INTITULÉ : RELIGIO MEDICI
Imprimé pour la première fols en anglalf en 4039 , pato tnidalt en latin et réimprimé à Leyde, 1664, réimprimé à Londres, i85i.
Exhumant , il y a quelques mois , de la poudre séculaire des bibliothèques uu petit livre que nous avions lu autrefois, peu connu aujourd'hui, mais ayant fait un certain bruit dans le ww siècle, il nous prit envie de le relire et de Tanalyser.
Cet ouvrage d'un médecin anglais, Thomas Browne, est intitulé : Rdigio medid.
Traduit dans la plupart des langues de TEurope, commenté, annoté, déchiré par les uns, chaudement défendu par les autres, recelant, écrivaient ceux-ci, le venin de TAthéisme, respirant selon ceux-là la plus pure orthodoxie, regardé ici comme le fruit d'une in-
telligeDce siogulière et bizarre, là au contraire comme une production d'une haute portée philosophique, jamais œuvre ne justifia mieux ces paroles d'un poète :
Habent sua Data libelli.
Ter, Mou.
Ce qui est vrai, c'eât que ce petit ouvrage n*a jamais mérité
Ni cet excès d^honneur, ni cette indignité.
Bien que les questions théologico-philosophiques qui y sont agitées nous parussent mortes et à jamais ensevelies avec leur auteur et qu'il n'y eût guère d'espoir de faire jaillir de ces cendres froides la moindre étincelle de vie, nous ne savons quelle intuition, quel secret instinct de l'état actupi des esprits nous portait à penser que ces discussions sortant du cercle des intérêts matériels pour s'élancer dans le monde des intelligences n'étaient peut-être pas sans rapport avec le temps où nous vivons, temps de doute et de recherche, véritable époque de transition.
Pendant que nous allions flottant dans ces vagues opinions, nous étions loin de penser qu'en 1852 les œuvres complètes de Browne, avec des pièces inédites et une vie de l'auteur eussent été réimprimées à Londres en 3 volumes.
Ce fait si inattendu, si peu probable pour nous, nous en devons la connaissance à deux articles très intéressants insérés aux mois d'avril et d'août derniers dans la Ret)ue des Deux Mondes .
L'auteur de ces articles a saisi, selon nous, avec une rare sagacité et une intelligence merveilleuse du scyet.
le caractère singulier, mélancolique, crédule, théosophe, je dirais presque illuminé et cabalistique de ce Thomas Browne que Ton désigne sous le nom de philosophe de Non^ch.
Le scalpel investigateur et pénétrant du critique a disséqué, si Ton peut s*expliquer ainsi, toutes les œuvres de Browne jusque dans leurs fibres les plus intimes et les plus cachées. Pour lui comme pour tous les écrivains qui se sont occupés de notre auteur, le livre Religio medici a mérité en quelque sorte la place d*bonneur et la part la plus délicate de la critique.
Nous invitons tous ceux chez qui vit encore Tesprit philosophique, Tamour de Tidéal et du spiritualisme à lire eux-mêmes le beau travail de la Revue des Deux- Mondes, et leur temps ne sera pas perdu.
On entrevoit déjà quelle dislance énorme doit séparer notre modeste travail des profondes élucubrations de récrivain de la Revue. Cette œuvre étudiée, mûrie, approfondie, traitée ex-professo et embrassant tous les écrits de Browne est à notre esquisse, ou plutôt à notre impression de lecture, ce qu*un monument vaste et bien coordonné est à un simple chalet qu*improvise un amateur d*arcbiteclure.
On ne juge jamais mieux son infériorité que par comparaison.
Nous aurions pu emprunter à cet habile critique quelques aperçus finement saisis pour rehausser ce que notre travail a de terne et de commun ; mais ces lambeaux de pourpre, comme dit le poète, fussent-ils cousus avec art, auraient toiyours senti le larcin et fait ressortir davantage la vulgarité du vêtement.
Cette analyse ayant précédé la publication de la
Revue des Deux-Monde, nous serons heureux si quelques-unes de nos idées se rencontrent avec celles de Tauteur. Notre prétention, on le sent de reste, ne peut aller au-delà.
Comme nous Tavons déjà dit , le jyw siècle s'est occupé assez sérieusement de l'ouvrage de Browne; mais il est facile d'entrevoir que le siècle suivant n'a guère dû montrer qu'un froid dédain pour des questions métaphysiques et religieuses , pour un mysticisme semi-philosophique, semi-chrétien.
On a fait un crime, une accusation capitale au xyiii* siècle d'avoir dédaigné l'idéal pour la raison pure et d'avoir coupé les ailes à l'imagination pour ne se servir que du compas géométrique. Bien que Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre soient là pour atténuer l'incrimination, elle est vraie, nous l'avouons, mais autant vaudrait accuser le xvi* siècle de n'avoir poursuivi que l'érudition et d'avoir oublié de penser pour collectionner la pensée des autres.
A chaque siècle sa tâbhe.
' En dépit de la haine et de l'envie, malgré les rancunes et les préjugés de caste , le xviu' siècle fut et sera un grand siècle. A aucune époque de mémoire d'homme la raison n'a régné plus souverainement.
Ingrats que nous sommes, n'insultons pas au labeur de nos pères. Chacune de ces libertés dont nous jouissons aujourd'hui comme de l'air qu'on respire, leur a coûté un long et pénible enfantement.
S'ils ont oublié ce que l'homme doit emprunter à l'idéal pour être vraiment grand, vraiment homme, c'est qu'ils avaient à combattre et à détruire les excès et les aberrations funestes de cet idéal faux et su-
perstilieux , que les siècles précédeats leur avaient légué.
Dans la craiute de ne pas déraciner le mal , ils ont coupé dans le vif. L*abus est si près de Tusage légitime, qu*en attaquant Tun ils n*ont pas toujours respecté Tautre. Ainsi en est-il dans toutes les réformes.
C'est k nous, peut-être, qui n*avons pas la terrible mission de faire table rase, qu'il appartient aujourd'hui de sauver Fidéal de Tenvabissemeut d*un utilitarisme exclusif, et qui rejette trop dans l'ombre s'il ne détruit les plus nobles de nos sentiments.
Qu'on nous pardonne cet élan spontané de reconnaissance pour un siècle qui le premier a senti les droits de rbumanité, les a proclamés et défendus, siècle immortel qu'il est de bon ton dans un certain monde de dénigrer aiyourd'hui. A quiconque trouverait ce jugement excessif ou peu mérité, nous dirions que sans le xviip siècle, deux cents ans n'auraient pas suffi pour vulgariser en France, et surtout en Europe, les principes et les idées qui constituent aqjourd'bui le droit public et l'opinion générale.
