CHAPITRE II Le décor dans l'Église
'6 décor le plus rudimentaire que nous puissions dis- {uer à travers les primitives liturgies est l'autel principal du sur; et c'est un véritable rideau que le tapis que soulève
^ide supra, p. 10.
range, comme regardant dans le Sépulcre^ avant d'annoncer la résurrection aux pseudo-Mariés ^.
Mais bientôt, pour rendre plus palpable à ses adeptes la grande vérité, l'Église perfectionna cette mise en scène. C'est alors que des moines gantois, imités un peu plus tard par Dunstan et les Anglais, imaginèrent, dès le X« siècle ^, de représenter le Sépulcre par une croix enveloppée d'un voile qui seul demeure après l'enlèvement de la croix.
Ce ne fut pas assez. Presque toutes les églises possédaient au centre du chœur ou à l'entrée de celui-ci une crypte abritant le corps du saint auquel l'église était consacrée, ou le tombeau de quelque autre dignitaire. On descendait dans cette crypte par quelques marches *^. Rien ne peut nous donner une idée plus exacte de ce primitif décor que la crypte de la petite chapelle Sixtine à Sainte-Marie-Majeure, ou celle de la cathédrale de Saint-Quentin Cette adaptation ingénieuse n'est nulle
* Otîice de Sens II dans Lange, [He lateinische Osterfeiern, Munich, 1887, in 80, pp. 64-(>.*5. Nous classons ici les textes d'une façon nouvelle, non d'après la date des manuscrits qui les renferment, mais d'après l'importance de leur mise en scène, considérant des textes comme celuici, bien qu'en usage encore au XII I« siècle, comme représentant un stade beaucoup plus ancien.
* Vide supra et Duméril, p. Il note.
* Parker, dans son GLossary of architecture (à Tarticle : Sépulcre), affirme qne beaucoup d'églises anglaises, par exemple à Navenby, Hickinton, etc., renferment encore des constructions de pierre permanentes, bâties spécialement pour servir à représenter le tombeau de Jésus dans les drames de Pâques. Cf. Poi lard, English miracU jdayt, moralities and interludes, 4th édition. Oxford, Clarcndon Press, 1904, in-80, p. XIV. Chambers, dans son Mediaevai Stage, Oxford, Clarendon Press. 1903, vol. II, pp. 21-25, consacre à la question du Sépulcre des dévelop|>emenis extrêmement intéressants. Il a vu un l)eau Sépulcre de cette espèce à Tarrant Hinton, Dorset, et il si^ale la persistance du drame de Pâques. M. Enlart a donc tort d'affirmer que « le Mystère n'entraîne dans l'Église aucune disposition architecturale spéciale »• {Manuel d'Archéologie française, vol. Il, Architecture civile et mlitaif^- Paris, Picard, 1904, in-8° PII., p. 370.)
part mieux indiquée que dans le texte de Wurzbourg ^, oîi les anges, c'est-à-dire deux chanoines velus de dalmatiques blanches, franchissent la porte du chœur, se dirigent vers Tautel de Saint-Pierre, descendent dans la crypte, puis, s'étant ainsi assurés de la disparition de Jésus, attendent les trois Maries, c'est-à-dire le doyen et deux chanoines vn chapes blanches, qui bientôt, y descendent.
L'office de Noël, qui connut les remarquables développements scéniques que nous allons décrire, eut des commencements aussi humbles. La crèche, dont la représentation devait persister jusqu'à nos jours, existe déjà de bonne heure, figurée au moins par l'image de la sainte Vierge posée sur l'autel 3* Les pasteurs qui sont de u petits chanoines » 3 ou des vicaires, revêtus de tuniques ei coiffés d'amicts, ayant reçu des anges Tannonciation, arrivent à cette crèche. Deux prêtres de grade supérieur, vêtus de dalmatiques et tenant le rôle d'accoucheuses ^ leur demandent : <c Qui cherchez-vous dans la crèche? Pasteurs, dites-le nous ». Adaptation, à la Noël, de la question « Qui cherchez-vous dans le Sépulcre? » du trope pascal. Les accoucheuses, après la réponse des bergers, ouvrent le rideau et montrent l'enfant.
