‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 2)Chapitre 1 sur 129 · Une actrice en voyage, piéce en un acte · texte numérisé non relu

Une actrice en voyage, piéce en un acte

Le précieux document antique connu sous le nom de Table de Peulinger nous offre , sur le soi de !* Anjou, les noms de quatre villes ou mansions romaines, sur remplacement desquelles les érudils se sont livrés à de nombreuses conjectures : ce sont Juliomago, Segora, Combaristum et Robrica.

L*auteur de ce tableau n*eut point sans doute Tintenlion de composer une carte géographique , dans le sens que Ton donne aujourd'hui à ce mot : négligeant beaucoup de localités importantes, il fit figurer seule* ment dans son tableau celles qui , se trouvant sur les grandes roules , pouvaient servir d^étapes aux légions romaines ; leur position y est marquée d*une manière vague, mais Tindication des distances qui les séparent a une grande importance , parce que cet indicateur eût manqué son but , si elles n*y avaient pas été notées d*une manière à peu près exacte. Ce n^esl pas que

Ton puisse exiger de ces évaluations une précision absolument mathématique, elles avaient probablement été calculées à la manière de nos anciennes lieues de pays , qui , évaluées à vol d*oiseau , ne tenaient pas compte des accidents plus ou moins multipliés du terrain que Ton devait parcourir.

QuoiquUl en soit , le calcul des distances d'une station à Tautre doit entrer en première ligne dans les investigations à suivre pour déterminer le lieu indiqué : si à la distance marquée on a constaté des restes de constructions antiques , il y aura de grandes probabilités pour cette localité , et le doute disparaîtra si le nom moderne présente de Tanalogie avec le nom ancien, mais cette dernière concordance fait malbeureusement souvent défaut. C'est pour n*ètre pas restés fidèles à ces principes que tant de savants recommandables ont échoué dans leurs recherches , ou ont été conduits à des résultats produits souvent par les illusions d*une imagination trop féconde. 11 n'appartient d'ailleurs qu'à celui qui habite la contrée , qui a parcouru les lieux, a recueilli les traditions locales et constaté les traces des monuments anciens, de pouvoir résoudre ces difficiles problèmes.

Quoiqu'on aient pu dire quelques savants, l'opinion générale des historiens qui tous ont reconnu Angers dans la Juliomago de la Table Tbéodosicnne , nous semble ne pouvoir être contestée. En plaçant Angers sur la rive gauche de la Loire, l'auteur de cette Table a commis une erreur à laquelle on ne doit pas attacher une grande importance , quand on voit avec quelle négligence et quelle inexactitude le cours des grands fleuves de la Gaule y est retracé.

Le regrettable Paye et M. Tristan Martiû ont démontré de la manière la plus positive que Segora doit être placée à la Scgourie , commune du Fief-Sau?in , près Beaupreau(l).

Nous avons, en 1853, cherché à prouver que la position de Combaristum devait être fixée à CbÀtelais» lieu qui correspond aux distances indiquées et se lie surtout parfaitement, sous ce rapport, avec la station Sipia (Vie- Seiche) et celle de Condate (Rennes) (2).— Dans ce même mémoire, nous avancions que Robrica pouvait être placée à Saint-Just sur-Dives, c*est cette hypothèse que nous allons essayer de discuter aujourd'hui.

Robrica se trouvant indiquée sur une voie qui conduisait à Tours , il sembla logique à plusieurs savants de la chercher sur la voie d'Angers à Tours , par la rive droite de la Loire. C'est ainsi que cette station fut successivement placée à Longue, par Danville, à Beaufort , par Walkenaer et par H. de Caumont , au Gué d'Ârcis, par H. Matty de la Tour, quoique ce lieu ne recèle aucuns restes de constructions antiques. Cette voie qui suivait dans toute sa longueur la vallée de la Loire , qu'aucune levée ne protégeait alors , devait être fréquemment submergée par les inondations,

(1) Examen des Recherches fiaites jusqu'à ce jour sur h mansion Segora. ln-8«, Angers, 1852. — S»» édition, Poitiers, 1854. — Voyez aussi la curieuse Notiu de M. Tristan Martin. Beaupreau, t854,in-8«.