Depuis longtemps il court par le monde une opinion malencontreuse qui accuse les médecins de nous ne savons quel le tendance à l'incrédulité et au matérialisme. Dans les premières années de ce siècle, le pape Pie VU, prisonnier à Fontainebleau, disait à un pieux médecin qu'on lui présentait : Pie doctor, scio paucos medicos essepios .*• Pieux docteur, je sais qu'il y a peu de médecins dévots. Comme l'on voit, cet excellent Pontife partageait l'opinion publique ou plutôt le préjugé général, qui semble dénier aux médecins le sens religieux.
Le dix-huitième siècle, ne s'était pas chargé de détruire celte accusation, et si Ton ne voit que quelques hommes de i*arl dans les rangs des apôtres de Tincrédulité , il est vraisemblable que la plupart d'entre eux n'étaient pas hostiles aux philosophes qui , alors, dominaient à peu près partout.
Cependant nous aurions ici quelques exceptions à enregistrer. Citons seulement Tronchin, Tissot, Théophile Bonnet, Sylva, le grand Haller, sans oublier Jacques-Bénigne Winslow, converti par Bossuet, qui lui donna ses prénoms.
Dans le siècle de Louis XIV, les médecins ne s'occupèrent guère de philosophie. Tout entiers à la vieille routine médicale, connaissant à peine la véritable observation , ne jurant guère que par les Anciens, ils étaient inévitablement entraînés dans la sphère de l'autorité , et par conséquent , comme tout le monde , ils suivaient d'instinct la religion du grand roi. Cependant n'oublions pas, vers le second tiers du dix-septième siècle , François Bernier, notre compatriote , médecin du Grand-Mogol et disciple du prêtre Gassendi. Bernier renouvela le système d'Épicure et fut taxé d'impiété, sinon d'athéisme, accusation que d'ailleurs avait encourue son maître.
Aujourd'hui Taccusation d'athéisme portée contre les médecins tomberait généralement à faux, et d'ailleurs ce serait plutôt un panthéisme qu'une négation absolue de Dieu. Nous sommes déjà loin de l'époque où La Place répondait à l'empereur Napoléon, qui s'étonnait de ne pas lire une seule fois le mot Dieu dans la Mécanique céleste : Sire , je n ai pas eu besoin de celle hypolhèse.
Celait le dernier écho d*uDe opinion que la fin du dix-huitième siècle avait vu naître , et qui, à Thonneur de Fesprit et du cœur humain , n*avait compté que de rares partisans. Au reste, parmi les athées célèbres, on compte peu de médecins. Vanini était ecclésiastique; Spinosajuif et théologien; presque de nos jours, Lalande, mathématicien, a renouvelé en partie le cynisme que le xviii* siècle a reproché à Lammetrie. Aujourd'hui il n'y a peut-être à Paris qu un seul médecin qui osât proclamer hautement son athéisme.
Il serait peut-être difficile d'être aussi affirmatif à regard d'un certain matérialisme qu'ont ouvertement professé des médecins éminents. Cette opinion peu philosophique, selon nous, pourrait néanmoins s'expliquer par rinextricable difficulté de comprendre l'alliance du corps et de l'esprit, difficulté telle que plusieurs Pères de l'Église primitive ont prétendu que l'âme n'était qu'une substance matérielle plus déliée que celle qui forme le corps. TertuUien même va jusqu'à dire que les âmes ne seraient rien si elles n'étaient corporelles. Il n'affranchit pas même Dieu <}e toute matière. Spiritm enim corpus estmigenerù in $uà effigie (Tertull., de Anima).
Nier l'existence d'un Être immatériel, parce qu'il ne tombe pas sous le scalpel médical, nous a toujours semblé peu logique.
La conscience qu'a l'homme de son identité personnelle, malgré la révolution constante de ses molécules .organiques, ne serait-elle point une preuve, sinon une démonstration, qu'il y a en nous-mêmes quelque chose de un, de simple, de permanent, offrant, en un mol, des propriétés, qu'il est difficile d'attribuer h la ma-
tière. D'ailleurs, a*existe-t-il donc point de preuves, morales ? et pour toute démonstration, faut-il nécessairement que les éléments en soient pris dans les objets tangibles et dans ces phénomènes qui frappent un ou plusieurs de nos sens?
Depuis récole de Royer-CoUard, le matérialisme a perdu, en France, bien du terrain, et ce serait, selon nous, mal juger les médecins que de les croire attardés encore aux idées incomplètes de Cabanis et de Broussais.
Quoiqu'il en soit, il est donc bien plus juste d'accuser les médecins de n'avoir presque jamais eu d'initiative en philosophie soit morale, soit religieuse. Depuis la réforme de Luther nous trouvons des catholiques et des protestants parmi les disciples d'Hippocrate; quelques sociniens, comme Servet, et sans doute un plus grand nombre qui, bien qu'enrôlés sous l'une ou l'autre bannière, ne tenaient eu réalité à aucune communion particulière.
Pendant tout le seizième siècle, le vieux catholicisme fit une guerre à mort à la réforme naissante. Ce ne furent pas seulement de violentes discussions à la plume« mais des duels, le fer et le feu à la main. Le prêche ou la messe c'était Vultima ratio, alors que l'on croyait plaire à Dieu en immolant tous ceux qui étaient marqués du signe de l'hétérodoxie.
Longtemps étouflfée sous la superstition et l'ignorance , la raison devait enfin apparaître à l'esprit de l'homme et l'inviter à s'examiner lui-môme, à recher-. cher dans son cœur ces principes de tolérance sans lesquels la vie ne serait: qu'une lutte continuelle , un antagonisme permanent.
Déjà à la fin du seizième siècle, Montaigne, avec sa bonhomie narquoise, avait jeté une teinte de ridicule sur ces guerres de religion que l'intérêt particulier envenimait toujours. Mais ce fut surtout Charron , ce vertueux théologal de Condom qui , pour étayer davantage la religion , exposa au grand jour, malgré les clameurs de Tignorance, les vrais titres de la raison humaine.
Ce préambule, qui paraît peut-être un hors d*œuvre, nous mène directement à Tauteur dont nous allons parler.
On entend citer assez souvent un petit livre intitulé : Religio medici, et nous ne savons si beaucoup de médecins en ont jamais connu autre chose que le titre. On se figure vraisemblablement que c'est une espèce de symbole à Tusage des médecins, et dans lequel Fauteur aura tracé les articles d'une croyance plus ou moins orthodoxe. Le titre , par son ambiguïté , peut prêter à cetle interprétation, mais il n'en est rien. Religio medici veut dire la religion d'un médecin, d'un homme qui fait au public l'inventaire de son Credo , l'exposition de sa foi.
Presque à l'époque où Cflarron mourait d'apoplexie à Paris, dans la rue Jean -de -Beau vais, Thomas Browne , l'auteur du livre qui va nous occuper, naissait en Angleterre. Nous ne ferons point ici la biographie de ce médecin, elle est partout ; nous dirons seulement que Browne avait 30 ans quand il mit au jour cet ouvrage.
