Né à Paris le 6 juin 1740, mort le 25 avril
le lire; mais il aurait été moins populaire parmi ses contemporains. Ce livre ressemble à un recueil d'articles écrit pour un journal mondain, et dont quelques-uns sont bien faits. On pouvait à la rigueur faire de ce polygraphe infatigable, de cet aventurier littéraire, un membre de l'Institut, pour bien montrer qu'on rompait avec les traditions des anciennes académies ; il était au moins étrange de le placer parmi les moralistes. Il débuta par frapper un grand coup. L'Institut, à peine constitué, s'était empressé de demander pour Descartes les honneurs d'une sépulture au Panthéon. Mercier protesta bruyamment, pour bien établir son indépendance. Il trouvait Descaries impuissant et Newton ridicule, II disait, qu!iL fallait renoncer à jouer les tragédies de Corneille. Il aurait voulu qu'on les remplaçât par ses propres drames, pour régénérer la scène française ; et il eut à ce sujet de longs démêlés avec la Comédie française, qui n'était pas de cet avis. Plusieurs de ces drames se jouaient encore en province, sous la Restauration, Ce sont des pièces romantiques, longtemps avant le romantisme. Il avait l'idée; il lui manquait le talent. Il lui manquait aussi cette fixité dans les opinions qui nemessied pas à un moraliste. Dans son Tableau de
Paris j après avoir dit, en passant, dans un chapitre assez violent contre la religion : c II n'y a plus que les garçons perruquiers qui fassent des plaisanteries sur la messe. La dit qui veut, Tentend qui veut; on ne parle plus décela; on ne se soucie plus de cela, it il écrit sur Notre-Dame un chapitre conçu, par anticipation, dans le sens de V Esprit du christianisme. Tous ses livres sont ainsi remplis de contradictions et de disparates. On y trouve même de belles choses. Il aurait été bien malheureux si, à force d'écrire, et de parler de tout, et de ne subir aucun frein, il n'avait pas fait quelques rencontres. Il trouvait une idée juste, par hasard, comme un aveugle peut trouver la porte pour sortir. Il semble que, luùiiie eu un temps uù un philosophe ne pouvait plus s'étonner de rien, l'illustre Bernardin de Saint-Pierre, le grave Lakanal, l'évêque Grégoire durent quelquefois souffrir du voisinage d'un homme qui n'accordait aucune éloquence à Bossuet, qui accusait Boileau d'avoir perdu la poésie française, qui voulait bien reconnaître par grâce un peu d'esprit à Racine, et qui se vantait d'avoir, à lui seul, détruit les parlements, et amené la mode des chapeaux ronds.
Avant d'en faire un membre de l'Institut, on Ta-
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vait bombardé homme politique. Les Jacobins TaU tirèrent, à son entrée dans la Convention, par leurs extravagances, mais ce qui est honorable pour lui, ils ne tardèrent pas à le dégoûter par leur cruauté. Il ne pouvait être radical qu'en théorie; bon homme et honnête homme, au demeurant. Il se rangea bien vite parmi les modérés delà convention et vota conti'e la mort du roi. Il protesta ensuite contre le 31 mai, et il était en prison, attendant le tribunal révolutionnaire, quand le 9 thermidor le délivra.
