‹ Une académie sous le DirectoireChapitre 28 sur 54 · Né au Havre le 19 janvier 1737, mort le 20 janvier · texte numérisé non relu

Né au Havre le 19 janvier 1737, mort le 20 janvier

de chez ses parents, pour aller vivre en ermite au fond des bois. On lui fait faire un voyage à la Martinique, sans parvenir à le dompter. Chez les jésuites de Caen, où on le place ensuite, il se signale par une dévotion exaltée, et la plus complète indépendance de caractère. On est obligé de le transférer à Rouen, dans un autre collège de jésuites. Admis à l'École des ponts et chaussées, placé dans le corps du génie, envoyé à Dusseldorf, sous les ordres du comte de Saint-Germain, il montra d'abord du talent et du courage, et finit par se rendre insupportable et même impossible. 11 obtient d'être envoyé à Malte, se brouille avec ses camarades et ses supérieurs pendant la traversée, et est rapatrié ayant à peine posé le pied dans l'île. De retour à Paris, il essaie de donner des leçons de mathématiques et tombe rapidement dans la misère. 11 vend tous ses effets, et part pour Amsterdam, où il écrit quelque temps dans un journal français. Il prend ensuite du service en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse, trouvant partout des protecteurs, et même des protectrices, et ne manquant pas de se fâcher avec eux à la première occasion. Il revient en France après six années d'aventures, et part pour l'Ile de France avec un

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brevet d'ingénieur. Il ne tarde pas à se mettre à dos tous les officiers, et l'intendant Poivre. Ce fut sa dernière étape dans la carrière d'ingénieur, où il avait tâté de tous les services, et n'avait réussi qu'à se faire des ennemis en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse, et surtout en France. Il était sur le pavé de Paris, à trente-quatre ans, sans place, sans revenus, sans économies, et sans amis. Il eut pourtant alors quelque liaison avec Jean-Jacques Rousseau. Leur commune passion pour la botani-^ que et une certaine confonnité d'humeur fit durer cette amitié pendant un peu de temps,et le départ de Jean-Jacques pour Ermenonville leur épargna le chagrin de la rompre. D'Alembert l'avait introduit dans quelques salons, où se faisaient alors les re nommées; il n'y réussit pas et n'y revint pas. Il avait rapporté de nombreux matériaux de ses voyages en Amérique. Il publia d'abord un Voyage à Vile de France qui fut peu apprécié malgré son mérite. Il travailla ensuite pendant six années, et dans un dénuement complet, à ses Études de la nature, pour lesquelles, à force de peine, il parvint à trouver un éditeur. Cette fois le succès fut immense. Quatre ans après^ il donna Paul et Virginie qui le fit entrer définitivement dans la gloire.

!1 publia, en 1789, les Vœux d'un solitaire^ qui -exposaient éloquemment tous les principes libéraux dont le premier mouvement révolutionnaire ^st sorti, et en 1792, la Chaumière indienne^ véritable satire contre le clergé et les a:adémies, mais satire de premier ordre. Les honneurs vinrent alors le chercher. Il fut porté, avec Sieyès, Saint-Martin, €ondorcet, Berquin, sur la liste des candidats pour la place d'instituteur du prince royal. Louis XVI le nomma intendant du jardin des plantes et du cabinet d'histoire naturelle. Enfin un décret de la Convention, du 19 brumaire an III (novembre 1794), le chargea de l'enseignement de la morale à l'École normale de 1794. L'affluence à sa première leçon fut énorme. Il était fort troublé, n'ayant jamais parlé en public, et ne se sentant aucune vocation pour le métier d'orateur. Il commença par ces mots : « Je suis père de famille, et j'habite à la campagne... » On l'interrompit aussitôt par des applaudissements bruyants et réitérés, et par des acclamations, qui ne permirent pas d'entendre le reste de ia leçon. Cette place le désignait pour l'Institut et pour la section de morale. Aucun des choix faits par le Directoire ne fut aussi populaire.

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L'Institut ne tarda pa$ à être sa principale res« source, car sa place au Jardin des plantes fut supprimée, TËcole normale fut licenciée, et la contrefaçon dévora la plus grande partie du produit de ses ouvrages. 11 eut le tort d'initier le public à ses misères privées, d'accepter, et même de demander des services d'argent; et tant de déboires accumulés, de contrariétés et d'avanies, aigrirent encore une humeur qui, on n'en a vu que trop de preuves, n'avait jamais été très conciliante. Il ne. se fit pas aimer à l'Institut. On ne voit que le vieux Ducis qui ait eu avec lui des relations affectueuses. Il se plaint particulièrement, dans ses Lettres ^ de sa classe et de sa section. Il dit qu'on s'efforçait de le tenir à l'écart, non seulement pour les séances publiques, mais même pour les séances privées. Cette petite persécution pourrait bien n'avoir existé que dans son imagination. 11 avait porté, pendant plus de quarante ans, sa supériorité, une supériorité immense, sans pouvoir la prouver aux autres, ni peut-être se la prouver suffisamment à lui-même. Cette situation n'est pas faite pour entretenir l'égalité d'humeur. Même quand il fut arrivé à la gloire, et que son grand talent de poète et de peintre eut éclaté, on continua, non sans raison, de

LA KQRALE. ttk

le regarder conlme un demi-^savant. Il le savait, il en souffrait, surtout pendant son administration au muséum. Il souffrait aussi de ce besoin d'argent , et qui sait s'il û'avaiit pas au fond du cœur le sentiment de manquer de courage et de dignité? Tout l'irritait et tout l'affligeait. Une seule épine lui faisait plus de mal que l'odeur de cent roses ne. lui faisait de plaisir. Il était, comme Le Tasse , Pascal, Jean-Jacques Rousseau, de la famille de$ illustres malheureux.