Dans la ferveur d'une religion naissante, l'esprit raisonne peu, la conviction coule de source, le cœur entretient Tenthousiasme; c'est l'époque des actions
d'éclat, rère des martyrs. La meilleure télé n'échappe pas toujours à rentrainemeni et s*étonne plus tard d'une adhésion qui n'était point le fruit d'un mûr et préalable examen. Les guerres civiles exaltant chaque parti, ne permettent à aucun de réfléchir sérieusement sur les questions qui s'agitent. La controverse, comme nous venons de le dire, se formule les armes à la main, et l'on se fait tuer avant de bien savoir pourquoi l'on se bat. Mais l'enthousiasme, comme la fièvre, a son paroxysme et son déclin ; la chaleur fébrile du cerveau s'apaise au moral ainsi qu'au physique , et l'homme se demande alors si, nouveau don Quichotte, ce n'est point contre des moulins à vent qu'il a combattu.
C'est à cette époque où le doute commence et où la raison réclame le droit d'examen, queBrowne se trouva placé (luand il écrivit son livre. Il s'attache de toutes les forces de son âme à la religion anglicane dans laquelle il est né et dans laquelle, dit-il, il veut mourir; mais on serait presque tenté de penser que ce n'est Ik qu'une précaution oratoire pour éviter des tracasseries. Il est probable, néanmoins, que l'auteur se faisait illusion, qu'il se croyait plus croyant qu'il ne l'était en effet, et nous allons voir qu'il faut en effet, défalquer quelque chose de cette profession de foi si explicite.
D'abord il avoue, au début même de son livre, qu'une foule de vraisemblances porteraient à croire qu'il n'a aucune religion : son genre de vie , la nature de ses études, l'indifférence qu'annoncent sa conduite et ses discours quand il s'agit de siyets religieux , etc., etc.
Malgré cela il ose, dit-il, s'attribuer le nom de chré-
tien. A Dieu ne plaise que nous chicanions Fauteur sur la prétention qu'il manifeste à ce titre. Il est bien ?rai que Guy-Patin, de malicieuse mémoire, dit quelque part qu*en fait de religion Brownc cherchait maître. Hais laissons là les mauvaises langues.
Ce n'est point, poursuit l'auteur, parce que je suis né en Angleterre que je professe le rit anglican ; mais bien parce que, dans Vàge mûr et déjà avancé (matU'riori et provectiori œlate) les principes de la grôce et les lois de la raison ont entraîné mon intelligence et Tout convaincue.
Cela peut être ; mais nous allons voir que la raison chez Browne a une singulière tendance à s'émanciper.
Saint Augustin avait dit, en parlant des vertus des païens, qu'elles n'étaient que de brillants péchés, 9plendida peccata. La réforme tint le même langage.
II est bien vrai qu'après la prise de Constantinople, les savants grecs, exilés en Occident, apportèrent avec eux la glorification et presque le culte des écrivains de l'antiquité; mais ce ne fut qu'une erreur due à l'enthousiasme que la renaissance des lettres excita en Europe.
Il est vrai encore qu'Erasme, ce prodige d'érudition et de savoir, avait écrit un jour, dans sa ferveur pour les grands hommes d'Athènes et de Rome, qu'il était tenté quelquefois de s'écrier : Sancte Socrates, ora pro nobiê; mais une clameur générale s'éleva, catholiques et protestants lancèrent contre lui un anathème foudroyant et unanime.
Dans lé premier tiers du xvii* siècle , la tolérance à cet égard avait gagné du tenain. Lamothe-Levaycr
publiait alors son ouvrage sur les vertus des paîeus et n'en restait pas moiasprécepteur du frère de Louis XIY.
Browne , eu dépit de sa foi anglicane, écrivait alors qu*il était sans haine et sans mépris pour les Turcs, remarquez le mot, infensissimam, comme il le dit luimême^ christianis gentem. 11 a pour eux et même pour les Juifs plus de commisération que de ressentiment, quoiqu'ils rejettent la religion du Christ.
Voilà le premier pas dans la voie de la tolérance, et nous le devons en partie à un médecin philosophe et croyant.
Cette douce pitié pour des hommes que Ton croit dans Terreur a quelque chose de suave et de diviu. Elle repose agréablement Tâme, qu*ont effrayée tant de bûchers allumés pour punir une dissidence d'opinion. Gloire à Browne d'avoir senti et osé manifester cette éternelle vérité !
A l'époque où nous vivons, le mérite que nous revendiquons pour Browne parait bien mince, sans doute, et cependant quand on voit la lenteur avec laquelle chemine la raison humaine, on est toujours disposé à rendre hommage à ceux qui lui ont £ait faire un pas en avant.
Poursuivons. Personne n'ignore qu'un des plus infranchissables obstacles entre les deux Églises , c'est l'accusation d'idolâtrie portée par les protestants contre les catholiqnes.
La haute raison de Browne n'est pas arrêtée par cette vaine considération. « Calvinistes, luthériens, papistes, » s'écrie-t-il , n'avons-nous pas le même baptême , le » même ministère, le même maître? Quand je ne renn contre pas une église de ma communion , j'entre
» Tolonliers dans le temple catholique et j*y adresse » une prière au Dieu qui est partout. L'eau bénite, » riraage du crucifix , ces fantômes du vulgaire , ne » me scandalisent point. Je peux bien m'abstenir d*ô- » ter mon chapeau devant la croix, mais elle ne laisse » pas de me rappeler que mon Sauveur y a été atta- » ché. En un mot, si peu raisonnables que soient cer* » taines pratiques, je les respecte , parce qu'elles in- » diquent touyours une disposition à la piété. »
Peut- être nous trompons-nous, mais nous sommes frappé de ces paroles comme d'un éclair au milieu d'une profonde nuit. Les fureurs civiles et religieuses qui , depuis plus d'un demi-siècle , ensanglantaient l'Europe, ne nous avaient point accoutumés à un pareil langage.
Quand une fois la pensée humaine a soulevé un coin du voile qui couvre le dogmatisme, elle s'enhardit peu à peu. Le premier pas, que les entraves de l'autorité rendent si difficile à faire , est bientôt suivi d'un second, puis d'un troisième ; la pente est rapide. Browne regarde sa propre raison comme le moyen le plus sûr de découvrir la vérité : ^dipodem cerlissimum esse cornpéri. Aussi ne jure-t-il ni par Luther, ni par Calvin, et dans plus d'un point le concile de Trente ne lui déplaît pas. Voilà déjà une manière d'éclectisme.
