UN CAS D'HYBRIDITÉ VÉGÉTALE
et CMsidéritioDs pbpiologiqoes et pUloMpUqoes sur cd Êfitt de phéoonèBes.
L'bybridité a soulevé dans ces derniers temps des questions de physiologie végétale de la plus haute portée, car elles se rattachent aux phénomènes les plus intimes du grand mystère du règne organique : LÀ vie!... Questions qui ont provoqué entre les hommes de la science une polémique passionnée comme le sont ordinairement les discussions auxquelles donnent lieu des faits trop peu nombreux et trop peu étudiés, et lorsque le parti pris, les idées préconçues, les mirages trompeurs d'une imagination impatiente des bornes qui s'élèvent devant elle, devançant les labeurs lents et pénibles d'une investigation minuit
lieuse, se hâtent de vouloir généraliser d'après des données encore trop limitées.
II nous a donc paru qu'il pouvait y avoir quelque intérêt à appeler Tatlention de notre Compagnie sur un sujet ainsi devenu Toccasion de tant de controverses el d'hypothèses , et qu'il pouvait y avoir surtout une certaine opportunité à le faire à ce moment où une végétation exceptionnellement luxuriante peut promettre un plus large contingent de faits nouveaux ou reproduire des accidents jusqu'alors incomplètement observés , espérant d'ailleurs que ceux d'entre nous assez heureux pour recueillir des observations sur ce siget, les viendraient communiquer à la Société pour qu'elle pût les enregistrer dans ses Hémoires.
Et devons-nous ajouter pour exciter leur curiosité et stimuler leur zèle qu'en ce qui regarde Yhybriditi végétale, c'est surtout dans une contrée comme la nôtre où la culture des plantes vivaces de pleine terre a pris l'extension la plus considérable peut-être à laquelle il lui soit donné d'atteindre en Europe; où les espèces sont représentées par d'innombrables variétés, cl où, propagées par tous les moyens qu'enseigne Tari horticole, chacune d'elles subit toutes les épreuves auxquelles peuvent être soumises la fixité des formes et Tentité spécifique que l'on peut espérer de voir surgir des faits inconnus, ou de pouvoir étudier dans des proportions satisfaisantes ceux déjà signalés par la science ?
Si je me suis laissé aller à venir vous présenter ces réflexions, c'est que j'y ai été conduit par l'observation que j'ai pu faire, il y a quelques jours à peine, aujar-
din botanique, de Tun des phénomènes les plus curieux que peut offrir rbybridîlé dans les arbrisseau x(1), phénomène que déjà j*avai$ eu occasion d'observer ailleurs, il y a plusieurs années, et qui se reproduira sans doute encore près de nous , car la plante qui en est le siège se répand de plus en plus dans les jardins paysagers; je veux parler du Cytisus Adami.
Ce cytise a le port, la taille élevée, le feuillage à folioles lancéolées, les grappes de fleurs pendantes du C. Laburnum, type, et n*en diffère guère que par la moindre dimension des feuilles et des fleurs et par la couleur purpurine de celles-ci; c*est bien Tenfant du C. Labumum et du C. PurpureiLS à la corolle purpurine, et les archives de la science ont conservé d'ailleurs rbistoire de sa naissance adultérine. Ses fleurs offrent toutes les apparences de fleurs complètes et fertiles; mais bien que leurs organes sexuels semblent avoir acquis un développement normal, elles sont constamment stériles, soit que la liqueur fécondante n'acquière pas une élaboration suffisante, soit que les germes des ovaires ne soient pas constitués de manière à eu subir Timprégnation. Dans ces conditions, qui sont d'ailleurs celles générales des hybrides, la plante n'a pu se multiplier que par la greffe et la bouture, et a ainsi conservé et perpétué par des dédoublements
(1) Je prends ce mot arbrisseau dans le sens que lui ont donné Bulliard , Lamarck , Decandolle et les anciens auteurs , la piaule ligneuse gui porte des boutons sans avoir naturellement une tige simple qui ne se ramifie que vers le sommet, double caractère qui le distingue de Tarbuste , qui est sans boutons , et de Tarbre proprement dit qui a une tige.
raccessifs du pied primitif les caractères qui la distinguent de ses parents immédiats.
