CHAPITRE IV La machinerie
C'est à tort que Mone^ méconnaît l'importance de la machinerie et affirme que le texte est tout. Il semble croire qu'elle est absolument inconnue au moyen âge. Cette opinion lui vient sans doute de ce qu'en Allemagne la machinerie ne prit pas, dans les mystères, l'énorme développement que connurent les drames français. Qu'on en juge par le naïf étonnement du vieil historien de Valenciennes ^ :
a Aux Testes de la Pentecoste de l'an 1547, les principaux bourgeois de la ville représentèrent sur le théâtre en la maison du duc d'Arschot, la vie, mort et passion de Nostre Seigneur en vingt-cinq journées, en chacune desquelles on vit paraître des choses estranges et pleines d'admiration. Les secrets du Paradis et de l'Enfer estoient tout à fait prodigieux, et capables d'estre pris par la populace pour enchantemens. Car l'on voyait la Vérité, les Anges et divers personnages descendre de bien haut, lantost visiblement, autrefois comme invisibles, puis paroistre tout à coup ; de l'Enfer, Lucifer s'élevoit, sans qu'on vit comment, porté sur un dragon. La verge de Moyse, de sèche et stérile, jetloit à coup des fleurs et des fruictz; les âmes de Hérodes et de Judas estoient emportées en l'air par les Diables; les Diables chassés des corps, les hydropiques et autres malades guéris, le tout d'une façon admirable. Ici Jésus Christ estoit élevé du diable qui rampait le long d'une muraille de quarante pieds de haut ; là, il se rendoit invisible; ailleurs, il se transflguroit sur la montagne de Tbabor. On y vit l'eau changée en vin, si mystérieusement qu'on ne le
4 Page 2.
< H. d*OuTREMAN, Histoire de la ville et comté de Valenciennes, Douai, 1639, p. 396, cité par P. de J., pp. 155-156 au t. Il*
pouvoit croire; et plus de cent personnes voulurent gouster de ce vin ; les cinc pains et les deux poissons y furent semblablement multipliés et distribués à plus de mille personnes; nonobstant quoy il y en eut plus de douze corbeilles de reste. Le figuier maudit par NostreSeîgneur parut sëchëe et les feuilles flétries en un instant.
a L'éclypse, le terre tremble, le brisement des pierres et les autres miracles advenus à la mort de Nostre-Sauveur furent représentés avec de nouveaux miracles. »
Voilà les choses vues du dehors, côté public; nous, nous irons derrière les coulisses : comme les enfants, nous ouvrirons la poupée pour voir ce qu'il y a dedans et il s'ensuit toujours un peu de désillusion. Laissons-nous guider dans notre promenade au verso du théâtre par un des savants inventeurs « facteurs ou conducteurs de secrelz », comme on disait, ceux-ci £ont le plus souvent nombreux ^ et nous n'aurons guère que l'embarras du choix.
Quelques-uns jouissent d'une véritable réputation, comme ce maistre Germain Jacquet que les organisateurs au mystère de saint Martin à Seurre, en 1496, envoyèrent quérir à Autun pour « faire les ydolles, secretz et autres choses ». A ces conducteurs de secrelz on remettait généralement un livre des feintes ou machines nécessaires à la pièce. L'un de ces livrets nous a été conservé et a été publié par M. Girardot 2.
A Romans, Jean Rosier, horloger, employé comme machiniste pour les feintes du mystère des Trois Doms (ce choix était fort heureux), reçut pour son salaire environ quatre cent vingt francs, ce qui montre l'importance qu'on attachait à cette fonction. C'est qu'en effet ces « feintes » étaient la grande
« Manuscrit français d^36. Passion de VaUnciennes : contrat entre les acteurs à la fin du manuscrit. Voyez P. d, J., t. II, pp. 145 sqq.