Nous avons vu que le cœur de Browne s'ouvrait à une douce pitié pour les mécréants; de là au doute sur l'éternité des peines il n'y a pas loin. Aussi avoue-t-il que c'est une des trois hérésies dont il n'a* jamais pu bien se défendre. La deuxième hérésie regarde Tétai de l'âme après la mort et avant la résurrection générale. Il ne demande pas mieux que d'être en quelque
sorte aDéaDti pendant des siècles , pourvu quUI ressuscite avec le Christ.
La troisième hérésie qu'il se reproche , c'est la prière pour les morts.
Il est curieux de voir, dans le livre même, comment Fauteur, plein de foi dans son Église, mais ohsédé par sa raison , se défend d'avoir eu ces opinions hétérodoxes. Il ne les a jamais, dit-il, soutenues avec opiniâtreté; il n'a jamais essayé d'en embarrasser l'esprit des fidèles; c'est plutôt quelque chose de spéculatif qu'une thèse bien arrêtée. Qui ne voit ici la lutte du sens particulier contre une autorité que l'on croit respectable? L'homme croyant et timoré, doué néanmoins d'une raison supérieure, s'ingénie à trouver un point de contact entre des choses souvent insociables : c'est ce qu'on appelle l'alliance de la foi et de la raison ; mais il est bien à craindre que dans ce contrat l'une des parties ne prenne la part du lion.
On pense bien que, dans celte revue de conscience, l'auteur n'a pas oublié de faire sa profession de foi à l'endroit des mystères. Les mystères ! ces charbons ardent^ qui brûlent la main téméraire qui ose y toucher. Les confessions de Browne sont empreintes , dans plusieurs pages, d'une bonhomie et d'une ingénuité qui rappellent le vicaire savoyard. Son cœur lutte contre le dogme impitoyable. Dans sa troisième hérésie , par exemple , à l'occasion de la prière pour les morts, il regrette vivement cette- sainte et mystérieuse conversation que la prière établit entre les voyageurs d'ici-bas et ceux qui ont touché le seuil de l'éternité. Il ne peut renoncer à ce commerce si doux entre des amis sur les con&ns de deux mondes, mys-
iiqae communication de deux ftmes autrefois unies, mélancolique sentiment si heureusement reproduit par un de nos poètes dans ce vers inspiré :
11 ne me répond point, mais peut-être il m*entend.
Marmontbl.
Ce dogme catholique est, sans doute, un des points dans lesquels le concile de Trente ne lui déplaisait pas.
Si la bonne foi de Browne ne nous était pas démontrée dans tout le cours de Touvrage où il met sa cons-' cience à nu, nous serions tenté de voir, dans son adhésion aux mystères, quelque chose d*anaIogue au persiflage que Voltaire employait si malignement contre les livres saints. Mais il n*en est rien. Tout est sérieux dans le livre de Browne. Ce chrétien auglican ne cherche pas même à se faire illusion par des subterfuges plus ou moins spécieux, quoiqu^il y ait peu d*objections en philosophie et surtout en théologie quil n ait pas connues et examinées. Il les rapporte avec candeur, ne se donne aucune peine pour les résoudre et semble se complaire à entasser diflBcultés sur difficultés, pour se donner le plaisir et peut-être le mérite d*y répondre par Targumentde Tertullien : Cerlumest quia impossibile est.
On dirait que pour Browne la religion ne doit être qu*un tissu de choses incroyables, impossibles même, nec profecld satis impossibililalum in religione nostra habere videtur alacris fides. Il veut croire en aveugle. Il ne demande pas ; il refuserait même de vérifier par ses yeux, si cela lui était possible, Tauthenticilé de tous
ces merveilleux problèmes, car par là il diminuerait d'autant Ténergie et le mérite de sa foi.
« La faiblesse de notre raison, dit-il, m*a appris à la » soumettre aux décisions de la foi. Je crois qu'il exis- » tait un arbre dont le fruit a perdu nos premiers pa- • rents, quoique dans ce même chapitre il soit dit que » les arbres n'étaient pas encore formés ; le serpent » est condamné à ramper sur le ventre (si toutefois » cela doit être pris à la lettre), quoique sa nature lui » refusât toute autre espèce de progression. Je crois » donc, dit-il enfin, que toutes ces choses sont très » vraies, verissima, quoique ma raison s'obstine à les » voir fausses, et certes, £goute-t-il , ce n'est pas une j» foi médiocre et vulgaire que celle qui nous fait ad- » mettre non-seulement ce qui surpasse la raison, » mais même ce qui répugne au témoignage de nos » sens. »
Inutile de dire que la théologie répond à ces difficultés et à d'autres qui arrêtent Browne, mais nous le jugeons ici par lui-même et par sa propre appréciation des choses.
A peine sorti des mystères, notre anglican tombe dans les miracles. Les miracles tourmentent son esprit. € Personne, dit-il, n'a soutenu plus de combats » que moi pour cette question ; ce n'est point par la » force, par les armes, que j'ai triomphé, mais en flé- » chissant le genou et m'humiliant devant Dieu. »
Le prophète Élie fait tomber le feu du ciel sur l'autel qu'il vient d'élever. Mais Browne a lu que le bitume et le naphte surtout peuvent s'enflammer, malgré l'eau dont on les arrose. U a lu que la ville de Sodome était bâtie sur un terrain inflammable; il n'ignore pas,
c'est toiqours lui qui parle , qu*ai^ourd*bui même on recueille de la manne en Calabre , comme Thislorien Josephe raconte qu'il y en avait à Arabie. Les Israélites, en conclut Browne, n'ont donc vu que ce que nous voyons.
Au lieu de recourir aux solutions que les théolo* giens ont données à ces prétendues difficultés , il ne voit là qu'une illusion du diable, qui veut le perdre en l^engageant àse fler trop imprudemment aux lueurs trompeuses de sa raison.
Après de pareilles prémisses , Browne posant sa foi pour conclusion , il faut avouer, avec lui , qu'une pareille foi n*est ni médiocre ni vulgaire.
On se tromperait gravement si Ton pensait que Browue dût celte foi si facile, si peu raisonneuse, à cer laine, paresse d*esprit, qui aime mieux accepter une opinion toute faite que de se donner la peine do s'en créer une qui lui soit propre.
Non, cette foi admise si aisément, malgré tous les motifs de doute qu'il énonce lui-même ; cette croyance qu'il expose avec tant de naïveté, ne sont que le résultat de longues méditations , menlem in his cornprehendendis exercere soko.
C'est qu'en effet , à cette époque , l'étude de la religion était cbose sérieuse , et l'on ne se décidait guère alors sans un mûr examen.
Auyourd'hui encore , en Angleterre et dans l'Allemagne, de longues et consciencieuses discussions sur les dogmes précèdent toiqours la détermination pour telle ou telle Église.
Les auteurs exposent dans de savants ouvrages le travail intellectuel, profond et continu au moyen du-
quel ils ont tâché de dégager Vincannue dans ce problème religieux que tout homme porte en lui-même et que personne ne peut se dispenser d*examiner, sinon de résoudre.