Il fut chargé, en Tan V, de . proposer des sujets de prix au nom de la section. Il apporta trois sujets qu'il avait ainsi formulés.

« Premier sujet. — Les sociétés humaines étant composées de despotes, de patriotes et d'esclaves, on demande si les sentiments d'ambition, d'égalité et de servitude sont également naturels aux hommes, ou lequel de ces trois sentiments leur est inspiré par la nature et doit être cultivé dans leurs enfants. » Second sujet. — Quelles seraient les institutions les plus propres à ramener un peuple aux principes: de la morale après les révolutions politiques ?

» Troisième sujet, — Quelle est la nature de l'enseignement que le gouvernement doit à tous les enfants de la République ?»

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La classe fit choix du second sojet. 11 n'attira pas beaucoup de concurrents. Le prix ne fut pas donné. Trois mémoires seulement avaient paru présenter quelque intérêt. Le concours pour le prix de morale fut prorogé de deux ans, mais sur une question nouvelle ainsi formulée : ^ L'émulation est-elle un bon moyen d'éducation ? »

En l'an VII, Bernardin de Saint-Pierre lut un mémoire sur la solennité qu'il conviendi*ait de donner à la distribution des prix de l'Institut. La question était assez délicate. Même aujourd'hui elle est fort mal résolue, L'Académie française fait lire publiquement la pièce qui a obtenu le prix d'éloquence ; elle constate, dans le rapport de son secrétaire perpétuel, le mérite des autres ouvrages couronnés. Les autres académies ne lisent aucun mémoire, même par extrait; elles ne donnent leur jugement motivé que pour certains prix importants. Le reste est simplement mentionné, dans une liste rapidement lue, à peine écoutée, et le public même, si ce n'est celui des séances de l'Académie des beaux-arts^ ne prend pas la peine de saluer par des applaudissements les noms des lauréats. On. peut dire aujourd'hui, pour excuser ce défaut de solennité, que les prix sont nombreux, et la liste

LA MORALE. ëSi

longue : il n'en était pas de même au début de rinstitut; il n'y avait en général que six prix et six lauréats. Les prix n'étaient plus deâOO livres et, de 600 livres, comme autrefois les prix d'éloquence de l'Académie française. Us étaient uniformément de cinq hectogrammes d'or frappés en médaille (1667 francs). Mais les savants et les lettrés, malgré leur dénuement, sont moins sensibles à Targent qu'à la gloire, et l'Institut comprit que pour rendre ses prix désirables, il devait les entourer d'un certain éclat. Il fallait en trouver le moyen. On pensa d'abord à lire publiquement les mémoires; mais les lire, même par extraits, était difficile, presque impossible. On avait été obligé, après les premières séances publiques, de réduire le nombre des lecteurs; on en avait supprimé trois; on ne pouvait pas tout à coup en introduire six, et six étrangers. Il fut pourtant décidé,sur la proposition de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on lirait les mémoires couronnés, mais que, pour ne pas retenir le public trop longtemps, on les lirait avant la séance. C'était leslire devant les banquettes, ou pis encore, pendant le bruit et les disputes des arrivants. Cette décision assez étrange ne paraît pas avoir eu de suite. Une autre mesure proposée par Bernardin de Saint*

Pierre consislait à publier les mémoires. Mais toujours revenait la même objection : il y en avait six. à publier chaque année pour tout l'Institut, deui au moins pour la classe. Us pouvaient être longs, occuper toute la place au détriment des travaux des membres. Publier seulement les mémoires qui obtiendraient le premier prix, cen*était pas mettre les pièces du procès sous les yeux du public, et le faire juge des décisions de la classe. Que ferait-on des seconds prix et des mentions honorables? Des publication3 par extraits paraissaient impossibles; il ne s'agissait plus de morceaux d'éloquence, comme à l$i défunte Académie française. On s'arrêta à des comptes rendus. Un membre de la classe dut être chargé de résumer les mémoires couronnés, et d'en extraire tout ce qu'ils contenaient d'utile. L'idée était honorable pour le courage de l'Académie; elle n'était pas praticable. Il fallait trouver des membres de bonne volonté pour écrire ces abrégés. Daunou, Anquetil se dévouèrent tour à tour à cette tâche ingrate, et l'institution tomba peu à peu, faute d'abréviateurs et faute de lecteurs. En l'an VIII, le ministre de la marine demande à r Institut des instructions pour le capitaine Baudin, ^ qui entreprenait un voyage de circumnavigation. ^

