de son esprit curieux et ferme, et de son caractère modeste et réservé. Le 16 avril 1796, vingt-six jours après son élection, il communiqua à la classe deux ménpioires : l'un. Sur V analyse des sensations^ l'autre, Sur la détermination du mot idée. Ces deux mémoires ont été publiés dans le recueil âes travaux de la classe. Il continua jusqu'en 1803 de prendre une

part active aux travaux et aux discussions. Il eut même l'honneur de fournir un des sujets de prix proposés par la section. La loi organique donnait aux associés les mêmes droits qu'aux résidents, et plusieurs d'entre eux en profitèrent largement. De Gérando * qui fut un administrateur éminent

1. Né cà Lyon le 29 février 1772, mort à Paris le 10 novembre

^t une des lumières du conseil d'État, avait eu une ^unesse agitée et héroïque. Il échappa deux fois à la mort, d'abord sur le champ de bataille, où il fut criblé de blessures, ensuite devant un conseil de guerre d'où il semblait qu'il ne dût sortir que pour aller au peloton d'Bxécution. Deux fois il avait été obligé de s'exiler. Rentré en France, il s'était engagé dans un régiment de chasseurs, et il y servait comme simple soldat quant il prit part au concours sur l'inQuence des signes dans la formation des idées. Il n'avait que vingt-cinq ans. Il obtint le prix, et vint le chercher d'étape en étape. Cinq hectogrammes d'ori (1667 fr.). C'était une fortune pour le jeune soldat. On lui donna son congé, et très peu de temps après, il était associé de l'Institut, secrétaire général d'un ministère, et maître des requêtes.

M. de Gérando donna le bon exemple de compléter et de développer le mémoire qui avait eu le prix, et il en fit un ouvrage en quatre volumes, d'un réel intérêt. Cet ouvrage parut en 1800. Tout en subissant à certains égards l'influence, alors souveraine, de Gondillac, de Gérando n'hésita pas à combattre le célèbre paradoxe qu'une science bien étudiée n'est qu'une langue bien faite. Il s'occupa

aussitôt après de son Histoire comparée des systèmes de philosophie relativement aux principes des con-naissances humaines. L'ouvrage ne parut qu'en 1804, un an après la suppression de la classe des sciences morales et politiques. De Gérando devint d'abord correspondant, puis, au bout de deul ans» membre titulaire de la classe d'histoire et de littérature ancienne .

Rien n'était plus nécessaire à cette époque que d'étudier l'histoire de la philosophie. La plupart des disciples de Voltaire et de Rousseau, qui se disaient philosophes, puisaient toute leur science dans l'encyclopédie. Voltaire disait couramment : « On ne lit plus Descartes. » Une des premières démarches des membres de l'Institut fut de demander que les cendres de Descartes fussent transportées au Panthéon : ils l'honoraient, comme philosophe et esprit indépendant, mais ils ne le lisaient pas. On lisait encore bien moins les philosophes étrangers. On avait entendu parler « du sage Locke >; il était traduit en français; mais l'Allemagne était comme séparée de nous par des abîmes infranchissables. Les émigrés l'auraient découverte, s'ils avaient été capables d'observer et de réfléchir. Ce fut madame de Staël qui s'en chargea. Les Français

étaient depuis longtemps engoués d'eux-mêmes Ils se croyaient chargés de donner des leçons aux autres peuples, et nMmaginaientpas un instant qu'ils pussent en recevoir à leur tour. Il est certain qu'ils leur avaient fait accepter leurs idées, leur langue, et même leurs sottises, et que la Révolution française fit avancer d'un siècle la civilisation de l'Europe . Celte situation explique notre infaf nation sans l'excuser. Nous avions le tort de ne pas voyager, et le malheur de ne pas savoir d'autre langue que la nôtre. Lorsque la France, en 1792, accepta la guerre contre toute l'Europe, elle devint comme une île au milieu d'un océan désert; le monde finit pour elle où finissaient ses armées. Rien n'est plus comique et plus triste à la fois que la lettre du ministre de l'intérieur, trans* mettant à l'Institut un mémoire d'un savant allemand. « Nous n'avons pas de lumières à attendre de l'Allemagne sur de tels sujets. » On défigurait l'orthographe d'une étrange sorte : on écrivait d'Hugald Stuart, Rumphord, Fichtey. La loi organique prescrivait d'élire vingt-quatre associés étrangers; on n'osait pas procéder à l'élection; on mit cinq ans à s'y décider.