Les étrangers nous accusent, nous, Français, d*être légers et frivoles à Fendroit des idées religieuses : il serait peul-êlre difficile de prouver que Taccusalion porle à faux. « En France, a dit M. Ch. de Rémusat » (Revw des detAx Mondes, 1858), on en finit plus vite » avec le doute ou avec la foi. Chez nous, un croyant » ou un sceptique, c'est bientôt fait, et Tun est eu- » suite aussi tranquille que Tautre. »
Cette disposition du caractère français nous explique pourquoi, en Ecosse, nous entendions des puritains nous dire qu'en France il n'y avait pas de religion.
Browne est toujours de bonne foi , quoiqu'il ne soit pas toujours conséquent avec lui-même. Nous avons vu que tout en se donnant pour anglican, il cherchait à modifier certains dogmes de son Église. Une chose surtout qu'il ne partageait pas avec ses coreligionnaires, c'est le fanatisme intolérant des gens de sa communion à l'époque où il écrivait.
Il n'ipjurie aucun personnage de l'Église romaine, pas même le Pape. « Jamais, dit-il , je ne l'ai appelé i» l'Antéchrist , l'homme de péché ; jamais je n'ai » douné à son Église le nom de prostituée de Babylone.
» Ces paroles ipjurieuses peuvent exciter le vul- » gaire, mais l'homme sage se gardera toujours d'ap- » puyer sa foi sur de pareils moyens. »
Browne se montre ici le type de l'honnête homme. Ce langage si modéré, sans aigreur et sans fiel, contre des adversaires, était, comme nous l'ayons déjà dit,
rare au commencement do xvri* siècle, et sans aller jusqu^aux incroyables invectives du P. Garasse, toutes les communions ont eu à se reprocher de déplorables écarts à cet égard. Ajoutons toutefois, pour être juste, qu'en dehors même des discussions religieuses, et pour de simples dissidences littéraires, les savants de cette époque déversaient à pleines mains, sur leurs contradicteurs, ces singulières aménités.
Browne ne tenait à la vie présente que par Tespoir d'une vie à venir. Sans celte espérance, dit-il, je ne supporterais pas de vivre même un instant. Il pardonnait au païen de craindre la mort; mais au chrétien qui partageait cette crainte, il posait ce dilemme :
Ou vous tenez trop à celte vie , ou vous n'avez pas foi dans la vie future.
En dépit de celte foi vivace, mais peu exigeante, dont nous avons dû plus d'une fois nous étonner, Browne voit des métaphores, des figures de langage là où les théologiens de son Église voyaient des réalités. Il ne sait trop comment accommoder les signes précurseurs du jugement dernier, erunt signa in sole et in terra et sUUi$,yivec ces paroles de l'Évangile : Quasi fur noctumtAS veniet : Il viendra comme un voleur de nuit.
C'est toujours, comme on voit, une certaine lutte entre la raison et le dogmatisme; la révolte du sens propre contre l'autorité qui s'impose. Ce combat intérieur, Browne ose à peine se l'avouer; c'est presque à son insu qu'il a lieu. Telle est, en effet, la marche que suit l'esprit humain dès qu'il veut se rendre compte de sa foi.
lin naragraphe sur les persécutions prouve que le bon sens de notre auteur avait devanoé son siècle.
« Quinze cents ans de persécutions, dit-il, n*ont » servi qu*à fortifier les Juitis dans leur erreur. Insensée » et intempeslive manière de propager la religion ! Ces 9 hallucinations d*un zèle morose et furieux consoli- » dent les hérésies et loules les opinions hétérodoxes. » La persécution n*a-t-elle pas été le premier fonde- » ment du christianisme? »
Par allusion peut-être à ces paroles de saint Augustin : Que ce n*est pas le supplice qui fait le martyr, mais la cause : Non supplicium $ed causa, Browne prétend que beaucoup de canonisés sur la terre ne se retrouvent pas au ciel. « Combien de martyrs dont les » noms sont dans Thistoire, dans les Martyrologes, » méritent moins ce titre que Socrate, ce sage païen, » qui mourut en témoignage de Tunité de Dieu, prin- » cipe fondamental de notre religion ! » Toi^ours le môme faible pour les grands hommes de Tantiquité.
A peu près à Fépoque où Browne, sous Tinspiration d'un vrai sentiment évangélique, s'élevait si noblement contre les persécutions qui, après tout, n'ont jamais servi qu'au parti persécuté , deux hommes apparaissaient au jour et devaient, un demi-siècle plus tard, prouver combien les sages paroles de notre auteur avaient fait peu de progrès dans le monde religieux.
L'un était Louis XIV (1638), l'autre ce sublime Bossuel (1627), surnommé le dernier des Pères de l'Eglise.
Que le grand roi, dépourvu d'instruction, gftté par de fanatiques courtisans, ait ordonné les Dragonnades, rien d'étonnant. Il est moins à blâmer que ceux qui le circonvenaient. Hais Bossuet, ce type du prêtre, cet oracle de l'Église gallicane et pour cela même pou goûté à Rome, sanctionnant de sa haute autorité ces
conversions forcées , sauf toutefois les violences physiques qui contristaient son cœur, prouve, par sa conduite, qu'en religion comme en médecine , souvent tout le monde est peuple , même les grands hommes. « Entendez-vous, disait Bossuet écrivant k 9 un réfugié (lettre cxxxi), entendez-vous que les » princes, qui sont enfants de FÉglise , ne se doivent » jamais servir du glaive que Dieu leur a mis en main » pour abattre ses ennemis ? L'oseriez-vous, etc. Je dé- » clare, dit-il dans un autre endroit, que je suis ce que » j*ai toujours été du sentiment que les princes peuvent » toujours contraindre par des lois pinalei, tow les » hérétiques à se conformer à la profession et aux pra - » tiques de TÉglise catholique. » (Lettre XC à M. de Basvillê). L*évèque de Meaux abaissant sa raison jus- . qu*à invoquer le glaive du souverain pourTextirpation de rhérésie, se place, à nos yeux, au rang de Newton commentant TApocalypse. Nous n'oserions pas rapporter ici sur quelles autorités Tévéque do Meaux se fonde pour appuyer et légitimer cette persécution , tant les idées de contrainte corporelle ou morale , en matière religieuse, ont été modifiées, même dans le clergé, depuis un siècle et demi.
Ne semble-t-il pas que Thomme de génie doive, au moins une fois dans sa vie, payer son tribut à Tinfirroité humaine.