Jusque-là, comme Ton voit, tout pardt suivre dans notre cytise Tordre habituel de révolution indéfinie des formes v^étales et de leur persistance par la prolongation de la vie de la plante, même à Taide des moyens artiOciels; mais voilà qu*il arrive parfois que certains des individus obtenus ainsi, après avoir longtemps porié des fleurs pourprées et en grappes, viennent tout à coup à pousser des bouigeons qui montrent soit les grappes et la corolle jaune du C. Labumum^ soit les fleurs solitaires et pourprées du C. Purpureus; et voilà aussi que, si Ton en croit certains botanistes, et notamment ce qui en a été dit dans les Mémoiresde la Société linnéenne de Normandie , il y a quelques années, ces mêmes fleurs, ainsi revenues à Tun des types générateurs, recouvreraient la fécondité, cette faculté inhérente à Tôtre organisé et si intimement liée à la conservation des espèces créées de pouvoir prolonger indéfiniment dans le temps la durée de la force vitale et plastique, qui, dans le travail incessant d^assimilalionqui lui a été imposé par le Créateur, doit reproduire incessamment Tétre physique dont Tidentité constante de formes constitue Ve»i)éce. Or jusqu*ici , il faut bien le reconnaitro , ce retour accidentel à la fertilité, qui coïnciderait avec le retour à Tune des formes primitives, est demeuré plutôt une allégation qu'il n'est devenu une démonstration fondée sur des constatations authentiques; bien plus, lorsqu'il serait si important d'être renseigné sur les circonstances en quelque sorte pathologiques dans lesquelles s*opèrent
. de semblables rappels des types primitifs , ainsi que sur les résultats plus ou moins étendus qu'ils ont eus quant à la fécondité des fleurs revenues à Tun ou Tautre de ces types , nous ne rencontrons dans les livres qui en ont parlé que des affirmations brèves et vagues.
Voulant inaugurer en quelque sorte par un acte de bon vouloir la série d'observations que nous venons aujourd'hui solliciter du zèle de nos collègues, nous croyons devoir donner une courte description des parlicularllés que, grâce aux précieuses indications de H. le Directeur du jardin botanique, nous avons été mis à même de faire sur le bel exemplaire de C, Adami, qui se trouve dans Tune des pelouses de la partie haute de cet établissement.
Cet arbrisseau, élevé de 5 à 6 mètres et âgé de 15 à 18 ans, présente une tige de 3 mètres qui porte cinq branches longues de 3 è 4 mètres. Il a exactement le port et Fapparence d'un C. Labumum dont les feuilles et les fleurs n'auraient acquis que les deux tiers de leur développement ordinaire. Sur l'une des branches mères moins vigoureuse que les autres, branche non ramifiée, bien qu'elle ait atteint près de deux mètres et demi , se trouve è peu près aux deux tiers de sa longueur une sorte de couronne formée de ramilles grêles très rameuses, longues de 50 centimètres, et chargées de fleurs solitaires qui reproduisent la forme et la coloration de celles du C, Purpureus. Il est facile de se convaincre que cette chevelure épaisse qui entoure complètement la branche amis plusieurs années a se développer. Au-dessus d'elle la branche mère, prolongée d'environ 60 centimètres , mais rompue ^
son extrémité, a conservé le même diamètre, la même forme, la même écorce qu'au-dessous, mais elle est périe, comme si la couronne épaisse des pousses du C. Pwrpureus eût détourné à leur profit la circulation de la sève qui servait à alimenter la partie supérieure de la branche.
Cet arbrisseau a été planté il y a environ huit ans , lorsque déjà il avait sa tige formée; il paraît greffé sur C. Laburnum et annonce peu de vigueur.
Du reste on n*a observé sur ce pied que le retour au C. Purpureus, retour qui aurait été également observé, il y a peu d'années, dans la culture de M. A. Leroy, d'où est parvenu ce pied. Celte circonstance a d'autant plus d'inlérét que ce retour paraît plus rare que celui au C. Laburnum, ce qui pourrait s*expliquer par Tanalogie plus grande qui existe entre Thybride et ce dernier cytise. Reste à vérifier si le retour au type purpur(»i5 rappellera également la fécondité, ce qui est d'ailleurs très probable.
Afin de faire apprécier davantage le grand intérêt que peut offrir Tobservalion des faits d'hybridilé, d'un ordre de phénomènes qui s'éloigne autant de la marche habituelle de la nature, et comment, par Tétude assidue et philosophique de ces aberrations et de ces écarts, on pourrait espérer d'entrevoir un jour l'enchaînement des lois secrètes qui régissent dans ses conditions normales la propagation naturelle des êtres vivants, nous croyons devoir essayer d'indiquer très superficiellement, sans doute, mais aussi en dehors de toute préoccupation de les vouloir présenter comme la vérité , quelques-unes des conséquences qui nous paraissent pouvoir découler des observations dès ce
moment acquises à la science, et notamment des faits insolites qui se produisent sur le C. Adami, le seul peul-étre des hybrides, parmi les arbrisseaux, dont Tcxisteuce soit bien constatée et hors de doute.