{^) Notice sur la position de la station gallo-romaine Combaristum. In-8<», Angers, 1853. — Quelques erreurs de chiffres qui se trouvent dans ce mémoire ne changent absolument rien aux résultats qui y sont indiqués.

et fut sans doute abandonnée longtemps ayant celle qui, longeant la rive gauche du fleuye, suivait presque partout les plateaux élevés du coteau. C'est en effet cette route que Tauteur de la vie de saint Florent fait suivre à ce saint personnage , au u^ siècle , lorsqu'il allait du Mont-Glonne(Saint-Florent-le-Vieil) à Tours, visiter chaque année saint Martin , qui lui avait conféré les ordres sacrés. Il le fait passer à Mur ( auyourd*hui Saumur ) et à Candes , où sa présence se révèle par d'éclatants miracles.

C'est donc avec raison que la Table de Peutinger place celte route sur la rive gauche de la Loire : d'Angers elle conduisait à Robrica , puis , se bifurquant , elle se rendait d'un côté à Tours par une direction vers le nord-est, de l'autre, courant à l'est, elle conduisait à Bourges. Voici du reste l'ordre dans lequel les stations sont indiquées avec les dislances qui les séparent :

Juliomago-xvii Robrica -- xxviii. |!^7^^"^

Gabris — xxivAvaricum (Bourges).

Il résulte de cette disposition que Robrica est à 17 lieues d'Angers , Tours et Tassiaca à 28 lieues de Robrica , Gabris à 24 lieues de Tassiaca , et Bourges à égale dislance de Gabris.

Si nous admettons, ce qui est le plus probable, que les dislances sont indiquées en lieues gauloises , que M. de St-Ferjeux a démontrées représenter une élcndue de 2,415 mètres, nous aurons en multipliant celte étendue par 17 , une dislance de 41,055 mètres entre Angers et Robrica. La localilé qui cadrerait le mieux avec cette distance, serait Saumur, dont l'origine antique a été contestée ; qu^il nous soit permis d'exami*

ner en peu de mots , jusqu'à quel point Saurour peut revendiquer Thonneur d*une telle origine.

Dans un mémoire inséré dans les Actes de la Société d'Agriculture d*Angers (tome 2, 1834), on a cherché à démontrer que la fondation do Saumur ne remonte pas au-delà du moyen âge , que l'ancien Murus dont l'existence est constatée dès le iy« siècle , n'était pas Saumur, mais qu il s'agit du village de Murs , près les Ponts-de-Cé. L'auteur se fonde sur ce que la chronique place Mur sur la Loire , tandis que Saumur était alors sur la Vienne. Cette opinion, qui a déjà été victorieusement combattue par M. Godet dans son édition des Recherches historiques de Bodin , opinion contraire du reste à celle des savants Bénédictins qui ont écrit l'histoire de saint Florent , repose uniquement sur une confusion de mots , dont il est facile de trouver l'explication.

Dès les temps les plus reculés le confluent de la Vienne et de la Loire a dû être à Candes, ou à peu de distance, comme le prouve le nom de cette petite ville (Coudâtes). Hais le bras de la Loire où la Vienne se jette, lui étant perpendiculaire, a conservé longtemps le nom de Vienne, quoique les eaux de la Loire y fussent mêlées. Voilà pourquoi d'anciens titres placent l'abbaye de Saint-Maur sur la Vienne , voilà pourquoi aussi les anciens historiens ont placé Saumur tantôt sur la Loire , tantôt sur la Vienne. Bourneau , dans son Déluge de Saumur, publié en 1618, dit : « La » Vienne entre en Loire à Candes, et ne perd son nom » qu'au-dessous de Saumur. • Aujourd'hui encore les mariniers donnent le nom de Vienne au bras de Loire qui passe sous les murs de Saumur. On ne peut donc