Voilà pourtant où en était encore Tesprit humain à la fin du xvii« et pendant une grande partie du xviii' siècle. Si aujourd'hui, dans l'Europe entière, nul souverain n'oserait tenter une nouvelle révocation de Tédit de Nantes ; si aucun évêque ne voudrait préconiser l'instigateur d'une pareille mesure, comme a fait Bos-
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suet dans ToraisoQ funèbre de Le Tellier, à quoi le doit-on ?
ITest-ce pas à ces principes désormais impérissables que le dernier siècle a proclamés? Ayons-nous donc eu tort de dire que, sans le coup de tonnerre de 89, deux cents ans n*eussent pas amené les résultats politiques et religieux que la France et TEurope sont flères de posséder aiyourd^hui.
Au reste les protestants étaient battus avec leurs propres armes. Calvin n*avait-il pas fait brûler le médecin Servet ?
Browne croit que Tâme humaine, bien qu*enchainée habituellement au corps, peut néanmoins, même pendant la vie, s'affranchir de celte prison matérielle et développer toutes ses facultés avec une énergie dont nous n'avons qu'une imparfaite idée pendant l'état de veille.
C'est pendant le sommeil qu'il jouit de la plénitude de son intelligence; c'est là qu'il trouve le vrai bonheur. « Experrectus enim, dii-il , eœcrucior . Veiller, » pour moi c'est souffrir. Mon esprit ne commence à » s'éveiller qu'au moment où mon corps s'endort et la » vraie liberté de ma raison c'est Tassoupissement de » mes sens. »
Nos âmes peuvent donc, selon lui, s'abstraire, même pendant la vie, des corps auxquels elles sont unies : vivre , sentir et penser comme les esprits qui ne sont assujettis à aucun organe matériel.
Celte doctrine n'était pas nouvelle. Elle remonte aux premiers siècles de l'ère chrétienne, touche au néoplatonicisme et depuis cette époque jusqu'à notre temps, depuis Apollonius de Thyane jusqu'à M. Home, elle a
traversé les ftges sous mille formes diverses. Sorcellerie, voyage au sabbat à travers les airs, extases, ravissements mystiques, suspension du corps humain en Tair, contre toutes les lois de la pesanteur, apparition du même corps, au même moment, dans divers lieux, voilà ce que soutenait Cardan au xvi' siècle, ce à quoi, au xvin«, Swedenborg consacrait son talent, sa fortune et sa vie tout entière.
EoQn , de nos jours , le spiritidsm (mot que ne rend qu'imparfaitement spiritualisme en français) avec tout son cortège d'apparitions, d'écriture mystique, de seconde vue, prouve que, toujours emporté par une curiosité aussi indiscrète qu'indomptable, l'homme a voulu porter ses regards au-delà des limites que la nature nous a tracées.
Nous pourrions pousser plus loin cet examen ; dire comment Browne comprend l'origine du mal physique et moral ; comment il établit une échelle ascendante danslesélrescréés, laquelle partant de la matière inerte, monte jusqu'à l'ange en passant par la plante, l'animal et l'homme. Mais cela nous entraînerait trop loin, sans élucider davantage notre sujet.
N'oublions pas pourtant une singularité assez étonnante dans cet homme qui, après tout, avait une dose de raison et de savoir peu commune à son époque. « L'existence des sorcières, dit-il, est démontrée pour » moi. » Il se pose eu ardent défenseur de l'astrologie judiciaire qui, au commencement du xvii« siècle, régnait encoire dans toute l'Europe ; il attribue nos connaissances à une révélation intime des esprits célestes.
Il serait, sans doute, oiseux de rapporter sur quelles futiles raisons il s'appuie pour établir l'existence de la
magie et des sorciers. Mais ce qui ne Test point, ce qui, au contraire, doit frapper par son importance pratique, c*est Tinfluence des idées préconçues sur les actes de la vie.
Un fait presque incroyable est rapporté par le docteur Hutchincton dans son livre de la Sorcellerie. En 1663, dit cet historien, au grand Jury de Horviels, deux malheureux furent condamnés et brûlés comme sorciers et cela peut-être sur la déposition de Browne !
Cet exemple de fanatisme, dMgnorance et de barbarie est le dernier qu*ail offert TAngleterre.
Ainsi donc, voilà un homme sage et de mœurs douces, un médecin philosophe et chrétien, ayant profondément médité sur les questions les plus ardues de la morale et de la philosophie qui , consciencieusement, envoie deux malheureux au bûcher.
C'est bien le cas de s'écrier avec Lucrèce :
0 yanas hominum mentes ! 0 pectora cœca !
Abîme du cœur humain ! C'est ce même homme, qui, malgré sa foi qui prononce Téternité des peines , s'ingénie à vouloir sauver tout le monde. C'est ce môme homme qui ne peut se faire à l'idée que les grands génies de Tantiquité seront plongés dans les enfers. 11 réclame pour eux, sinon le ciel, au moins un lieu sur les confins du Paradis, une région des Limbes, analogue à celle que des théologiens moins sévères que saint Augustin, ont admise pour les enfants morts sans baptême.
Celte analyse, toute imparfaite qu'elle est,suflQl, nous le pensons du moins, pour donner une idée du livre
et de Tauteur. Que peot-on penser de la bonne foi de ses ennemis , quand on saura que c*est sur ce livre , qn1Is basaient leurs accusations d^athéisme. Certes nous ne voyons que l*Ëglise anglicane qui pût adresser des reproches à Fauteur, car évidemment il a une tendance aux pratiques du catholicisme, et cela est si vrai que Féditeur, quoique appartenant à la commn» nion romaine, a cru que cet ouvrage, tout protestant qu*il est, pouvait être utile à ses coreligionnaires.
Mais cela peut-il nous étonner, quand nous savons que le sage et vertueux Charron, malgré son livre, dont chaque ligne est une réfutation de Tathéisme, n*a pu éviter la flétrissante accusation de ne pas croire en Dieu !
Browneest tout entier de son époque, sa philosophie n'est jamais qu'un corollaire d'un dogme chrétien. Il est vrai que la raison de l'auteur se révolte souvent, mais nous avons vu qu'il savait l'humilier sous Tin* faillibilité de la révélation divine.
Constatons, comme une coïncidence qui ne peut être fortuite, que le livre Religio medici parut en i639. Quelques années auparavant Descartes avait mis au jour cette méthode qui devait changer la face des sciences. Bacon, en même temps, publiait son ouvrage de Dignitateet augmeruis sdmtiarum. La Mothe le Vayer faisait paraître son livre sur les vertus des payons. Enfin Galilée (1633) faisait amende honorable aux pieds de l'Inquisition pour avoir démontré la rotation de la terre. Infirme et septuagénaire, il désavouait , sous la menace du supplice, ses titres à l'immortalité, ses Dialogues sur les systèmes de Ptolémée et de Copernic.
