‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 70 sur 95 · Tome I. — Lettres · texte numérisé non relu

Tome I. — Lettres

mierdemy jour. » Le terme «entour » semble bien indiquer que toutes les mansions sont rendues invisibles par un seul rideau qui les enveloppe toutes, car s'il en était autrement on se serait servi des expressions ordinaires ce soient tirées les cortines des eschauifas» ou quelque autre expression analogue. La France aurait donc précédé en cela PAngleterre où, eo 1876, le rideau était encore chose si extraordinaire, que l'un des premiers théâtres permanents qui s'en servit fut baptisé « The Curtain ».

Feintes d'ames, d'animaux, de plantes.

Tout le monde a vu sans doute ces naïves peintures des temps anciens où l'âme, sous la forme d'un petit enfant aux ailes blanches, s échappe de la bouche d'un personnage expirant. Ici encore l'art emprunta peut-être aux mystères. Parfois c'est une image peinte qui pend de la bouche du larron crucifié^ parfois un oiseau qui s'échappe comme dans « Het spel van sint Trudo », dont le manuscrit est à la Bibliothèque de l'Université de Liège. L'âme de Judas étant perverse, ne peut passer par cette bouche qui a baisé Jésus; aussi trouve-t-elle un autre chemin, car le traître, s'étant pendu, « crève par le ventre et les tripes saillent dehors » ^, livrant passage à l'âme mauvaise. L'Allemagne est aussi réaliste. Un diable sort du corps de Judas sous la forme d'un oiseau noir qu'il tient dans la bouche par les pattes et laisse soudain s'envoler. Judas doit avoir des tripes d'animal qui tombent quand le diable lui ouvre la robe 3. Mais ce n'est qu'aménités au prix de ce que nous verrons bientôt.

(€ Qui ne pcult, dit gravement l'auteur du mystère de Tincarnation et de la Nativité ^^ trouver des cors de l'asne et du

* Passion de Francfort, cité par Mone, pp. 161-163. « Passion, de Jean Michel.

' Passion de Donaueschingen^ Mone, loc. dt.

* Rouen, 1474. Voyez Levbrdier, deuxième journée, p. 375.

bœuf fains^ soit laissé ce qui s'ensuit... Mais qui en pourra aYoir, ils se doivent agenouiller devant Tenfant et alener (souffler) contre luy pour l'eschaufer. »

Soyez persuadés qu'on n'en manquait jamais, le public, gâté déjà par quelque ingénieux innovateur, aurait certainement protesté. Les animaux feints, les animaux mécaniques ne faisaient jamais défaut; il y en a de toutes espèces, depuis le lion jusqu'au chien ; c'est une vraie ménagerie. Un ours, puis un chien qui veulent emporter le mouton que garde David, tombent successivement sous sa houlette vengeresse 3; un sanglier est traqué par des chasseurs 3; un léopard s'arrête devant saint André, le flaire, puis va étrangler le flls du prévost Urinus '^; des lions s'agenouillent devant saint Denise; un grand dromadaire, fort bien fait, qui « mouvoit la teste, ouvroit la bouche et tiroit la langue » figurait à la monstre de Bourges 6; le fameux cheval de Troie recèle dans son ventre les soldats grecs"; un dragon sort d'une idole et renverse cinq personnes^. De dessous terre viennent des diables « en forme de chiens et de loups ^ ». Hais devant l'invincible puissance des saints, les dragons et serpents les plus horribles « gettans feu par la gueulle, nez, yeux et oreilles » se couchent dans une muette adoration ^o. A la création a on fait montrer et

' C'est au IVe siècle, dans le pseudo-évangile de saint Mathieu, chapitre XIV, qu'apparaissent ces légendaires animaux qui ont joui d'une telle fortune. Cf. Kehrer, Ihe heiligen DreikOnigey 1904, p. 99.

« Yiel Testament, t. IV, p. 112.

» Actes des Apôtres, livre IV, fol. 67 v» sqq.

* /Wd., livre IV, fol. 68 ro.

5 GiRARDOT, op. cit.

« Voyez Thiboust, Relation, etc., p. 39.