A ce moment de l'histoire, la philosophie aile-

tu UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.

mande était pourtant dans toute sa splendeur. Kant surtout était puissant et populaire. On s'occupa de lui dans la seconde classe : honneur bien inattendu pour un étranger. Destutt de Tracy , de Gérando l'attaquèrent; Mercier prit sa défense. « C'est un chef de secte, dit de Tracy ; car il y a des sectes en Allemagne, comme il y en avait chez les anciens. On professe la doctrine philosophique de Kant, comme on professe la doctrine théologique de Jésus, de Mahomet ou de Brahma. ï II avoue qu'il n'a pas pu lire les ouvrages de Kant dans l'original, parce qu'il n'entend pas l'allemand ; il a eu la traduction latine entre les mains; mais il aime mieux s'en référer à unouvrageintitulé : Essaid^imeexpositionsuccincte de la doctrine de la raison pure, écrit en hollandais par Kinker, et traduit en français par Lefèvre. « Je déclare, dit-il, que, suivant mon opinion, Kinker a bien saisi les idées de Kant; mais je déclare aussi à ceux qui en jugeraient autrement, que c'est ce qu'a dit Kinker que je réfute. Peu importe que je réfute Kant ou Kinker, si je réfute une erreur accréditée. » Voici maintenant le résumé qu'il fait luimême de sa réfutation. « J'ai démontré que la doctrine de Kant nous présente une décomposition incomplète et fausse de notre faculté de penser ^

ANALYSE DES SENSATIONS ET DES IDÉES. 3f5

qu'elle nous donne une notion très inexacte de notre sensibilité, de laquelle cependant elle avoue que viennent tous les matériaux de nos connais* sauces; que toutes ces facultés pures qu'elle reconnaît en nous, et toutes ces connaissances pures qu'elle prétend nous donner, sont de purs néants, personnifiés par l'abus des mots, et par un emploi vicieux des idées abstraites, dont on fait des êtres réels et existants. Si j'ai raison sur tous ces points, il n'existe rien qu'on puisse appeler raison pure; il n'y a pas lieu à ce qu'on nomme critique de la raison pure j et tout croule par la base. » Mercier, esprit bizarre et confus, mais dans lequel perçaient quelques lueurs, intemnt dans la discussion pour défendre Kant contre Destutt de Tracy et de Gérando. Gela n'alla pas bien loin. Bien peu de membres de la classe lurent l'abrégé de Kinker, qui pourtant n'avait qu'un volume. Destutt de Tracy avait été jusqu'à étudier Kant lui-même; mais c'était un scrupuleux, un courageux. Il ne l'avait lu qu'en latin. G'est en latin aussi que Garât l'avait lu, s'il l'avait lu. a Je l'ai lu, disait-il, dans un latin barbare, tout rempli de locutions singulières qui sont apparemment des germanismes. » Il trouvait la doctrine aussi barbare que le latin. Un jour, il ren-

tl6 UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.

contre un ancien conventionnel, qui lui fait des lamentations sur rabaissement des esprits et des caractères. Garât gémit avec lui. c Quel remède à cette décadence morale? » dit le conventionnel* € J'ai envie de traduire Kant, » s'écrie Garât. Mais il ne savait pas Tallemand. S'il Tavait su, il n'aurait pas compris Kant. S'il l'avait compris, il ne l'aurait pas approuvé. Et s'il l'avait traduit, on ne l'aurait pas lu.

Madame de Staël fit l'éloge de cette grande école et l'analyse de cette belle doctrine, dans son livre sur l'Allemagne ; et Suard disait : c Quant à la philosophie de Kant et de ses disciples, j'ai regret au temps et au talent que madame de Staël a perdus à Texpliquer et à l'adorer. »

Il reste à faire connaître les sujets de prix mis au concours par la section.

Le premier était ainsi conçu: « Déterminer l'influence des signes sur la formation des idées. »

L'Académie signalait aux concurrents, comme dignes d'une attention particulière, les questions suivantes :

« 1° Est-il bien vrai que les sensations ne puissent se transformer en idées que par le moyen des signes? Ou, ce qui revient au même, nos premières

idées supposent-elles essentiellement le secours des signes ?

2° L'art de penser serait-il parfait si l'art des signes était porté à sa perfection ?

3"* Dans les sciences où la vérité est reçue sans contestation, n'est-ce pas à la perfection des signes qu'on en est redevable?

^'^ Dans celles qui fournissent un aliment éternel aux disputes, le partage des opinions n'est-il pas un effet nécessaire de l'inexactitude des signes?

5° Y a-t-il quelque moyen de corriger les signes mal faits et de rendre toutes les sciences également susceptibles de démonstration? »

De Gérando, alors simple soldat à l'armée du Rhin, remporta le prix.

Un autre sujet de prix était conçu en ces termes :

« Déterminer l'influence de l'habitude sur la Faculté de penser, ou, en d'autres termes, faire voir es effets que produit sur chacune de nos facultés Btellectuelles la fréquente répétition des mêmes opérations. »

Le prix fut décerné à Maine de Biran, dans la séance publique du 17 messidor an X.

Dans la séance du 20 vendémiaire an XI, la classe

iiB UNE AGADÉBIIE SOUS LE DIRECTOIRE.

avait proposé, pour sujet de prix d'analyse des sensations et des idées, cette question :

« Déterminer comment on doit décomposer la faculté de penser, et quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître. >

Le concours n'apnt pas donné de résultat fat prorogé jusqu'à la séance publique de germinal an XIII. Mais avant la clôture du concours, la seconde classe avait été supprimée.