S'il est vrai, comme pandt l'avoir prouvé M. Biot,
in
qa^alterré par la craiute des tortures, Galilée o^ait pu dire le fameux : E pw si muove, au moins a*t-il légué à la postérité la honte de ses persécuteurs et Timpéris* sable gloire de ses découvertes astronomiques. Peu de temps après, Gassendi apprenait à TEurope la condamnation de Galilée. Cette fatale nouvelle paralysa sans doute plus d'un généreux effort. Au moins parattil certain que la crainte des censures de Rome empêcha Descartes de publier Timmense ouvrage qu*il préparait sur l'ensemble de la nature {Rm)ue des Deuo>Mondes, janvier 1859).
,Le SytUagma pkUosopkiœ Epicuri de Gassendi paraissait à Lyon, en 1649. Cette philosophie qui se portait rivale de Tidéalisme de Descartes, ne manquait pas d'une certaine hardiesse bien que Fauteur la renfermât toi^ours dans les limites de Torthodoxie.
Peut-être pourrait-on dire que les idées de Gassendi furent aux idées émises un siècle plus tard par Locke ce que ces dernières ont été pour ce que Ton appelle aigourd'hui la philosopkie positive.
L'homme tend naturellement à simplifier les systèmes, ne fût-ce que pour épargner à sa paresse un peu de travail, à son ignorance un aveu de moins.
Malheureusement ce qui est le plus simple n'est pas essentiellement le plus vrai.
La philosophie positive, malgré Tattrait qui s'y attache, supposera toujours, sans jamais le prouver, que le monde matériel est le dernier mot de la science, qu'il est ces colonnes d'Hercule au-delà desquelles il n'y a rien que le néant.
Mais à tous ces systèmes incomplets, survivra l'esprit immatériel de l'homme qui, dans vingt raille ans
peal-éire, répétera encore ce cri de la conscience humaine:
« Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.
Ovide.
Oui en nous il y a un Dieu, si l*on peut se servir de cette expression poétique, il y a un être intelligent et immortel qui peut dompter, plier à son usage, asservir, en un mot, la nature brute et inanimée, mais qui ne doit pas s'attacher exclusivement à cette industrie toute brillante qu'elle soit, y borner tout son avenir, y déposer toutes ses espérances.
Disons, pour conclure, que tant de richesses scientifiques accumulées dans ce premier tiers du xviv siècle, font vraiment, de cette époque, le berceau de toutes nos connaissances.
Quand nous lisons les tristes résultats des controverses religieuses qui ne commençaient qu'à se calmer à la naissance de Browne, nous bénissons naturellement le progrès de l'esprit humain qui a fait cesser ces fureurs de parti.
Aiyourd'hui nous concevons à peine ces fanatiques animosités, toutes ces questions surnaturelles nous trouvent froids et indifférents. En un mot, à celte fièvre violente qui tourmenta si longtemps nos aieux, a succédé un assoupissement qui est peut-être bien moins le repos que le précurseur de la mort.
En effet, se reposer dans le calme d'une opinion qu'ont formée de longues et sérieuses études, prendre un parti après mûr et consciencieux examen, c'est le droit de l'homme qui n'a reçu de Dieu l'intelligence
et la volonté que pour se conduire et se décider dans les diverses circonstances de la vie.
Mais, sans travail, sans réflexion, sans aucune étude préalable, trancher des diflQcultés religieuses ou pbilosopbiques, s'enfermer tout entier dans un cercle matériel, et ne jamais élever ses regards au-dessus du monde des sens et de Tindustrie, c'est, selon nous, bire trop bon marcbé de la dignité de Pbomme et en ravaler bien bas la divine essence.
L'bomme n'est grand que par Tintelligence et par le cœur. Mais Tintelligence ne doit pas s'exercer seulement à vaincre la nature brute, k la soumettre à des procédés mécaniques pour multiplier des jouissances matérielles; non, il y a d'autres domaines qu'elle a le devoir de fouiller et de cultiver. Ce sont la religion, la pbilosopbie, la morale, car c'est cette trilogie bumanitaire qui constitue la véritable grandeur de l'bomme.
il semble de nos jours^ que la jeunesse craigne de penser, tant on lui a fait peur de Tidée. Aussi voyezvous avec quel dédain elle traite les problèmes les plus intéressants des destinées humaines. S*avise-t-elle jamais de regarder au-delà de Tborizon de plaisir ou de futilité où elle se concentre tout entière?
S'agiter ainsi dans le vide, ce n'est pas la vie; ce n'est que la convulsion qui précède l'anéantissement.
On dit, il est vrai, que, discuter sur la religion ou sur la pbilosopbie, ce n'est ni de bon goût, ni de bon ton.
Mais ce crétinisme qui tue moralement les &mes et abrutit l'intelligence est-il de meilleur aloi?
La discussion en pareille matière, prouve toiigours au moins que de graves sujets occupent votre esprit,
que fàme s*ouvre à Tidéal du beau et du bon, en un mot, que de nobles instincts fout encore battre le cœur.
Quand tout se réduira au froid calcul .d*accroitre sa fortune pour accroître son bien-être, la valeur de rbomme y aura-t-elle beaucoup gagné : la France pourra-l-elle alors se vanter justement d*6tre à la tête de la civilisation 7
Qui dit civilisation, entend ou doit entendre progrès moral; un peuple est mort, le jour oùTidée ne le tourmente plus.
Plus heureux que n'étaient nos pères au xvi« siècle, nous n'avons plus à craindre le poignard ou le bûcher comme corollaires de nos opinions. Protégée par les immortels principes de 89, toute discussion religieuse ou philosophique peut être calme et tolérante aiiûourd'hui , les armes sont courtoises, on a des adversaires et non des ennemis.
Il n'est point, a dit Sénèque, de spectacle plus agréable à Dieu, que celui de Thomme luttant contre rinfortune.
11 en est un autre pourtant non moins agréable à la Divinité, c'est de voir la raison de Tbomme travaillant à briser les obstacles qui s'inteqposent entre elle et la vérité qu'elle cherche et qu'elle poursuit.
Cette lutte, nous venons d'en être témoin, en analysant le livre de Browne. Pascal nous en offre encore un effrayant exemple. Ce sublime sceptique, comme on le nomme , fut toute sa vie tourmenté par la lutte incessante de sa raison contre la foi : vous savez comment il triompha dans ce combat à outrance. 11 s'abêtit, comme il le dit lui-même, pour humilier l'orgueil de sa présomptueuse raison.
Voulez-Tous savoir jusqu'où va, chez des esprits d'élite, ces tortures de l*àme? lisez Jouffroy et jugez. Quel terrible duel que celui des idées inculquées dès renfence, avec la raison exigeante et impérieuse de rhomroe mûr. Oh ! c'est bien là ce glaive à deux tranchants qui, selon l'expression biblique, pénètre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit.