Pour plus de clarté et de brièveté, et non pas ceries que nous attachions à nos idées une autorité et une valeur que des études spéciales peuvent seules donner, nous choisirons pour les exposer une forme en quelque sorte dogmatique.
L'espèce, dans le règne organique, paraîtrait constituée par une force vitale et plastique , douée de la puissance de reproduire indéfiniment, par la voie de la génération , des formes physiques toujours identiques comme la force dont elles émanent ainsi successivement.
Cette faculté est inhérente à la perpétuité de Tentité spéciûque, telle que parait Tavoir voulue le Créateur.
Vhybridité ne serait que la résultante de deux forces vives qui diffèrent spécifiquement , mais qui cependant seraient aptes à confondre accidentellement leur action génératrice dans la production d*un être qui les résumerait Tune et l'autre.
Pour qu'il y ait hybridité réelle, il faut donc que les forces génératrices paternelle et maternelle soient spécifiquement 'distinctes; mais pour qu'il y ait possibilité d'une production hybride il faut en outre que ces forces distinctes en tant qu'espèces aient toutefois entre ellescerlains rapports de parenté plus ou moins prochains, certaines affinités dans les formes organiques, analogues paraîtrait-il è ceux que nos méthodes de classification, soit naturelles, soit artificielles, attribuent aux caractères constitutifs des genres.
Si rhybridité résultant d'espèces disliDctes ne peut naître qu*entre celles de ces espèces qui ont entre elles ce mode de rapports qui constitue les groupes d'espèces auxquels la science a appliqué le nom de genres, ceci tendrait donc à démontrer que contrairement à Topinion de certains naturalistes, le genre ne constituerait pas une coupe arbitraire et arliQcielle , mais serait entré comme Tespèce elle-même dans le plan primitif de Fensemble des êtres organisés, et représenterait seulement un ordre d'affinité supérieur et plus large que celui des caractères qui réunissent ensemble les individuc^lités qui forment Tespèce.
Que si nous revenons plus directement au phénomène que nous a présenté le C. Adami du Jardin botanique par le retour de plusieurs de ses bourgeons à Tun de ses types générateurs, nous voyons que si prolongée que puisse être par tous les moyens artificiels l'existence de l'être hybride primitif dans une plante vivace, ce long laps de temps, si supérieur qu'il puisse être d'ailleurs à la durée normale de la vie du végétal abandonné à lui-même, n'sgoute rien néanmoins à la puissance de cohésion, à l'assimilation contre le vœu de la nature de deux forces vitales primitivement distinctes, de manière à pouvoir imprimer à leur produit complexe la fixité et la valeur d'un être parfait l'' puisque en tant que métis le cytise reste toi^jours frappé de stérilité ; 2<> puisque par des f;auses qui échappent encore à Tinvestigation , il arrive qu'il peut reproduire par des bourgeons adventices l'un ou Tautre de ses types paternel ou maternel dans toute leur pureté, ce qui ne peut guère s'expliquer qu'en admettant que les forces plastiques dont l'u-
iiioD accidentelle a formé Thybride restant toujours imparfaitement fusionnées, si Tune d'elles vient à s'oblitérer et à détruire ainsi Téquilibre, ou le parallélisme existant jusque-là, celle qui en devenant prédominante n est plus entravée dans Taccomplissement du travail particulier d'organisation de la matière que Dieu lui avait imposé dans Toeuvre de la création, reproduit dès-lors fatalement en recouvrant toute sa liberté d'action la forme normale de Tcspèce-type , telle qu'elle figurait dans le plan primitif de la nature animée.
On pourrait donc dans le phénomène de l'bybridité assimiler l'action des forces vitales plastiques è celle de forces mécaniques quelconques douées de la faculté de se mouvoir indéfiniment dans le temps et l'espace selon une droite, et dont certaines, bien qu*ayant des points de départ distincts, pourraient parfois converger vers un point commun qui représenterait l'union adultérine dont peut résulter l'bybridilé.
Si ces forces arrivent de points diamétralement opposés, elles se doivent nécessairement neutraliser réciproquement, et il n'en peut résulter aucune force analogue complexe, aucun produit hybride, mais par contre plus seront rapprochés leurs points de départ et plus par conséquent les points d'intersection ou plutôt de rencontre et de jonction étant éloignés tendront à rapprocher du parallélisme l'action des deux forces, plus alors la résultante de leur action mutuelle se prolongera en puissance et en durée.
