‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 56 sur 95 · CHAPITRE m. Les acteurs · texte numérisé non relu

CHAPITRE m. Les acteurs

Les costumes du Jeu d'Adam présentent, comme la pièce ^Ue-même, un caractère de transition.

On y trouve encore des vêtements sacerdotaux, mais ils Pi*ennentun aspect particulier; ils se laïcisent, pour ainsi dire. I^îeu est en dalmatique 3, comme il sied, mais il ajoute une *^le lorsqu'il condamne Adam et prononce sa chute. Est-ce ^i^ signe de sa juridiction suprême 3? L'ange qui chasse les 'Malheureux pécheurs et garde le paradis, tenant en main un

* Cf. Jacobsen, Det komiske Dramas. Copenhague. Bogesen, 1903, in-d», T*- i05.

* Jeu d'Adam^ éd. Grass, p. 3.

* Sepet, Bibliothèque de VÈcole des Qiartes, 4« série, t. IV, pp. 269 et ^O, et /«tif Adam, p. 24.

glaive radieux, est vêtu d'une aube ^. Personnages liturgiques. Par contre, Adam est en tunique rouge, laquelle a pu se trouver au vestiaire de l'église; Eve, plus coquette, est vêtue de blanc, peut-être d'une aube modifiée, et d'un péplum de soie blanche, ce qui ne manquait pas d'élégance et était assurément un élément étranger, à moins qu'il ne s'agisse d'une chape un peu transformée 2. Le symbolisme apparaît clairement dans les habits rouge sanglant du meurtrier Caîn et dans les vêlements blancs de son frère. Un détail curieux : aussitêt qu*Adam, ayant goûté la pomme, comprend l'étendue de sa faute, il se cache derrière les toiles des décors, de façon à ne pouvoir être vu du peuple, enlève ses habits luxueux et en revêt d'autres très pauvres, cousus de feuilles de figuier qui, dans l'espèce, n'étaient probablement que des feuilles de yigne. Cette réserve, dans le fait de montrer l'ancêtre de l'homme en costume complet et de le faire se déshabiller et se rhabiller dans les coulisses, indique une pudeur que les mystères des siècles suivants ne connurent plus.

La première rubrique n'est pas moins explicite à d'autres points de vue : a Qu'ils se tiennent tous deux devant Dieu; Adam plus rapproché cependant, le visage grave, mais Eve on peu moins sévère, et qu'Adam soit bien instruit à donner la réplique afin qu'il ne soit ni trop prompt ni trop lent i répondre. Et qu'il en soit ainsi non seulement pour lui, mais pour tous les personnages; qu'on leur apprenne à parler posément et qu'ils fassent les gestes appropriés à la chose dont ils parlent, et que dans les vers ils n'ajoutent ni ne retranchent une syllabe, mais qu'ils prononcent tout distinctement et que tout ce qui doit être dit le soit dans l'ordre. Chaque fois que quelqu'un nommera le paradis, qu'il le regarde et le montre de la main » 3.

* Jeu d'Adam, p, ^9.

* Comme le suppose, sans autre preuve d'ailleurs, M. Sepet, op. cU, ' Jeu d'Adam, p. 3, traduction de la rubrique.

Quels étaient les hommes à qui Fauteur infligeait ces conseils un peu injurieux par leur minutie, et vraisemblablement si indispensables, on le comprendra tout de suite; ce n'est pas à des prêtres habitués au geste et à la diction de l'office divin, et qui avaient reçu des leçons de chant, mais à des hommes du peuple ou de la bourgeoisie, membres d'un ce puy » ou d'une confrérie quelconque, maladroits et de peu de culture, ne sachant pas se tenir en scène, ayant le geste gauche des débutants, la diction trop rapide ou trop lente, parlant sans art, massacrant les vers ou les changeant de place et à qui le poète livrait avec crainte ses fragiles et délicates productions.

Ce ne serait d'ailleurs pas un fait unique à cette époque que la participation des laïcs à une pareille représentation : nous savons que des séculiers empruntaient au sacristain de Saint- Alban, en Angleterre, des chapes et des ornements pour exécuter le « Jeu de sainte Catherine », composé par Geoffroy, plus tard abbé de Saint-Alban, qui mourut en 1147.