rien conclure des contradictions des historiens à cet égard. Sans doute au ly^ siècle le Saumur actuel n*existait pas , mais l'admirable position de la forteresse, ce promontoire escarpé, défendu au nord par la Loire, au midi par le Thouet , avait reçu des habitations dès la plus haute anliquité. Sur ce plateau consacré par la religion druidique , un lac sacré révéla , plusieurs siècles plus tard , les nombreuses offrandes déposées sur ses bords par les croyanls (1) Puis les conquérants de la Gaule s'emparèrent de celte position, cdmme le prouvent les médailles romaines trouvées dans les champs voisins. La plus ancienne chronique de Saint-Florent , écrite au xir siècle , ne laisse aucun doute à cet égard : « Fuit in loco ubi nunc emi- » net Salmurus, ab antique fabricatum castellum. » Quelques maisons groupées autour de cette forteresse antique formaient la ville, le reste se composait d'habitations creusées dans un rocher perpendiculaire comme une muraille , d'où était venu ce nom primitif de Murus (2). Si l'on cherche. vainement aujourd'hui dos traces de constructions romaines, n'est-il pas permis de supposer que les châteaux édifiés à différentes époques sur ce vaste plateau, les ont fait dispa-

(1) Godard, VAnjou et ses Monuments, toro. 1 , p. 334.

{t) Si le village de Murs , près les Poots-de-Gé , a reçu ce nom des restes de constructions anciennes qu'on y a trouvées , il est plus que probable que ce lieu dut porter un autre nom à Tépoque romaine. Voyez à ce sujet V Anjou et ses Monuments de M. Godard, qui cite un ancien document où Saumur est appelé Murus super Toarium fluvium : « Évidemment , dit-il , Mur sur le Thouef ne • peut être que Saumur et non Murs près les Ponts-de-Cé. » Tom. i , p. 128.

raiire ou les ont entièrement recouvertes ? On aurait donc pu sans trop d'invraisemblance placer Robrica à Saumur , mais à deux lieues plus loin au midi , remplacement d'une ville romaine, dont Inexistence ne peut être le sujet d*aucun doute, pouvant offrir des probabilités , il. convient de les examiner. Essayons cependant auparavant de préciser la direction de la voie qui devait y conduire.

Partant d'Angers (Juliomagus) , elle traversait la Loire, et, gagnant le coteau vers Juigné, elle suivait la direction de ce coteau , anciennement très peuplé si Ton en juge par les anciennes églises souvent très rapprochées qui y existent encore, telles que Sainl-Almand, Saint-Jean-des-Mauvrets, Saint-Saturnin , Saint-Sulpice , Blaison , Gobier , elle tombait à Chiriacum (1), aujourd'hui St-Rémy-la-Varenno, où des restes de constructions romaines ont été observés, puis à Glanofolium, où s'établit au vi' siècle, la célèbre abbaye de Saint-Haur-sur-Loire,. elle traversait le territoire de Saint-Georges-cfes-Sept-Foies , pour arriver au Tboureil, où se voient encore de puissantes murailles (amplecton) , doul une porte le nom de Tour de Galles, Bientôt elle gagnait Gennes qui dut être, à l'époque romaine, un chef-lieu d'habitations assez considérable. « Un amphithéâtre , un aqueduc , 9 une voie romaine , des murs devenus catholiques , 9 mais qui très probablement furent ceux de deux » temples payens , la découverte d'une tête d'idole » étrange de forme et de physionomie , le nom même » d'un saint en vénération dans le pays, saint Fort ,

(1 ) Ce nom indique des habitations souterraines.

9 évidennnnent de souche herculéenne et sans doute » descendant de TOgmius gallo-romain..., sont des «preuves suffisantes à l'appui de nos conjectures. » Gennes assurément fut une ville gallo-romaine et » plus anciennement une résidence gauloise, ainsi que K rindiquent de nombreux peulvans et surtout le su- » perbe dolmen de la Madelaine (1). »

De Gennes, regagnant le coteau, la voie montre encore à découvert, sur un espace assez étendu, un pavage formé par d'énormes blocs de grès régulièrement enchâssés dans le sol. Bodin qui , dans sa seconde édition de ses Recherches, mentionne cette partie de la voie romaine , s'étonne de ne Tavoir remarquée qu*en 1825 : il est surprenant qu'il n*en ait pas vu d'autres traces très apparentes , à environ trois kilomètres plus loin , non loin des ruines de Saint- Macé, où la chaussée se montre encore élevée, au milieu de la dégradation de ces chemins abandonnés.