Sa carrière comme membre de l'Institut fut, comme toute sa vie, mêlée de bien et de mal. Il parla beaucoup ; il ne laissa aucune trace. Son impertubable confiance en hri-même-fit de^4ui un membre encombrant. Il était de ces hommes qui .compromettent les bonnes causes de deux façons, par le défaut de talent et par le défaut de modération. Il entreprend un jour, dans cette académie, où l'on n'admettait que les doctrines de Locke et de Condillac, de défendre le rationalisme. C'était une idée juste, et une action courageuse. Mais, comme pour rendre à dessein sa tâche plus difficile, il identifie le rationalisme avec la théorie des idées innées. Lerapporteur des travaux de l'an VIII (c'est
Daunou,) le raille un peu lourdement, et le réfute très faiblement, t Les idées innées, dît-il, furent partout abandonnées, après la réfutation que Locl^e enavait faite. Le citoyen Mercier veut aujourd'hui les faire revivre. Il s'élève contre une doctrine qui met rame dans une sorte de dépendance des sens; il s'indigne devoir notre intelligence liée à la matière dans ses plus sublimes opérations. D s'écrie que notre être s'aperçoit lui-même, que notre pensée est un éclair de l'existence éternelle. Eu l'écoutant, on croit souvent entendre Platon. (Ce parallèle, ajoute le rapporteur, ne peut offenser le citoyen Mercier.) Si Ton ne partage pas l'opinion du citoyen Mercier, dit-il encore, on respectera le motif qui Ta fait naître. Il a craint que la doctrine de Locke ne devînt favorable au matérialisme. A-t-il donc oublié que Locke était religieux?... »
De Gérando et Destult de Tracy avaient attaqué le système de Kant: et, ce qui est regrettable, ils l'avaient attaqué sans le bien connaître. Mercier démêle que le système de Kant était une forme du rationalisme, et sans l'étudier autant qu'il l'aurait fallu pour avoir le droit d'en parler, il entreprend de le défendre, et impose intrépidement à la classe
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la lecture de plusieurs mémoires * sur un système qu'il ne connaît pas, que la classe ne connaît pas davantage, et que de Gérando lui-même a très imparfaitement étudié de troisième main. Mercier ne connaît pas mieuxUbistoire ancienne, contre laquelle il part en guerre. Il appelle son mémoire : Appréciation de Vhistoire ancienne. — « Ce que j'aime le plus après le roman, dit-il, c'est l'histoire. 7> Mais il ajoute : a Rien déplus favorable poj^r toucher au grand, que de ne rien savoir de ce qui s'est passé. » L'histoire est un océan qui s'accroît sans cesse, et' par la multiplicité des faits et la variété infmie des appréciations, ne peut être qu'un aliment pour la curiosité. On énonce une loi générale, et, si l'on vit un peu plus longtemps, ou si on étudie ua peu plus et un peu mieux le passé, on découvre incessamment des faits qui la détruisent. Le philosophe, dit-irencore, n'a qu'une clef pour une serrure qui se renouvelle tous les jours. Si nous ne connaissionj^- Catilina que par des mémoires écrits de sa main, nous jurerions qu'il fut vertueux ; et comme»nous le connaissons ou croyons le connaître par les diatribes de Cicéron, nous jurons qu'il fut criminel.
1. Quatre mémoires sur Kant et un mémoire où il compare le système de Kant et celui de Fichte.
Quand même les faits seraient certains et les jugements infaillibles, nous ne pourrions tirer aucune utilité 'de Thistoire, car la scène de Thumanité, et l'humanité elle-même sont emportées dans un éternel changement. Les traditions, qu'on dit si vénérables, ne sont que de solennelles niaiseries. Elles sont l'immobilité ou le recul; le mot de l'humanité est « en avant ! B Abandonnons les légendes et les souvenirs, comme on abandonne les vieilles paperasses d'un procès malheureux.