ï Histoire de la destruction de Troie, par Millet, exemplaire de la collection Dutuit au Petit Palais à Paris, édition gothique, 1498. Miniature, fol. D 11.

* Actes des Apôtres, livre III, fol. 21 r». «fWd., livre 111, fol. 23 ro.

*• Ibid,, livre H, fol. 9 r».

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anlter des pcÛKN» m. 3k>é people son arche de tous les ani- ■tan imapnahte <. Maïs arrétoDs-noos, car les inystèrei •Hix-iE^iE<?s socc ane Téritable arrhe de Noé dont le dëoombKfnent serait aossî fistîdieiix qalQotile.

Ces nouTeaox miracles^ comme les appelait l'historien de Valencienoes. s eiLervatenl aussi dans le régne végétal ; lors de la cn^tioQ d^ plantes par Dieo. on Toyait sortir de terre c petis arbres, mtsseaax et les plas belles fleurs selon la saison qui sera possible ^. Ou, encore, aussitôt que Noé a plante li Tîgne et la taillée, du raisin noir v apparaît, du vrai raisin, puisqu'il en prend une grappe ou deux et en recueille le jos dans quelque récipient dont il boit la moitié.

Ex£crno!cs et tortckes.

On ne conçoit pas de mystère, qui ne présente au moins une exécution ou une scène de torture : les plus goûtés étaient cerUînement ceux qui en renfermaient le plus. Cestle cas notamment pour les Actes des Apôtres, dont la vogue était si grande, qulls n'eurent pas moins de trois éditions en quatre ans 3. Cest aussi dans ce domaine que dut s'exercer Fart des machinistes, afin de plaire i un public peu raflSnë et dont les goûts barbares se plaisaient i ce genre de spectacles.

Leur principe est de ne jamais cacher une exécution dans les coulisses, mais de présenter le fiait dans toute son horreur, dans toute sa crudité, les bourreaux dussent-ils même se liner sur une femme à des actes ignobles *. Principe évidemment dicté par les mœurs du public et le goût du temps pour les choses atroces et sanglantes. Qu'on relise à ce sujet les belles

« Vid Testament, 1. 1, p. 290.

' IM., 1. 1, p. 25.

3 Années 1538, 4540 eH54i.

* Voyez dans la miniature de Fouquet^ représentant le martjfre àf sainte Apoline, le bourreau qui rattache ses braies (planche III).

pages de Taine dans son Voyage aux Pyrénées. Il en va de la sorte aux XV1« siècle, comme au XI V« et au XV« siècle.

Toute difiérente est la théorie des classiques ; ni meurtre ni exécution sur la scène; Horace poursuit Camille et la tue... dans les coulisses; Athalie sort avant de tomber sous le fer des lévites. M. Sardou lui-même, moins scrupuleux dans le choix des moyens de provoquer l'émotion, cache cependant derrière les coulisses la scène de la torture de la Tosca: mais le sinistre craquement des os, secoue les assistants d'une impression presque physique; les auteurs du moyen âge, ne demandaient pas autre chose et les « conducteurs de secrets » appliquent leur ingéniosité à reproduire l'horreur avec le plus de réalisme possible. Leur moyen habituel est de remplacer au moment de l'exécution, l'acteur par sa « feinte x>, c'est-àdire, son image feinte^ ou un simple mannequin destiné à le représenter et sur lequel le grimaçant bourreau, qui est Pâme damnée du mystère, se livre à toutes les cruautés que purent inventer ces âges de tortionnaires, renchérissant encore sur les vrais tourments qu'avaient subi les martyrs. On pense bien que ces substitutions exigeaient une grande habileté technique, pour ne pas trop désillusionner le spectateur, chez qui une fiction découverte aurait empêché l'émotion cherchée.

Un second système fort en usage, était de rendre inofïensifs les instruments de torture, en se servant, par exemple, de bâtons et de fouets peints '^, ou bien encore en faisant mine de pendre réellement Judas à un arbre et Jéus sur la croix, mais bien des fois cela faillit coûter la vie à l'acteur 3,

Pour donner une idée des secrets employés dans les tortures, et en comprendre le mécanisme, il nous suffira de parcourir

* Celle-ci était sculptée en pierre, puis copiée ensuite en carton. Le peintre la coloriait après. Cf. Bapst, p. 52.