On voit que, pour ses sujets de prix, elle se renfermait scrupuleusement dans les questions psychologiques (analyse des sensations et des idées), et qu'elle donnait à la question des signes une impo^ tance toute particulière. Cette question, introduite par Condillac, et bientôt la question connexe de l'origine du langage, dans laquelle M. de Bonald crut trouver une démonstration de l'existence de Dieu, occupèrent encore la philosophie française pendant les premières années du xix* siècle.

Les travaux de la classe furent renfermés, comme nous l'avons vu, dans le même cercle. On s'y occupa du (( sauvage de l'Aveyron », qui parut une excellente occasion pour vérifier l'exactitude des théories sur l'origine des sensations et des idées.

Parmi les communications les plus intéressantes

faites à la classe par la section de philosophie, il faut compter les deux beaux mémoires de La ftomiguière dont nous avons parlé, et le Traité des rapports du physique et du moral de V homme, par Cabanis. Ce dernier ouvrage occupa l'Institut pendant un grand nombre de séances, et ne permit cjue de rares lectures aux autres membres de la section. Cependant M. de Tracy, M. de Gérando se firent entendre assez souvent. Le Breton, qui était né pour être secrétaire, lisait surtout des notices sur les membres décédés. Le règlement de l'Institut prescrivait de lire une notice sur la vie et les travaux des membres décédés dans la séance publique qui suivait immédiatement leur décès, et l'Institut, par une délibération spéciale, avait accordé aux associés le même honneur.

MM. de Tracy et de Gérando lurent plusieurs mémoires sur la pasigraphie. Cette prétendue science, inventée par M. de Màismieux, était, avec la question de l'origine des idées, une des constantes préoccupations de la section de philosophie. Elle était loin de négliger la lexicologie, question voisine, sur laquelle le ministre de l'intérieur lui demandait des rapports; mais la pasigraphie semblait à la plupart des philosophes une découverte de premier

ordre. C'était un des côtés de la fameuse question des signes, si populaire à la fin du xviii® siècle et dans les premières années de celui-ci. M. de Ti'acy pensait qu'on arriverait par ce moyen à former une langue universelle. L'inventeur, M. de Maismieux, n'en doutait pas. L'esprit, d'ailleurs lumineux, de M. de Tracy était hanté par la chimère de la simplification et de l'unification. C'est lui qui disait un jour qu'il fallait extraire toutes les vérités contenues dans tous les livres, en faire un catéchisme bien méthodique, qui ne serait pas fort gros, et qu'on pourrait brûler ensuite tous les livres. Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne se serait pas chargé de ce brûlement.

Les doctrines que les savants trouvent dans leur cabinet, et qu'ils discutent entre eux, quelquefois sans aucune pensée de publicité et de propagande, arrivent, on ne sait comment, jusqu'aux esprits non cultivés, s'y transforment en passions, et produisent des effets inattendus. Le grand amour des encyclopédistes pour l'unité et la généralité, qui se liait dans leur esprit à une certaine idée de table rase, et à un certain mépris pour l'histoire, l'érudition et la tradition, avait abouti dans la pratique à des incendies de châteaux, d'églises et de biblio-

àques. M. de Tracy et ses contemporains ne se mtaient pas de cette corrélation, qui devient très sible pour nous, à mesure que nous nous éloignons îs événements, et que nous arrivons au point où onpeutles juger dans leur ensemble. La généralité bsolue en philosophie, c'est l'égalité absolue en politique : c'est, dans les deux cas, la suppression .otale des différences. On s'était efforcé, par la suppression des classes sociales, et par la transoiission rapide des pouvoirs, qui passaient incessamment de main en main, de rendre tous les Français égaux; on n'avait pas pu les rendre semblables, et surtout il restait encore des inégalités et des différences entre les peuples. On avait recours à la guillotine pour établir l'égalité entre les citoyens, et au canon pour établir l'égalité entre les peuples. Le canon n'allait pas aussi vite que la guillotine. Les savants, qui ne guillotinaient pas, ^ et ne mitraillaient pas, et qui avaient la guillotine en horreur, rêvaient un catéchisme commun, et ™>e langue unique» Ces doux philosophes qui avaient horreur du sang, et qui voulaient du bien à toute l'humanité, étaient plus révolutionnaires que les c'acobins. Ils voyaient clairement ce qu'on pouvait «ire d'un peuple avec un seul livre et une seule

langue, et il rêvaient le même sort pour l'huma nité, sans savoir que leur succès définitif aurait sup? primé Toriginalité, le mouvement et la vie. L'art de* penser et Part de gouverner consistent à tendre i Tunité, sans sacrifier la différence. Bonaparte balajt tout cela. Il voulait la monarchie universelle, ce qi| était son genre de folie particulier, mais il n'étatt pas tendre pour les folies des autres, ni pour folies sanguinaires, ni pour les douces folies. Il ne souffrit ni Jacobins, ni idéologues dans son Empire. Il fut, bien avant la Restauration, et avec plas de force et d'habileté, le restaurateur des différences.

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