« Lange, p. 53.
* La rubrique du drame des Pasteurs de Rouen en est la preuve. Perçant ad itnagineni Sanctœ Maria dans Tédilion qu'en a donnée I). M. ou bien le salutent puerum donné par Goussemaker d'après le manuscrit Bigot. Cf. KôPPEN, lieitrâge zur Geschicfile der deutscken WeiknachtssfrieU, Dissertation de Marburg, 1892, in S»,
» Institués par Richard Cœur de Lion, en 1190, Canonici qutndecim fnarcharum et librarum. Gasté, p. 2o.
* On sait que le moyen âge, suivant une tradition de Tari byzantin et d-e l'art romain, appelle toujours ces accoucheuses auprès de la Vierge. Les mysti^res les connaissent aussi et elles ont figuré encore dans le Mystère de la Nativité joué en 1451 dans l'église de Saint-Maclou, à Kouen. Voy. Lbverdier, loeo citato. Du Méril, p. 28, qui renvoie à Clâm£14t, Annales archéologiques, t. VIII, p. 315.
L'imagination ecclésiastique ne se contenta pas de si peu, mais ses exigences sont encore bien modestes. Qu'importera au spectateur s'il voit d*un seul coup d*œii la fosse aux lions, la maison de Daniel et la demeure d'Habacuc t, bien que celui-ci habitât fort loin de Babylone, où il est sensément transporté par un ange, à travers les airs? Sommes-nous beau* coup plus difficiles à contenter? Oui, quant aux distances, non quant au temps : nous aimons que les peintres décorateurs nous brossent entre les objets éloignés de larges perspectives, mais un quart d'heure d'entr'actc nous suffit à franchir vingt années. Cependant nous allons assister à des procédés par trop simplistes et que nos yeux gâtés par les féeries goûteraient avec peine. Mais pensez que Ton en était aux premiers bégaiements de la dramatisation et qu*il a fallu à l'esprit monastique un effort considérable pour produire une mise en scène, telle que celle de la conversion de saint Paul, dont nous nous bornerons à traduire la rubrique latine initiale. «Qu'on prépare dans un lieu approprié une chaire représentant Jérusaleu) (quasi- Jérusalem) et dans laquelle? siégera le Prince des prêtres. Qu'on prépare aussi une autre chaire; dans celle-ci siégera un jeune homme tenant le rôle de Saiil (nom qu'il échangera pour celui de Paul après sa conversion), et qu'il ait avec lui des serviteurs armés. Mais, d'un autre côté, assez loin de ces chaires {aliquatitulum longe), que deux autres chaires soient apprétéi'S pour figurer Damas; que sur l'une d'elles soit assis un homme du nom de Judas, sur l'autre le prince de la Synagogue de Damas, et qu'entre les deux soit dressé un lit ^ ». GoAte-t-on bien toute la saveur de ce naïf libretto et de ces timides mais précises indications à l'adresse du régisseur ecclésiastique? Hais ce qu'il faut renoncer à rendre, c'est cette indétermination
^ Dans le Daniel de Beau vais. (Voyez Sepet, Études sur les prophètes du Christ, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, (i* série, t. m, pp. 252 et 253.)
< Manuscrit d'Orléans dans Du Méril, p. 237.
du qtUtëi'Jérusalem, une chaire comme Jérusalem, « tenant lieu de Jérusalem », et qui ouvre Ja voie à toutes les pompes du décor futur. On comprend si bien que quelque clerc songeant à monter dans son église ce drame passionnant, se soit pris à rêver soudain aux splendeurs de la ville sainte, dont sans cesse l'entretenaient les pèlerins, et qu'il se soit mis à désirer la représenter autrement que par un siège plus ou moins élevé ou plus ou moins paré. Voit-on aussi la valeur de cet aliquantulum longe de cette brève distance qui sépare Damas de Jérusalem et qui tend à corriger un peu l'invraisemblance que nous signalions il y a un instant, mais qui ne contredit pas notre critique, car cet effort de vérité d'un obscur metteur en scène est resté sans imitateur. Un petit échafaudage a comme un mur » iigurait le lieu, d'où Paul devait être précipité à terre par le feu céleste.