L'archéologue visite toujours avec intérêt cet ermitage de Saint-Macé , où se rencontrent les traditions du style romain dans les murailles , où Ton distingue ici le petit appareil imbriqué, là l'appareil réticulé entremêlé de cordons de briques. Élevée près d'un lieu nommé Clemenliniacum, cette église a pu remplacer un temple payen : un autel antique qu'on ^it y avoir été trouvé , confirmerait cette conjecture , et la consécration de l'église placée sous l'invocation du bon Larron, permet de supposer que c'était un temple de Mercure. César nous apprend que ce Dieu était très honoré dans la Gaule^ deum maxime Mercurium colunt

(1) Godard, V Anjou et ses Monuments, tom. 1 , p. 86.

(Coin., lib. 6), il était le Dieu protecteur des routes et des voyageurs, viarum atque ilinerum ducem, et c*était surtout au point do fonction de plusieurs routes qu*étalent placées ces effigies informes qu'on nommait Hermœ ou Termes (1). Or, le nom de la forteresse élevée près de là au moyen Age, Ctulrum de Treviii ( aujourd'hui Trêves), semble indiquer que trois chemins se réunissaient en ce lieu.

Continuant toujours à suivre les sinuosités du coteau , la voie romaine atteignait bientôt le camp romain de Chenehutte. Ce camp dont le périmètre est encore si bien déterminé , où des débris de constructions antiques ont été si souvent découverts, où le sol est jonché de firagmenis de poteries , et où de nombreuses médailles romaines ont été recueillies , a dû fixer de bonne heure Tattenlion des antiquaires. Samson, Robin , la Sauvagère n*ont point hésité à y voir remplacement de Robrica ; notre historien Bodin,qui a soigneusement étudié cette contrée qu'il habitait, a partagé cette opinion ainsi que plusieurs autres archéologues ; cependant elle ne nous semble pas admissible, parce que ce lieu ne répond pas à la dislance indiquée sur la carte , et ne présente aucune similitude dans les noms. Le nom celtique qui nous est parvenu sans altération (Chenehutte^ Keûneûd, Bois coupé, en cello-breton) sembla trop barbare è Toreille délicate des Romains, ils donnèrent à la ville conligu6 au camp , le nom de Orvallis ( Ora vallis , orée ou bord du vallon ) , nom parfaitement adapté à la position qu'occupait celte ville. A défaut de documents

(1) Bergier, Histoire des grands chemins, lom. 1, p. 329.

écrits , consultez les traditions locales , annales vivantes plus véridiques que Tbisloire. Interrogez les babitanls, il n*en est pas un qui, en vous montrant le plateau nommé les Sabks, n'egoute : ici était la ville d'Or val. « Il faut fouiller ce champ ( dit Bodin ) élevé » à quarante ou cinquante mètres au-dessus du ni- » veau de la Loire , et voir les nombreux débris qu*il « renferme , pour se persuader qu*il y avait là une » vill^Cl). »

Bodin , après des fouilles multipliées , a fait connaître la portion de voie romaine tracée sur le flanc du coteau , qui partait du camp pour franchir le profond ravin qui lui servait de défense du côté de Test. La direction de cette voie lui faisait supposer qu'elle devait conduire à Doué (2), mais il n'en put constater la continuation au-delà du ravin. Peut être eût-il été plus heureux s'il Teût cherchée dans la direction de Saumur , il en eût pu voir des traces très évi dentés dans les bois de Saint-Hilaire-Saint-Florent. Laissant , un peu à gauche , un lieu nommé Banalivadum, aiiyourd'hui Saint-Florent , la voie longeait le coteau du Thouet, et venait descendre au lieu occupé

Cl) Recherches historiques, tom. i, p. 66. — Bodin a écrit Orvanne ou Orval, le premier nom est une corruption du second. On connaît en France , plusieurs autres localités du nom d'Orval , situées dans des positions analogues.