L'homme vraiment religieux, on l'a dit avant nous et mieux que nous, n'est pas celui qui, sans travail d'intelligence, sans usage de sa raison, guidé seulement par une aveugle routine, marche dans le sentier battu, à travers des pratiques plus ou moins respectables; mais bien celui qui, acceptant au physique comme au moral, la tâche de chercher la vérité à la sueur de son front, dans la nature brute et dans la nature intelligente , ne recule devant aucun labeur pour soulever un coin du voile qui nous cache les secrets de Dieu.
Pour éprouver son courage, l'être infini le laissera peut-être mourir à la peine ; mais cette vision de la vérité à la poursuite de laquelle le sage aura couru parmi tant do veilles et de combats, Dieu la lui réservera, sans doute, dans un monde meilleur, pour prix de ses nobles et constants efforts.
Ainsi faisaient tant de grands hommes de l'antiquité pour secouer les langes d'un paganisme usé et privé désormais de la dernière étincelle de vie.
Ainsi luttaient les premiers Pères de l'Église contre les préjugés de leur enfance et de leur éducation, contre toutes les philosophies dominantes alors, jusqu'à ce qu'ils crussent avoir trouvé un sol ferme pour y poser définitivement les pieds.
Ne voyons aoospasSt Augustin, pour ne parler que de lui> courir haletant pendant le premier tiers de son existence , à travers tous les systèmes philosophiques , remuer toutes les idées écloses avant lui, se jeter de désespoir, jusque dans le manichéisme pour atteindre celte vérité dont la soif le consume et le dévore ?
Plus heureux que tant d'autres, il crut un jour Tavoir trouvée et dès lors il s*endormit tranquille sur ce doux oreiller, ou plutôt ne combattit plus que pour la rendre acceptable à ceux que n'entraînait pas la même conviction.
Il est des natures faciles et simples auxquelles repu* gne tout travail de Tesprit, toute recherche purement intellectuelle. A celles-ci il faut une formule toute trouvée, un système établi; Taxiome de St-Paul, leratwna" biUobsequium n'est pas fait pour elles. Placés pour ainsi dire dans une nacelle qui dérive sur un fleuve paisible, ces hommes, les yeux tournés vers le ciel, descendent mollement vers le port désiré où les attend une félicité sans bornes comme sans fin.
Ah ! gardons-nous de troubler par des questions indiscrètes cette pieuse quiétude, elle a quelque chose de la toi peu raisonnée mais vive des peuples de l'Orient • Il faut la respecter, sans trop l'envier peut-être.
Nous dirons à ces ftmes qui se livrent à toutes les im* pressions qu'on leur suggère, comme le poète latin :
ViTite felices, qaibus est fortana peraeti Jam sua.
Oh! oui, vivez heureux vous dont Tesprit n'a jamais été travaillé par le doute, vous qui n*avoz jamais senti
ces angoisses intérieures qui, comme le martyre, puri< fient aux yeux de Dieu.
A ceux au contraire, dont la raison plus exigeante, se trouble sur la mer du doute, nous rappellerons que Dieu leur tiendra compte de ces nobles et consciencieux combats ; quelque impuissantes que soient ces tentatives, elles ont toujours leur mérite.
Que ces martyrs de Tintelligence prennent toutefois courage, la lutte sera longue , pénible et probablement avant que de trouver un port
Longom restât maris œqaor arandum.
Hais sur cette mer immense aussi périlleuse que prctfonde, ils ne manqueront pasde guides. Qu'ilsécoutent la voix de ces deux écrivains que FAcadémie française a couronnés ensemble, H. Tabbé Gratry et M. Jules Simon ; qu*ils lisent et méditent les excellents articles que publie un recueil qui ne fait que de naitre mais auquel sourit un brillant avenir, articles firappés au coin d*une logique sévère et dus à la plume de H. Emile Saisset. Ils verront alors se vérifier Taxiôme de Bacon, que si un peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup de philosophie en rapproche.
Ici se rattache une question souvent reproduite et toujours controversée. Y at-il réellement des athées? Browne pense qu'il n*en existe pas et nous croyons qu'à son point de vue il a raison.
« Le sentiment d'Épicure, dit-il, tout en détruisant 9 la providence divine n'était pas TAthéisme. Car ce » philosophe niait seulement l'intervention de Dieu » dans les afiGedres humaines et cela parce que c'étaient
9 des choses indignes d'une si grande majesté. La » nécessité fatale des stoïciens n'était non plus que 9 rimmutabilité d( Dieu.
» Quant aux sectes chrétiennes, quelques-unes, dit- 9 il, ont nié la divinité de TEsprit Saint et ont été con- 9 damnées comme hérétiques; d'autres, et c'est la pire 9 espèce, ont refusé au Christ le titre de Dieu ; mais 9 enfin aucune n'a mérité la flétrissure qui s'attache 9 au nom d'athée. »
Lamennais que le catholicisme a droit de réprouver puisqu'il est mort hors de son sein, mais auquel tout penseur doit un tribut d'admiration, Lamennais a dit quelque part, si notre mémoire ne nous trompe, qu'il n'y a point d'athées et que c'est toiu^urs Dieu sous des noms divers.
N'en déplaise à ce grand homme, la thèse ainsi posée nous semble trop générale et même dangereuse dans ses conséquences pratiques.
En effet, les systèmes sur Dieu peuvent être envisagés sous deux points de vue différents ou plutôt essentiellement opposés. Ou vous conservez à Dieu sa personnalité et le libre arbitre, ou vous les lui déniez. Cette dernière opinion ne diffère en rien, selon nous, du véritable athéisme.
Que nous importe de faire partie d'un grand tout si ce tout n'a ni conscience, ni volonté libre ? L'homme alors, goutte d'eau dans un océan immense, nait, végète et meurt sans devoirs, puisqu'il est sans responsabilité morale. Ce rayon divin qu'on appelle raison ne lui sera donné que pour le torturer vainement et sans conséquence ultérieure, par des pensées de^devoir, de mérite, de faute, de châtiment, en un mot par tout
cet appareil de supplices qui faisait dire au satyrique latin :
Mens diri conscia facti
Surdo verbere cœdit,
Occultum quatiente animo tortore flagellum.
Juv. xviij. Satyr.
Celte furie vengeresse que rbomme coupable porte, jour et nuit, dans son cœur, qui forçait Tibère à écrire cette lettre fameuse, la peinture et Teffroi de tous les tyrans , tout cela ne serait qu^une ballucination sans base, sans réalité.
Disons-le, car c'est notre conviction, sans un Dieu personnel, libre, intelligent et juste, le remords chez rbomme est un non-sens.
C'est une main tendue à celui qui se noie, mais à la condition que le malbeureux, dans son désespoir, ne pourra jamais y atteindre.
Une pareille idée de Dieu difiEère-t-elle beaucoup d'une absolue négation ? Nous ne le croyons pas.
D' DUMOIIT.