« Actes des Apôtres, t. IV, fol. 86 r^.

5 Comme à Metz en 1437. Actuellement encore à la célèbre Passion d'Oberammergau, Tacteur est soigneusement oscultô avant de subir celte effroyable torture de la suspension à la Croix, par les poignets.

— isole mamucrit da niTSlère da Roi ÂTenir, où les rvfaiîqiies soot explicites à souhait *. Le Roi ÀTenir exerce de cmeOes pené- Gotions contre les moines de Crammont, dont Tapostobt répand, avec vigaenr et succès, le christianisme dans ses Ôat&

Cn boulanger est rinstrument de ses Tengeanœs, oomine cela se roit encore dans les antres mystères : le four est allumé et pour bien prourer aux badauds que le feu l»ûle réetlement, « le foumier aura bouté son pain tout cru et le retirera loot cuit; le four sera creux dedans et y en mettra-t-on de cuit dessous 9. Les moines y sont bientôt enfournés a leur toor. a Le foumier boute le feu dedans et dot le four et ils descendent par dedans le four... » éridenmient au moyen d'une trappe^. A un autre moment de la pièce, un duc grec ordonne qu'on tranche la tête de Gadifer sur un bloc. « Et s^a le Moc creux dessous et quand on le sailera on rient, en effet, de l'écorcber et de le saler), on le mettra en bas et boutera sa télé dedans le bloc et là parlera et on aura une autre charnière à qui on coupera la tète » (charnière est le terme technique qui sert à désigner le mannequin destiné aux exécutions), puis l'auteur ajoute : a Celui dedans le bloc parle et dit... 3. »

Nos décapités parlants ont donc aussi des ancêtres. Les écorchures étaient sans doute des emplâtres sanglants comme les plaies qui rongent les cuisses du pauvre *. Ailleurs encore, toujours dans le même mystère, un des tortionnaires se munit d'un torchon de paille et brûle le visage d'un moine ou plutôt les étoupes dont sa barbe est garnie; après quoi il ordonne au moine de se baisser, et pendant ce temps, le revêt d'une charnière habillée comme lui, le frappe de son couteau et lui coupe

* Bibliothèque Nationale, manuscrit français ^4334. Le Mystère est du XV« siècle et est l'œuvre de Jean le Prieur. (Voyez plus loin : Tauteur;.

2 Loc. lawlato, t. ï, p. 218.

3 Ibid., t. Il, p. 20.

* Ibid., t. II, p. i(U.

la gorge 4. Parfois il est nécessaire de tirer un rideau pour masquer la substitution <.

Le comble de Tborreur n'est cependant atteint que par le a Mystère de la Vengeance et destruction de Jérusalem » 3. On y représente Néron dans toute sa cruauté, voulant savoir comment il était né et faisant venir pour cet œuvre abominable, un médecin, qui n'est autre que le diable. Gorgarant déguisé en fervent d'Hypocrate, le tailleur qui est une manière de chirurgien, et les tyrans Grapart et Trenchart : « Nota qu'ilz la (Agrippine) lyent icy sur ung banc, le ventre dessus (et fault avoir une fainte pour l'ouvrir). » Elle se bat les mamelles, se tire les bras en les destordant. La mère €< ainsy qu'on lui fend le ventre », supplie en vain son fils. L'impitoyable s'écrie :

Mais il faut maintenant quérir Le lieu ou les femmes recoipvent La semence dont ilz conçoivent Les enfans.

Le tauxeur :

Sire le voilà...

C'est la matrice.

On ne saurait aller plus loin dans l'odieux. On comprend que le régisseur ait pu congédier son public, en récapitulant sans exagération ce qu'ils avaient vu représenter :

Vous avez veu vierges dépuceller Et femmes mariées violer.

Si c'était cela qu'ils cherchaient, il faut convenir qu'on leur avait fait bonne mesure.

* IMd,, t. III, pp. 133-136.

« Itnd,, t. IV, p. 64.