(2) La voie qui conduisait à Doué devait suivre le coteau gauche du vallon où coule le ruisseau d'Enfer. On trouve dans celte direction un lieu nommé Clame ^ qui fut peut-être un avant-poste d'où Ton envoyait des signaux {Clamores à Orvallis, précaution d'autant plus utile que Clame est au bord de la vaste forêt de Milly {sylva Molli) , consacrée par la religion druidique, et dont le voisinage pouvait inspirer des craintes aux Romains.

maintenant par le faubourg de Saumur , nommé le Pont-Foucfaard. Un pont , sans aucun doute , existait déjà en cet endroit, mais la voie principale n'y traversait pas le Thouet, elle passait à Bagneux {Balnéœ) , où des débris romains ont révélé Texistence d'un établissement de bains, et longeant la rive gauche du Tbouet, par Hontagland , Arlannes, La Motte , elle traversait cette rivière pour pénétrer dans le Delta formé par le confluent de la Dive. C'est là que la tradition place une ville nommée Lezan ou Lezon. « Dans cet espace » si resserré , dit Bodin , nous voyons aujourd'hui les » deux églises de Saint-Just-sur-Dives et de Saint- » Hippolyte : cette proximité de deux clochers dans » un si court intervalle contenant à peine cinquante » feux avant la construction du village de Holé, établi » depuis cent ans, semble indiquer que jadis la popu- » lation fut beaucoup plus considérable. L'étendue de » cette ville était à peu près semblable à celle d'Orval ; » une partie du terrain qu'elle occupait se nomme la » Haute- Voie, ce qui pourrait faire présumer qu'une n voie romaine traversait cette ville.... Il est certain » qu'il y a eu en cet endroit une ville ou un camp 9 romain. Des débris absolument pareils à ceux que » l'on trouve dans le camp de Chenehutte, les restes » d*un pont de pierre sur le Thouet , une quantité » étonnante de tombeaux en pierres coquillières de » Doué, tels sont les témoins qui en produisent la n preuve. Je pourrais sgouter qu'on y a trouvé à difiTé- « rentes époques , beaucoup de médailles d'or , d'ara gent et de bronze.... » Bodin cite ensuite des vases , une amphore et d'autres objets qu'il avait recueillis , ainsi qu'un tronçon de colonne antique , orné de

feuilles d'eau, qui sert de bénitier dans Téglise de Saint 'Just. Depuis celle époque , les Iravaux de canalisation do la Dive, terminés en 1834, ont mis à découvert une multitude d'objets curieux , des vases de tout genre, des statuettes et des phallus en bronze, les instruments de travail d'un charpentier , réunis à son petit trésor composé de 80 pièces de monnaie à l'effigie de divers empereurs romains et conservées dans une gabala en cuivre , enfin ce long tuba , qu'on dit unique dans les collections et qui donne un si haut prix à celles que réunit le cabinet d'antiquités locales de la ville de Saumur.

Ici , comme à Cbenebulte , la tradition nous a conservé intact le nom celtique : Lezen est un mot qui appartient encore aujourd'hui à la langue des celtobretons; il signifie lisière , bord, limite (1) , nom parfailennenl justifié par la position de cette ville entre deux rivières. Mais tout souvenir du nom romain paraissant s'être effacé , celui de Robrica pourrait être appliqué ici. Cette terminaison brica ou briga, indique un pont ou passage d'une rivière, et Robrica peut être considéré comme une contraction de Toarobrica, pont du Thouet. Le pont sur le Thouet dont Bodin a constaté les vestiges viendrait à l'appui de celte étymologie. Un autre pont traversant la Dive est nommé aujourd'hui pont de Saint-Just : on peut voir sur la carte de Cassini qu'il est le point d'intersection de plusieurs anciens chemins , maintenant peu fréquentés et qui peuvent fournir de précieuses données pour la direction des anciennes voies.

(1) Le Gonidec, Dictionnaire celto^retan. Angouléme, 1821.

Le monticule élevé, aujourd'hui occupé par le bourg du Coudray-Macouard, où passait un embranchement de voie conduisant à Doué, offrait un avant-poste important d'où Ton dominait le pays environnant et d'où il était facile de correspondre avec le plateau escarpé de Saumoussay, qui lui-même pouvait échanger des signaux avec la forteresse de Murus, d*où Ton avait également en vue le camp de Chenehutte. Ainsi se complétait un système de défense , à Taide duquel toute la contrée pouvait être tenue en respect.