* Mystère des Actes des Apôtres, représenté à Bourges en avril 1536, publié d'après le manuscrit original par le baron de Girardot. Paris, Didron, 4854, in-4o.
attraction des mystères et le public les recherchait, les admirait et les goûtait, comme il le fait maiotenaot à uo opéra oa è une féerie. Aussi les contrats d'organisation stipulent-ib que Tentrepreneur devra livrer les « ydolles feintes, déoolitions (nous verrons ce qu'il faut entendre par là)..., martires et toutes faînctes, contenues audit jeu... en luy baillant le répertoire ou mémoyre pour ce faire ». Le a fainctier », tel était, en effet, le nom du fabricant de feintes et madiioes, devait recevoir plus de huit cents francs pour |Nrix de si besogne ^.
Faisons-nous confier maintenant ces beaux a secretz » doot il est si souvent question à propos des mystères et pénétrons derrière les rideaux.
Les rideaux, avons-nous dit, pas le rideau. Emile Morice* croyait qu'il n'existait que des courtines destinées à fermer un lit où se passait un accouchement ou d'autres choses plos délicates à dire, mais que le mystère ne dissimulait qo*à moitié. M. Paulin Paris est plus près de la vérité en soutenant que la plupart des mansions se fermaient. Nous savons qoll en était ainsi dans les mystères anglais; tandis que le Christ entre dans la maison pour son dernier repas avec ses disciples, la maison du conseil, en face doit soudain s'ouvrir a montrant les èvéques, prêtres et juifs assis à leur place comme délibérant » 3.
En ce qui concerne les pièces françaises, notre infbrmition est plus complète encore. Sans cesse nous trouvons des indications comme celle-ci : « Paradis s'ouvre, serecloutfse
* Mystère de la vengeance et de la destruction de Jérusalem, à Plessys- Picquet (près Paris) en 1544 ; celle représenlalion n'est pas signalée dans P. d. /. Voyez Table des représentations, l. II, p. 475. Coniral publié par M. Coyecque, l. Il, n» 4780.
« Page 77.
^ PoLLARD, Euglish Miracleplays, moralities and interludes. Oxforfi Clarendon Press, in-S», 4898, p. xxvii.
me) ^. » Cest probablement pour un semblable usage le chapitre, à Rouen, prête pour le mystère de sainte erine, des rideaux verts, à condition qu'on les lui restitue is sous tous dommages et intérêts 9. Ailleurs, comme se passait dans les moralités anglaises du moyen âge 3, tyre la cortine », c'est-à-dire le rideau, sur les seigneurs se retirent en leur échaufaud aussi longtemps qu'ils ne nent plus part à l'action ; le rideau sépare aussi de la scène 6 Anne et Joachim qui vont dîner *.
inépuisable mystère de la Résurrection ^ va nous fournir *enfort de détails : « La dicte tour du limbe doit estre ie tout à l'environ par dehors de rideaux de toile noire qui reront par dehors Icsdictz retz et filetz (où sont enfermées mes) et empescheront que Ton ne voie jusqu'à l'entrée de ste âme de Jésus et lors à sa venue seront iceulz rideaux lement tirez à costé tellement que les assistens pourront * dedens la tour. » Ainsi donc tirés à côté ni plus ni 18 que sur les scènes les plus modernes. II n'est pas dou- , bien qu'il faille toujours être prudent dans ces sortes de rochements, que notre rideau ne dérive de là, car par trmédiaire des confrères de la Passion, établis à l'hôtel de *gogne, les traditions de la mise en scène se continuèrent ne nous l'avons vu déjà. Faut-il voir le premier exemple de LU couvrant toute la scène dans cette rubrique du mystère lint Louis 6 (XV« siècle)? « On tire les courtines du lit et ur les eschauflas (échafauds) pour diner et cy fine le pre-
ar exemple, dans le Mystère des trois Doms, pp. 133-434.
archives de la Seine-Inférieure, G. 2135, cité par Leverdier, t. I,
.e roi est caché par un rideau quand il ne parle pas dans The pride
e (première moitié du XV® siècle), apud Brandl, op, cit,^ p. xix.
lanuscrit 657 de Chantilly.
iltribué à Jean Michel.
^ublié par Fr. Michel et déjà cité, p, 74.