Nous avons déjà rencontré le mémoire de Mercier dans lequel il établit une distinction entre la langue et le langage. C'est ce mémoire qui donna à l'une des séances publiques de l'Institut l'aspect d'une salle de théâtre, le jour d'une première représentation quand la pièce est sifflée. Il faut convenir que la pièce ne méritait pas un meilleur sort; le sujet même est mal défini ; on ne sait pas bien si Mercier veut opposer le langage naturel au langage articulé, ou la langue du peuple à celle des académies. Il mêle ensemble ces deux points de vue, de sorte que tout le mémoire n'est qu'une suite de déclamations d'où ne sort aucune clarté. Il semble pourtant qu'il a voulu s'insurger contre la prétention, si fortement enracinée dans notre
pays depuis ie xvir siècle, d'avoir un dictionnaire fermé, et une grammaire immuable. Il exprime même assez heureusement cette pensée en disant : « Le langage de Montaigne vaut bien la langue de Malherbe. )i Langue ou langage, cela est intelligible; mais voici qui l'est un peu moins. ^ La clarté du langage vole dans les campagnes et s'élève au sommet des monts sur l'aile des zéphirs; la langue obscure est dans les pensées raffinées des savants. La pompe qui enfle la bouche, et qui remplit les oreilles de termes vastes et résonnants pour nommer les petites choses, n'a point lieu dans le langage. Simplicité, naïveté, vivacité, tels sont ses caractères. » A la réorganisation de 1803, on fit de Mercier un membre de la classe d'histoire et de littérature ancienne.
On aurait pu penser que Grégoire* serait un des membres les plus actifs de l'Institut. Il aimait Tlnstitut et il aimait à écrire. Il n'était pas de ceux qui travaillent lentement, et qui hésitent longtemps avant de se décider à publier. Il a toute sa vie beaucoup agi, beaucoup osé, beaucoup improvisé. Né en 1 750, dans un villageprèsde Lunéville, d'une famille
4. Né à Vého (Meurthe) le 4 décembre 4750, mort à Paris le 2^ avdl 1831.
2i4 UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
pauvre, il fît ses études chez les jésuites de Nancy : t Je conserverai jusqu'au tombeau un respectueux attachement envers mes professeurs, écrit-il dans ses Mémoires j quoique je n'aime point l'esprit de la défunte Société, dont la renaissance présagerait peut-être à l'Europe de nouveaux malheurs. » Ses études terminées, il se jeta avec avidité sur les livres défendus, fréquenta la jeunesse incrédule de Nancy, se sentit dévoré de doutes, en triompha, et se voua au sacerdoce, t Catholique par conviction, prêtre par choix, disait-il. » Il obtint, en 1773, le prix de l'Académie de Nancy, pour un éloge de la poésiç; il était alors professeur au collège de Pontà-Mousson ; en 1788, il fut couronné par l'Académie de Metz, pour son Essai sur la régénération physique et morale des juifs. A cette même époque, il commença ses campagnes pour l'abolition de l'esclavage, en publiant un mémoire en faveur des gens de sang mêlé de l'île de Saint-Domingue. Il était entré depuis plusieurs années dans le ministère, et était devenu curé d'Embermesnil : un curé exemplaircy dévoué à ses fonctions, et procurant de tout son pouvoir le bien moral et matériel de ses paroissiens.. Il avait fondé pour eux une bibliothèque, et propageait avec activité les nouvelles méthodes
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d'agriculture. Ce curé de village, qui défendait les juifs dans un savant et courageux mémoire et plaidait la cause des nègres, était respecté dans le clergé et connu par les philosophes, dont il partageait en politique les aspirations libérales, llassista, comme commissaire du clergé, aux assemblées électorales de Nancy. Il en fût l'âme: Son nom sortit le premier de l'urne pour la dépulation. En mettant le pied dans la salle des états généraux, il était catholique, prêtre, déjà républicain, rempli de projets pour la réforme du clergé et la régénération de la France ; tel il était ce jour-là, tel il fut pendant toute sa carrière politique et pendant sa vie tout entière; car il n'y eut pas de vie plus agitée, pUis mêlée aux événements de toute sorte, et plus constamment attachée aux mêmes principes ou occupée des mêmes projets. « Quand on considère la prodigieuse activité de Grégoire à cette époque, dit un biographe*, on croirait qu'il était arrivé aux états généraux porteur de tous les plans de perfectionnement inventés dans l'univers entier, et qu'il s'empressait de les mettre au jour de peur qu'il ne s'en égarât quelques uns. t> Il fut, dans le clergé, un