Des dépendances de la ville romaine étaient éparses dans les campagnes environnantes. Sur la lisière méridionale de la forêt de Fontevrault , est un vaste espace inculte et éloigné de toute habitation , qu'on nomme , dans le pays , Villargi. Un monticule voisin offre, au milieu du taillis, un puits dont la solide construction indique Tancienueté et qui prouve que ces lieux ont été habiles. Lorsque les taupes sillonnent le sol sablonneux de Villargi , elles amènent à la surface des fragments de poterie et de briques qui attes* tenl suffisamment remplacement d'une villa considérable. Abritée du nord par la forêt, elle recevait de toutes parts les rayons d'un soleil ardent doAt l'éclat n'avait rien à envier au soleil de l'Italie^ et son heureux possesseur, à l'ombre de ses tilleuls (1) , pouvait se faire une douce illusion et moins regretter la patrie , absente.

Il serait difficile de préciser l'époque de la destruction des villes d'Orval et de Lezen , mais tout atteste^ qu'elles furent renversées par une catastrophe yiolente

(i) Le tilleul sauvage croît spontanément dans les bois voisins.

et subite , dévastées par les hordes barbares qui se ruèrent sur les Gaules lors de la décadence de Tempire romain.

En quittant Lezen . la voie romaine franchissant la Dive, se dirigeait vers le lieu où s'établit dans les premières années du xii« siècle , la célèbre abbaye de Fontevrault (1) ; de là traversant les bois du Petit- Tbouars, elle se rapprochait de la Vienne, et arrivant à un village qu'on nomme encore aigourd'hui la Chaussée, elle atteignait bientôt Chinon. Là un embranchement remontant vers le nord-est, traversait rindre au Port-Huau , passait à Savonières et arrivait à Tours. Hais la voie principale se dirigeant à Test , gafrnait Bourges par Tassiaca et Gabris , aujourd'hui Gièvres ou Chabris sur le Cher (2). Les antiquaires semblent s'être accordés jusqu'ici pour reconnaître Tassiaca dans Thésée sur Cher, mais Tassiaca devant être cherché à vingt-huit lieues gauloises de Robrica et à vingt-quatre de Gabris , Thésée ne correspond en aucune manière à ces distances, se trouvant tout à la fois beaucoup trop éloigné de Robrica et beaucoup trop rapproché de Gabris qui n'en est distant que d'environ six de nos lieues actuelles. En ayant égard à la distance de vingt-huit lieues marquée sur la carte , nous sommes conduits à Tauxigny, bourg situé sur la petite rivière de l'Echandon , arrondissement de Lo-

(1) On sait que les anciennes abbayes , tout en fixant leur établissement dans des lieux incultes , le plaçaient toujours à la portée des voies de communication.

* (2) M. Raynal (Histoire du Berry, tom. i ) reconnaît Gabris dans Gliabris ou plutôt Gièvres, ces deux localités n'étant séparées que par le Cher, mais il place mal à propos Tassiaca à Thésée.

ches. Le nom de Tbalciacum , que lui donnent d'anciens titres , s'accorde assurément mieux avec le Tassiaca de la carte que celui de Thésée , et Tauxigny se trouve bien à la distance d'environ vingt-quatre lieues gauloises de Chabris. « Le bourg de Tauxigny, dit un 9 historien , une des plus anciennes localité» de la » Touraine , et près duquel on a trouvé des briques » de fabrique romaine, faisait partie des premières pos-

> sessions de Tabbaye de Saint-Martin : en 770, Char-

> lemagne confirma ces possessions... (1). » Ainsi , le calcul des distances , les débris d'antiquités et la ressemblance frappante des noms se réunissent pour prouver que Tauxigny est le Tassiaca de la Carte Théodosienne. îflÉC

Cette démonstration a une très grande !mporiaâ'<% pour la détermination de l'emplacement de Bobrica , elle fournit un point de repère qui peut servir à lever bien des doutes. Si , en effet , Tassiaca est Tauxigny et si entre celte localité et Lezen nous trouvons à peu près la distance de 61,880 mètres ou vingt-huit lieues gauloises, il est évident que notre ville romaine pourrait être reconnue comme étant l'ancien Robrica.