Un des émules de cet ordonnateur inventa même le changement de décors; quel dommage qu'il ne nous ait pas confié avec plus de précision comment, dans la « Résurrection de Lazare » ^, la demeure de Simon était transformée en une sorte de lieu représentant Béthanie, l'éternel et vague quasi- Béthania, Mais bien que cette pièce connût déjà une scène platea, c'est-à-dire un espace libre devant les décors et réservé aux acteurs, ce changement à vue ne devait pas être bien remarquable et ne vaut d'être signalé que pour la nouveauté de l'indication; au surplus, le peufde se laissait volontiers persuader que les mages venaient d'un lointain Orient, quand les clercs qui en tenaient le rôle sortaient chacun de son coin ^. Les connaissances géographiques étaient du reste nulles; qu'on se souvienne que les pauvres gens qui suivaient Pierre l'Ermite, à chaque ville qu'ils rencontraient, demandaient si ce n'était point là Jérusalem.
* Résurrection de Lazare, du manuscrit 188 d'Orléans, édité par I>\i Méril.
* Du MÉRIL, p. 164, dans V Adoration des Mages du manuscrit d'Orléans.
On sait que le Paradis, dans les mystères, se trouvait toujours à une certaine hauteur au-dessus du niveau de la scène; cette situation a fait naître des équivoques et des hypothèses que nous discuterons plus loin. C'est dans le drame liturgique aussi qu'il faut chercher l'origine de cette élévation issue d'un sentiment très naturel de respect envers ceux dont les demeures dominaient les hauteurs du ciel. Mais il ne fallait pas, pour les placer, d'édifice spécial; les architectures romane et ogivale semblaient y avoir pourvu en ouvrant des tribunes ou en faisant courir à mi-hauteur autour de la nef, sur le pourtour du chœur, une galerie à colonnade telle qu'on en voit dans la Lorenzkirche, à Bâle, où à la cathédrale d'Amiens. C'était de là, dans les hauteurs ^, ou « dans les voûtes », comme dit un autre texte ^, que l'ange apprenait aux bergers la naissance de l'enfant divin. Cependant, il n'y a pas, à proprement parler, dans tout ce que nous venons d'exposer, de décors au sens moderne du mot; le stade qui reste à franchir sera parcouru par les drames liturgiques de la cathédrale de Rouen, encore représentés au XV« siècle, mais qu'on peut certainement faire remonter au XII» siècle : au milieu de la Fête des ânes, qui se célèbre la veille de Noël, doit se jouer le petit drame de Daniel. La fournaise où Nabuchodonosor essaie en vain de faire brûler le prophète est formée d'étoupes enflammées amassées dans la nef.
Seul, toutefois, Tofiice des Pèlerins à Emntaûs, également selon l'usage de Rouen, nous atteste la construction dans l'église d'un échafaud muni d*un vrai décor représentant le château d'Emmaûs, où Jésus et ses disciples dînent â une table qui y est préparée.
Un jeu scolaire, le drame de Daniel de Beauvais, sembla constituer un type de transition qui nous conduira au déco'^
* Du Mérii,, p. 16-2, dans Un mystère de l'Adoration des Mages *^^ manuscrit 178 d'Orléans.
» Gasté, p. 26.
plus développé du « Jeu d*Âdam ». Le trône de Balthasar et peut-être celui de son épouse sont juchés sur des écbafauds entourés chacun de légères cloisons en bois, pour figurer le palais des souverains à Babylone. Plus loin, c'est le palais des mages, ailleurs la maison de Daniel; les lions ne manquent pas à la fête, mais par quoi sont-ils figurés? On ne le sait pas ^.
CHAPITHE 111 L'art et le drame liturgique.
