CHAPITRE IV La machinerie
Voilà un bien grand mot pour étiqueter les enfantines ingéniosités des premiers metteurs en scène. L'étoile ^ qui doit
* Il y a un livre sur cette question, mais qui est bien loin d'apporter une solution définitive au problème : c'est celui de M. Paul Weber, Geistliches Schauspiel und christliche Kunst. Stuttgart, Ebner, 1894, in-S», pli. L'ouvrage ne concerne que l'iconographie de Synagogue et d'Église et n'est pas à l'abri de toute critique, comme nous le verrons plus loin.
* Cf. le dessin de Mone, 1. 1, p. 8, d'après un manuscrit de Karlsruhe (XII« siècle).
* Bibliothèque Nationale, miniature, f» 21, v« du manuscrit fr. 409 (Lancelot).
* Sur l'étoile des mages, voyez l'étude de Kehrer, Ihe heiligen ùretr kOnige, 1904, in-S», p. 16.
conduire à la crèche les mages venus de leurs lointaines provinces, adorer TEnfant nouveau-né, est d'abord simplement montée sur un bâton ^ comme elle Test encore dans les campagnes et dans les villes les plus reculées de la Flandre^, et comme on la voit dans la belle eau-forte de Rembrandt 3. Les moyehs se perfectionnant, l'étoile devient une couronne lumineuse qui pend, brillante devant la croix 4. Cette couronne a pourtant le défaut d'être immobile et de figurer ainsi assez mal l'étoile merveilleuse dont la marche guide les rois, et qui ne s'arrête à leur vif étonnement que sur la plus humble des étables; aussi suspend-on cette couronne à une corde, et il est probable qu'un comparse la tenant par un fil s'avançait lentement le long de ces galeries hautes que les architectes nomment coursières ou chemins de ronde et que les contemporains appelaient les « alées » k.
Toute la science des metteurs en scène ne se bornait pas cependant à ce premier effort de l'apparition merveilleuse d'un astre. Une main se montrait qui traçait au-dessus de la tête du roi de Babylone, le fatidique « Mane, Techel, Phares » 6. Si ce truc, indiqué par la rubrique, a été vraiment exécuté, il y a là indiscutablement une véritable habileté II était moins com-
* Texte de Bilsen dont le manuscrit appartient à la bibliothèque des RR. PP. Bollandistes. M. Wilmotte a bien voulu mettre à ma disposition la transcription qu'il en a faite.
* A Furnes, par exemple.
* Toujours en quête d'une nouvelle et lumineuse interprétation du Nouveau Testament, Rembrandt a dessiné là une masca:*ade flamande allant vers la Vierge et l'enfant Jésus. Il est question de cette estampe aux pp. 154 et 155, 1. 1 de VOEuvre de Rembrandt, par Dutuit. Paris, A. Levy, 1883, fo, pli.
* Officium stellœ dans Gasté, p. 50.
5 Cf Enlart, Architecture religieuse, Paris, Picard, 4902, in-8», 1. 1, p î258.
'^ Dans les deux drames de Daniel, celui d'Hilaire (Du Héril, p W et celui de Beauvais (Sepet, Bibliothèque de l* École des Chartes, 6* série. t. m, p. 256.)
pliqué de faire tomber du ciel des bourses remplies d'or, témoignages de la bonté de saint Nicolas envers ce père qui, par misère, va prostituer ses filles, lesquelles ne trouvent pas à se marier... faute de dot! Mais le dernier mot de la machinerie est la Fête des ânes de Rouen. On voit, par le titre même, la place qu'occupe le légendaire animal dans cette procession des prophètes, qui n'a pas été créée à son intention, et où il ne devrait être que l'accessoire. Le goût dramatique en a décidé autrement. Le plus populaire des annonciateurs du Christ est sans contredit Balaam ; bien orné, il s'avance sur son ânesse, il retient les rênes et la pique de ses éperons, mais elle se cabre devant l'ange ailé qui l'arrête de son glaive nu. Alors quelqu'un qui est sous l'ânesse, masqué sans doute par la housse qui la recouvre, s'écrie : « Pourquoi me meurtrir ainsi de vos éperons? » ^
Les lions du Daniel d'Hilaire réalisent un perfectionnement plus grand encore; ils sont naturellement entièrementcc feints»; ils ont une mâchoire mobile que ferme l'ange du seigneur pour les empêcher de dévorer le jeune israélite; mais ils vont pouvoir exercer leur appétit sur les calomniateurs qu'on leur livre et qui disparaîtront sans doute dans leur large gueule '2.
Cet âne doublé d'un acteur et ce lion artificiel sont les ascendants directs des innombrables « corps feints » que construiront les savants ordonnateurs de a seôretz » des XV* et XV1« siècles.
11 est peu probable qu'on ait connu les trappes, dont le fonctionnement est indispensable aux mystères, à moins qu'il ne faille expliquer par ce procédé la façon dont Jésus disparaît soudain aux yeux ébahis des pèlerins du château d'Ëmmaûs-^ dressé, on l'a vu déjà, sur un petit échafaud dans la nef principale.
* Gasté, p iO.
' Du MÉRUi, Daniei d'Hilaire, p. 153.
' iBID., p. 119.
simplement le rôle qu'on lui attribuait dans son sermon apocryphe. L'auteur de la Cité de Dieu tombé au rang de régisseur, voilà un spectacle au moins inattendu! Il est vrai que cet étrange théâtre du moyen âge nous réserve encore bien d'autres surprises.