‹ Une académie sous le DirectoireChapitre 32 sur 54 · Né à Paris le 15 juillet 1738, mort le 28 février · texte numérisé non relu

Né à Paris le 15 juillet 1738, mort le 28 février

Il servait de secrétaire, OU d'humble collaborateur, à d'Holbach et à Diderot, ses deux idoles. 11 avait pour Diderot un autre mérite : il était son écouteur en titre. Diderot, dont la vie était un monologue éternel, avait besoin d'un écouteur dans l'intimité : il avait pris Naigeon, et s'était attaché à lui, malgré les ridicules du personnage. On avait fait de lui ce portrait :

Je suis savant; je m'en pique, Et tout le monde le sait.

Je vis de métaphysique, De légumes et de lait.

J'ai reçu de la nature Une figure à bonbon:

Ajoutez-y ma frisure.

Et je suis monsieur Naigeon.

La métaphysique dont il vivait était de l'espèce la moins compliquée. Elle tenaiten ces trois mots: matérialisme, fatalisme, athéisme. 11 avait une seule lois entrepris de faire acte de citoyen. C'est au moment où l'Assemblée nationale discutait le préambule de la constitution. Il écrivit alors une adresse à l'Assemblée pour la prier de ne pas prononcer le nom de Dieu, a Le gros d'une nation, disait-il, restera toujours ignorant, peureux, et par conséquent superstitieux. L'athéisme peut être la doctrine d'une petite école, mais jamais celle d'un

grand nombre de citoyens, encore moins celle d'une nation. La croyance à l'existence de Dieu, ou la vieille souche, restera donc toujours; or, qui sait ce que cette souche abandonnée à sa végétation peut produire de monstrueux ? Je ne conserverais donc pas les prêtres comme des dépositaires de vérités, mais comme des obstacles à des erreurs possibles et plus monstrueuses encore; non comme les précepteurs des gens sensés, mais comme les gardiens des fous; et leurs églises, je les laisserais subsistercomme l'asile et les petites maisons d'une certaine espèce d'imbéciles, qui pourraient devenir furieux si on les négligeait entièrement. » L'Assemblée constituante n'adopta pas le programme de Naigeon ;. il fut obligé d'attendre Ghaumette.

Il est bon que toutes les opinions soient représentées dans un corps savant; c'est une des conditions de la^ liberté; mais, dans une section de six membres, cette diversité rend le travail commun assez difficile. Il y avait dans la section un athée, deux indifférents, un déiste de la religion du Vicaire savoyard, un théophilanthrope, et un évêque. Au point de vue politique, il y avait deux régicides, peut-être trois, si l'on compte Grégoire. Enfin, les professions n'étaient pas moins diverses, puis-

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qu'on y trouvait un ingénieur, un avocat, un professeur, un piêlre, un journaliste. Comment des hommes si différents pouvaient-ils s'accorder pour choisir un sujet de prix, pour juger un concours, pour répondre à une question posée?

Les attributions mêmes de la section étaient mal définies: non qu'il y eût incertitude sur l'objet et la nature de la morale; mais il était malaisé de bien dislinguer cette section des sections avoisinantes. On tombait dans la confusion pour avoir trop cherché la séparation. Si les moralistes étudiaient les principes de la raison et les faits de la nature humaine, ils empiétaient sur l'analyse des sensations et des idées; s'ils recherchaient quels étaient les devoirs de l'homme dans la société, ils faisaient de la science sociale ; s'ils s'occupaient des moyens de fonder la prospérité publique et d'assurer le bonheur des citoyens, ils devenaient des économistes. La conséquence de cette situation doublement difficile fut qu'il n'y eut, dans la section, que des travaux isolés, sans aucune connexion entre eux; que plusieurs membres ne communiquèrent aucun mémoire; que d'autres apportèrent des mémoires absolument étrangers àla morale ; que les concours demeurèrent sans résultats. Les membres de la section produi-

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sirent isolément et en dehors de l'Institut quelques écrits distingués;lasectionaeproduisit rien". Elle fut très inférieure à la section de philosophie, qui avait fait faire de grands pas à la psychologie et à la science des signes. Elle ne fut pas même heureuse dans ses concours. Elle fut obligée de retirer plusieurs des sujets qu'elle avait proposés, faute de concurrents, ou du moins de concurrents de valeur.

J'ai rappelé plus haut le sujet mis au concours en l'an V sur la proposition de Bernardin de Saint-Pierre, « Quelles seraient les institutions les plus propres à ramener un peuple aux principes de la morale après les révolutions politiques? » Nous avons vu que Bernardin de Saint-Pierre fut malmené par Volney et Naigeon pour avoir invoqué dans son rapport l'idée de Dieu et les croyances rationalistes. Il fallut retirer le sujet au bout de deux ans. On le remplaça par celui-ci : « L'émulation est-elle un bon moyen d'éducation? » Celte fois, il y eut un vainqueur, et ce fut le citoyen Feuillet, sous-bibliothécaire de l'Institut.

La section proposa encore cette question : « Quel est le véritable caractère de la bonté dans l'homme public? » Il paraît que les hommes de talent ne

furent pas tentés de faire cette recherche; il ne leur parut pas qu'on pût tirer autre chose d'un pareil sujet qu'une dissertation de collège. Il y eut quelques mémoires sans aucun mérite; le sujet fut retiré.

Enfin, la section trouva un sujet qui était bien un sujet de morale, et qui, traité par une plume habile, pouvait intéresser, non seulement les moralistes, mais les philosophes et les hommes de gouvernement. Voici le programme qu'elle publia :

« Jusqu'à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? »

Mais les temps de la loi Grammont et de la Société pro lectrice des animaux étaient encore éloignés; et le concours, comme la plupart de ceux que la section de morale avait institués, n'aboutit qu'à un échec.

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