C'est une lumineuse vérité que celle qu'a exprimée Léon Gautier : « Il convient de voir dans les tropes une des origines du théâtre moderne ^ ». Tout le monde connaît plusieurs de ces belles additions poétiques et musicales qui furent composées pour amplifier les offices; certaines d'entre elles ont été heureusement conservées dans le Missel réformé de Pie V, tels le VicUmœ Paschali laudes 3, le magnifique Dies irae et le beau Stabal mater. Certains de ces tropes eurent une fortune extraordinaire, tel celui qu'on attribue au moine de Saint-Gall, Tutilon. Ce poète musicien, un des plus remarquables de la célèbre école de Saint-Gall au X* siècle, eut l'excellente idée de rythmer la formule primitive du dialogue qui se tenait auprès du Sépulcre :
Int. a Quem qtiœritis in ^pulcro, o cristicolœ? Resp. « Jesum-Mazarenum cmcifixtitu , o celicolœ. »
Int. « Qui chercfiez-vous dans Le SéptUcre, ô servants du Christ ? Rép. ce Jésus de Nazareth crucifié, ô servants du ciel. »
* Sepet. (Bibliothèque ok i/Écoi.e des Chartes, 6^ série, t. III, P- îi.^i, 1867.)
* Léon Gautier, Histoire de la poésie liturgique. Les tropes^ t. I (seul volume paru). Paris, Picard, 1880, ^r. in-8«.
* Langb, pp. 59 et 60.
Tout, prose et vers, y était chanté : le manuscrit d'Einsiedeln et celui de Tours, qui sont du XII® siècle, en témoignent par les annotations musicales dont tout leur texte est soulignée Il en était de même des drames de Rouen dont Le Prévost a publié la musique qui lui avait été transmise par Jean, évéque d'Avranches^. Le Te deum laudamus termine invariablement les mystères les plus développés aussi bien que les drames liturgiques, et demeure souvent le seul nœud qui relie à TÉglise le théâtre si profane d*un Jean Bodel ou d'un Rutebœuf.
Dans le Daniel de Beauvais, dont nous parlions il n'y a qu'un moment, figure au cortège du roi Darius un véritable orchestre de tambours et de cylharistes, et ce drame aussi est tout entier noté en plain-chant 3. Mais, en somme, c'est surtout l'orgue et les instruments à cordes, comme le remarque justement De Coussemaker 4, qui accompagnent le drame liturgique. Quant au caractère de cette musique, le même auteur^ remarqueaqu'il n'y faut pas chercher cette musique rythmée et mesurée si propre à seconder les passions mondaines, mais une musique plane, établie d'après les règles de la tonalité du plain-chant, soumise toutefois à certaines lois de rythme, d'accentuation qui... n'ont rien de commun avec la division exacte des temps.»
Nous n'avons pas l'intention d'aborder en ce moment l'épineuse question des rapports entre l'art et le drame religieux,
* MoNE, Schauspkl des Mittelalters. Mannheim, 185i, 2 vol., t. I, p. 5. Celui de Toui's est un office de la Résurrection, publié par Luzarche, Tours, 1856, et accompagné de la musique, écrite sur une portée de quatre lignes.
« Gastê, p. 3.
5 Voyez Sepet, loc. cit., p. î2i'>9. On trouvera la transcription en notation carrée, des neumes de tous ces drames religieux dans les Drames liturgiques de Coussemaker Cf. aussi Chouqubt, Histoire de la musique dramatique en France. Paris, Didot, 1873.
^ Drames liturgiques du moyen âge. Paris, Didron, i861. in4o, p. u.
s Dans son Histoire de Vharmonie au moyen âge. Paris, Didron, 1852, in-4o, pU., pp. 138-139.
nous préférons Texposer dans toute son ampleur à propos des mystères : nous voudrions cependant retenir quelques faits et présenter quelques documents dont nous nous réservons de tirer plus tard toutes les conclusions qu'ils comportent^.
Un manuscrit sur parchemin, de Reichenau, qui contient les chœurs de Tannée, nous offre une très naïve reprocfuction du drame liturgique de Pâques^.
L'ange aux ailes rouges qui ailleurs 3 interroge puis informe les trois Maries aux longs visages étonnés, n*est pas non plus inconnu à nos textes.
Avouons tout de suite que ces miniatures que nous venons de citer ne suffisent pas à elles seules pour nous dicter un arrêt définitif ou proclamer une loi irrévocable. Il nous faut attendre la production d'autres arguments pour pouvoir reviser à fond ce grave procès qui, heureusement, ne met pas en question l'originalité profonde et admirable des peintres et des imagiers au moyen âge.