Ajoutons que ces vingt-huit lieues marquées sur la carte s'appliquent tout à la fois à la distance entre Robrica et Tassiaca et entre Robrica et Tours ; or , cette distance est la même à peu de chose près pour ces deux localités, il y a donc concordance parfaite de ce côté.

Tels étaient les motifs qui nous avaient fait penser ^ d'abord que Lezen pouvait être l'ancien Robrica, mais

(1) La Loire historique, tom. 4, p. 226.

nous ne pouvons nous défendre d'un doute fondé en voyant que Lezen est placé à environ vingt lieues gauloises d'Angers , au lieu de dix-sept que porte la carte. Cette discordance est assez considérable pour appeler un nouvel examen. Si nous considérons que Saumur qui se trouve à la distance voulue du côté d'Angers , correspond aussi très exactement aux autres distances de Tours et de Tauxigny , nous serons forcés de convenir que Robrica serait placé avec plus de vraisemblance à Saumur. Toutefois, nous pensons que Robrica fut une bourgade indépendante de l'ancien Hurus. Ce n'est donc pas sur l'emplacement de Tanlique forteresse , mais sur la rive gauche du Thouel , près le Pont-Foucbard , qu'il faut en fixer la position. Trois dolmens très rapprochés , dont un est un des plus considérables de la France, ainsi que plusieurs autres monuments celtiques , prouvent que ce lieu fut très anciennement un centre de population gauloise. Ces restes de bains découverts à Ragneux, à 200 mètres environ du Pont-Fouchard , ces fragments de marbres , ces briques crochues , ces bassins liés par un ciment rouge d'une grande solidité, divers instruments et ustensiles antiques, indiquent suffisamment le voisinage d'un viens romain, car si ces bains n'eussent été qu'une simple dépendance d'une villa, comme on l'a avancé, ils n'auraient pas constitué un établissement assez considérable pour que ce lieu en ait pris le nom de Ragneux qu'il porte encore aujourd'hui. Plusieurs voies romaines y aboulissaient, notamment celle qui conduisait à Doué, centre d'un rayon de plusieurs chemins antiques. L'ancien Pont-Fouchard dont Rodin fixait la construction au vf siècle, avait

dû remplacer un pont romain ; il coupait obliquement Taxe de la roule acluelle ; un embranchement de voie trayersant les marais voisins sur une chaussée semblable à celle qui se dirige sur Téglise de Nantilly , conduisait à la forteresse de Hurus en suivant la direction de la rue de TErmitage dont la prolongation en droite ligne jusqu'au château était encore livrée à la circulation , il y a moins de cinquante ans. De là , reprenant le coteau de la Loire , la voie conduisait à Chinon en passant à Candes.

Ainsi , la concordance parfaite des distances indiquées , la présence de ruines romaines , se réunissent pour déterminer près le Pont-Fouchard la position de Robrica. Si ce mot est, comme nous Tavons avancé plus haut , une contraction de Toarobrica , signifiant passage du Thouet, il serait tout aussi applicable ici qu*à Lezen (1). Une certitude complète est sans doute difficile à acquérir en un pareil suyet , mais si Ton doit se borner à des conjectures, il devient nécessaire de s'arrêter à celles qui réunissent en leur faveur le plus grand nombre de probabilités. Il nous est per-

( 1) D'après Ducange» le mot Robrica , en basse latinité , est synonyme de Rubrica, terre rouge dont on hii des crayons. Quoiqu'il nous semble peu supposable que ce soit là Torigine du nom de notre ville romaine , nous ferons observer cependant qu'on voyait autrefois à peu de distance du Pont-Fouchard , des gisements de cette argile fortement colorée en rouge par Toxide de fer hydraté , connue sous le nom de Bol d'Arménie, Pomet , dans son Histoire des Drogues, publiée en 1684, cite Saumur comme fournissant cette substance au commerce. Remarquons aussi que les restes de murailles découverts près Bagneux étaient enduits d'un ciment rouge.

mis d*espérer que les observations consignées dans ce mémoire aideront à fixer désormais d*une manière moins incertaine, la position de Tantique Robrica.

Angers, octobre 1858.

A. BoRBin.

Lu à la séance de la Société Académique de Maine et Loire du 17 novembre 1858.

Page 1