Que si l'on suppose que les points de départ ou les origines des deux forces soient excessivement rapprochés comme ils le peuvent être dans les rapports
qui existent entre certaines espèces des genres, rubusj hieracium, batrachium, viola, etc., où les caractères spécifiques sont si peu tranchés dans certaines sections, on pourrait comprendre comment des produits hybrides pourraient alors naître plus fréquemment dans ces conditions exceptionnelles et acquérir aussi une vitalité propre qui emporterait pour eux la faculté de se reproduire comme les espèces primitives. On pourrait donc peut-être expliquer par Thybridité avec une certaine vraisemblance et comme les Allemands ont voulu le faire, mais d'une façon trop générale, Texistence de cette foule d'espèces que des modernes ont si nettement circonscrites bien qu'elles diffèrent souvent par des nuances légères, mais qui, ainsi qu'il résulte des travaux philosophiques des Jordan et des Boreau, n'en ont pas moins autant de fixité que les espèces les plus tranchées d'autres genres , se reproduisant de graines comme celles-ci et résistant à toutes les vicissitudes que peut leur infliger la culture des jardins.
Considérée à ce point de vue, l'étude de Yhybridilé pourrait donc parfois aider aussi à vérifier la valeur réelle ou relative, Técart en quelque sorte qui existe entre certaines espèces que l'on devrait dès-lors considérer comme d'autant plus tranchées que les hybrides qu'elles peuvent enfanter seraient moins aptes à se reproduire par la voie de la génération.
Il paraîtrait au reste que bien que l'hybride qui provient d'espèces bien tranchées soit le plus ordinairement frappé de stérilité , il est arrivé qu'il y en ait eu de féconds, mais toutefois pour revenir après une ou deux générations à l'un des types générateurs. Ce
phénomène , bien qu'accidentel , n'aurait rien d'ailleurs qui dût le rendre improbable , car ce retour à Tun des types générateurs, par la voie d'une modification riiroaciive des gertnes de Tovaire n'a rien qui répugne à la logique des faits fournis par le C. Adami, où un retour analogue s'effectue par la modification d'un bourgeon , ce qui correspondrait d'ailleurs à l'assimilation que la physiologie végétale a dèslongtemp établie th^riquement entre le germe contenu dans l'œuf végétal, et celui qui se développe sous forme de bourgeon dans l'écorce des plantes ligneuses dicotylédones que Ton peut ainsi considérer comme douées d'une vitalité multiple.
L'appréciation imparliale des observations invoquées dans les dissidences manifestées sur la question de l'inQucnce à attribuer à l'hybridité dans la création d'espèces nouvelles nous porterait donc & penser que dans les deux camps opposés en voulant , comme cela n'arrive que trop souvent, résoudre la difficulté d'une façon absolue, on aurait pu également s'éloigner de la vérité, ce qui prouverait de plus en plus la nécessité de constater désormais avec soin et intelli- ■ gence tous les faits d'hybridité qui peuvent venir à se produire, seul but au reste, comme déjà nous l'avons dit , dans lequel nous nous sommes hasardé è venir vous soumettre nos observations ainsi que nos idées personnelles.
Nous croyons du reste devoir faire remarquer en finissant que si nous avons seulement parlé de l'intérêt qui s'attache à la recherche et à l'étude des faits de l'hybridité dans les végétaux, c'est que nous y étions tout naturellement conduit par la communication que
nous venions faire de nos observations sur le Cylisus Adami et non certes que nous ne considérassions pas comme tout aussi dignes d*étre étudiés et même plus importants à Tétre, les faits analogues que pourrait présenter le règne animal surtout dans les classes supérieures des vertébrés où la vie organique acquiert sa plus grande expansion. Hais il arrive que, par cela même que ces êtres sont plus parfaits , les caractères qui les différencient non-seulement sont plus distincts, mais aussi plus immuables dans les races sauvages et deviennent ainsi plus rebelles et plus antipathiques aux unions adultères. Aussi les cas d'bybridité spontanée y sont-ils restés tellement douteux que Ton pourrait affirmer sans témérité que leur existence n*est prouvée par aucun fait bien avéré. Si en effet jusqu'ici on a signalé* des rapprochements contre le vœu de la nature entre des espèces qui existent encore à Tétat sauvage , ils n'ont été obtenus que sous Tinfluence de rintervention de Thomme lorsqu'elle agissait sur certains sujets pour en effacer le type et en altérer les caractères, en les soumettant à l'action dissolvante d'une domesticité plus ou moins prolongée. Tel est le motif qui nous a empêché d'appeler spécialement votre attention sur les hybrides animaux dans les races sauvages que l'on ne peut guère espérer de pouvoir observer.
T.-'C. BÉRAUD
Lu à la séance du 1*'' juin 1858.