Bernardin de Saint-Pierre fut nomme commissaire. Celte fois au moins son rapport fut trèâ admiré, et les conclusions furent adoptées. Elles étaient fort simples : les deux principales consistaient à avoir à bord un biniou, et à jeter de temps en temps à la mer une bouteille vide, contenant la date du jour, avec indication de la latitude et de là longitude. C'était un moyen peu dispendieux de parvenir à connaître les divers courants de l'Océan. Il pouvait servir aussi à des équipages naufragés suc des écueils. Le biniou paraissait, à rauteùr des Éludés sur la nature^ préférable à toute une pharmacie. Il avait vu les matelots bretons, en entendant les airs de leur pays, oublier les atteintes du scorbut, et se remettre à danser. Oa pense bien que la classe ne se borna pas à ces deux grandes découvertes. Elle comptait Fleurieu et Bougainville parmi ses ' membres, et Bernardin lui-même avait une longue expérience des voyages.

Mais le coup d'éclat de Bernardin ce Saint- Pierre fut le rapport qu'il déposa à propos du concours sur cette question : « Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple ?» Il se produisit un incident extrêmement honorable pour lui, et qui jette un grand jour sur

la siluation des esprits dans la seconde classe de r Institut. Ce qui dominait dans la classe, ce n'était pas l'athéisme, car on n'y comptait d'athées déclarés que Cabanis et Naigeon; mais bien les complaisants de l'athéisme, qui, pour épargner les scrupules d'une minorité puissante, foulaient aux pieds ceux d'une majorité trop facilement et trop lâchement résignée. La même faiblesse coupable se retrouvait dans les actes et le langage du gouvernement. On avait pris son parti de ne plus parler de Dieu. A l'impiété débordante et sanglante de 179S avait succédé la période de l'impiété par prétention. Les concurrents, fidèles aux doctrines qui avaient cours dans les écoles et dans les documents officiels, persuadés d'ailleurs, non sans raison, que l'Institut étaitl'encyclopédie vivante, n'avaientparléquod'une morale résultant du contrat social, ou de la nature de l'entendement, ou de l'intérêt bien entendu de l'homme et de la société; en un mot, d'une morale indépendante non seulement de tout dogme positif, mais de toute idée religieuse. Ce fut, pour Bernardin de Saint- Pierre, une raison d'en appeler hautement à l'idée de Dieu, et d'appuyer la morale humaine sur la morale divine. Il alla même jusqu'à rappeler, dans son rapport, les principales preuves de l'exis-

tencede Dieu. On devait s'y attendre de sa part; car iln'avait jamais abandonné, ni caché ses croyances; ses Études de la nature étaient pleines de Dieu ; il en parlait avec l'accent de Fénelon, et c'était un des grands charmes de ses ouvrages. Le passage de son rapport où il proclamait sa foi philosophique fut accueilli par des murmures, et il ne tarda pas à être interrompu avec violence. Naigeon regardait ces déclarations comme des attaques personnelles à lui adressées ; Volney se départait de son calme accoutumé; Cabanis, ordinairement si maître de lui, ne pouvait plus se contenir. « Je jure, s'écria-t-il, que Dieu n'existe pas ! » Devant ce serment d'une nouvelle sorte et le tumulte qui s'était produit, Bernardin de Saint-Pierre se retira. Il se rendit dans la salie voisine qui était la bibliothèque, et de là il écrivit à ses confrères pour les conjurer de ne pas supprimer la profession de foi qui terminait son rapport, a Je n'y changerai rien, disait-il ; il y va de mon honneur et du vôtre. > On avait proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu, « par respect pour la liberté de conscience; » car la conscience délicate des athées se trouve blessée par toutes les manifestations de la conscience des autres. « C'est la méchanceté des hommes, disait Bernardin de Saint-Pierre dans

sa lettre à ses conFrères, qui leur fait méconnaître une providence dans la nature; ils sont comme le$ enfants qui repoussent leur mère parce qu'ils ont été blessés par leurs compagnons ; mais ils ne se guérissent qu'entre ses bras. » Cette lettre touchante ne produisit aucun effet; la lecture publique du rapport ne fut point autorisée. 11 se contenta, pour toute protestation, de le faire imprimer et distri^ buer à la porte de la salle des séances.

Mercier*, que le Directoire lui avait donné pour collègue dans la section de morale, ne serait plus connu aujourd'hui sans son Tableau de Paris^ et de son Tableau de Paris^ on ne connaît guère plus que le nom. Il a beaucoup écrit : on peut même dire qu'il n'a que trop écrit. Drame, histoire, critique, grammaire, il a abordé tous les genres avec une facilité sans égale, et, quoiqu'il ne man*^ quât pas de talent, avec plus d'étrangeté encoreque de talent. Son Tableau de PariSy tout rempli de déclamations et de paradoxes, avait eu en France et dans toute l'Europe un succès immense. Si l'auteur avait plus raconté et moins déclamé, on trouverait à présent plus d'intérêt et de plaisir à

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