Nos rubriques ont grand soin d'établir aussi la position respective des acteurs, mais les désignent à l'inverse des modernes par la droite et la gauche de l'acteur et non du spectateur ^.

On a déjà pu juger à la seule lecture de la rubrique, traduite plus haut, du soin que l'on apportait dans ce drame à la mimique des comédiens. Leur tâche était parfois bien difficile, et c'est toute une scène mimée que jouent Adam et Eve après avoir été chassés du paradis terrestre :

a Lorsqu'ils seront loin du paradis terrestre, tristes et » confus ils se tiendront accroupis... Alors Adam prend » une pioche, et Eve prend un boyau, et ils commencent à » cultiver la terre et y sèmeront du blé. Après avoir semé, ils » iront s'asseoir un peu, comme fatigués par le travail et les )> yeux pleins de larmes, ils regardent de temps à autre le

* Sit lapis Abel ad dexteram ejus... Jeti d'Adam, p. 37.

» paradis, en se frappant la poitrine. Alors le diable survient » et plantera dans leur champ (représenté par quelques mottes » de terre) des épines et des chardons, puis se retire.

» Lorsque Adam et Eve reviennent à leur champ et voient » les épines et les chardons, ils se jettent à terre, envahis par » une violente douleur, et s'asseyant de nouveau, se frappent » la poitrine et les cuisses, révélant ainsi leur douleur par » leur geste * ».

C'est toute une psychologie du geste au moyen âge que cet abattement si violemment et si curieusement matérialisé; tous ces êtres d'alors ont de ces mouvements rudes traduisant au dehors des sentiments primesautiers et ardents. Les chroniqueurs nous le révèlent. Voyez comment, d'après un contemporain, Mathieu Paris (Historica maiorum), les représentants de Frédéric It accueillirent la décision du concile de Lyon qui condamnait leur mattre : « Donc maître Thaddée de Suessaet » Walter de Ocra et d'autres représentants de l'empereur et » ceux qui étaient avec eux poussèrent un gémissement » plaintif, l'un se frappait la cuisse^ l'autre la poitrine^ en signe x> de douleur, c'est à peine s'ils pouvaient retenir leurs » larmes. »

Se battre les cuisses en signe de douleur est donc bien un geste médiéval, et il est curieux de le retrouver dans le Jeu d'Adam î*.

Bien curieuse aussi est la peinture des premiers pécheurs devant Dieu : « ils sont debout en face de lui, pas tout à fait dressés, mais un peu courbés à cause de la honte qu'ils ont de leur péché ». Et il y a d'autres gestes si exquis qu'on les croirait indiqués par un peintre; Adam recevant la pomrae que

< Jeu d'Adam, p. 30.

* Voyez un geste analogue dans Dante, Infemo, XXlV-9. Éd. Scartaizini, OncT eisi batte Vanca et Bible Jérémie^ XXXI-i. Cf. Note de Jules Camis, Giornate Storico delta letteratura italiana, 1904, fiisc. i, pp. 167,

lui tend sa compagne, comme dans le célèbre panneau de Van Eyck; Eve prêtant l'oreille au serpent, écoutant son conseil. Toutes scènes que tableaux et vitraux ont par la suite popularisées, et que peint si délicatement une miniature du manuscrit fr. 19184 de la Bibliothèque Nationale : le serpent est terminé par un corps de jeune femme, plein de tentation et de venusté.

Le tout est de savoir dans quelle mesure les acteurs ont su réaliser tout Fart que Tauteur a déployé dans ses rubriques; désirs d'un homme épris d'idéal et de formes belles et bien adaptées, mais mal secondé sans doute par ses interprètes. S*il les avait cru un tant soit peu capables de compréhension de la mimique, il n'aurait pas dirigé leurs mains vers le lieu dont ils parlaient et ne leur aurait pas recommandé la propriété du geste; s'ils avaient su à peu près ce qu'était un vers, il ne les aurait pas priés de n'en rien retrancher et de n'y rien ajouter; si leur prononciation n'avait pas été confuse, grossière, s'ils n'avaient pas aux répétitions bouleversé l'ordre des vers au mépris de l'enchaînement des rimes, la recommandation finale de la première rubrique eût été superflue. Mais il fallait faire l'éducation des premiers acteurs. Rien ne nous dit jusqu'à quel point l'auteur y a réussi.

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