' Paris. V. Jehan Trepperel et Jehan Jehannot, pet. in-4<>, gothique, à deux colonnes, 1510 (Bibliothèque de Chantilly), fol. 49 v« à 50.

Mais reposons nos yeux par le d'anges et de colombes transporté, des premiers mécaniciens, a Volei que nous étendrons à tous les ap( ver dans les airs des personnages •

Les plus usités étaient les coni exemple, dans la « Tentation de rapidement les deux acteurs, jus fois à une hauteur de 40 pieds, co ciennes ^. C'est probablement par que dans le Vieil Testament^, TAng terrestre.

Dans la chute des anges, l'orguei à la droite de Dieu, les anges le \ divine est prête sous les espèces d'u dessus ung pivot à vis » qui les se faire trébucher ensuite dans les pr^

C'est du paradis aussi que desce un simple fil, le pigeon en fer blant

* Mystère de la Passion, de Jean Miche « Ibid., 1. 1, p. Î83. 5 ibid.

Esprit et qui se pose sur la tête de Jésus pendant son baptême dans les eaux du Jourdain 4, ou bien qui apporte à l'évéque le chrême dont il va oindre Clovis ^.

Autre accessoire indispensable : les nuées, généralement faites, comme actuellement encore, de toiles peintes. Celles-ci cachaient souvent des « tables » ou plates- formes. Ces platesformes étaient parfois assez larges pour supporter quatre per^. sonnages. Ici encore, c'est le mystère des Actes des apôtres qui donne les derniers perfectionnements, et il se vérifie ainsi une fois de plus, que cette pièce est vraiment l'apogée du genre^ poussant à l'extrême tous les caractères du drame religieux. Les apôtres portent le corps de Notre-Dame : a Icy doit descendre une nuée ronde en forme de couronne où doivent estre plusieurs anges faincts, tenant espées nues et dards avec Gabriel et les trois autres 3... », et avant cela « Icy doit faire ung tonnerre en une nue blanche qui doit couvrir les apostres prèschans en diverses contrées et les apporter devant la porte de Notre-Dame »; il s'agit là d'une simple plate-forme entourée de toiles peintes, que des cordes, passant par une fente longitudinale pratiquée dans le plancher du paradis, soulevaient à une certaine hauteur et faisaient glisser, sans doute, jusqu'à la mansion où gisait Notre-Dame.

Pour soulever ces masses fort lourdes, on se servait de fil d*archal qui avait l'avantage d'être assez mince pour n'être guère visible et assez résistant pour soulever, par exemple, la tour où est enfermé Joseph d'Arimathie, ainsi miraculeusement délivré par Jésus ^ dans le drame de la Résurrection.

Hais le « clou » de ce mystère, comme nous dirions maintenant, était l'ascension de Jésus et des âmes délivrées des limbes.

* Passion, de Jean Michel.

* Miracle de Notre-Dame, apud Monmerqué et FEAwasQUE Michel. (Théâtre français du moyen âge. Paris, Didot, 1839, gr. in-8», p. 664.)

* Acte des Apôtres, livre 1, fol. 126 v°.

^ Manuscrit de la Résurrection, attribué à Jean Michel. Bibliothèque Nationale, manuscrit français 972, fol. 133.

sons làmer^tm forier îa nbâçm * : Job c avnfws les tri» aii«H^ iimbmL ^taçkoA «£ UrisL «n taré à put le presûr, toat eîL ^â%, et lies 'ien fis Sfiaéca Ranadiés Carîniis ec Laquas ^ «i >» O <fsll nBira imiaCaQflt seorèteaieflt eo pomiis par Jintit Tt^v» su» qaT* mk Is vove. Bas leais stilares ^ poyûer 'ja de porctefluii bûsa coiitrHbfcti's jo&qiKi aa dit iMiftJbreSi p«rioimacFS seroiit iCKha à b lobe de J^HB et tiio nafjméL q«aar <1 <fEuic Jhésas ?*esfr-^-dîre i Mcaie que Jésus moaten et s leroot les tibtes piifie4bnDes aHroanées de noes bJaiKiii» i«... Le muiascrû de b ntee pièce 3, eooserfé à b BiblkiCbi^ie ^beiooale ecqoî noos ponR aa lîrre deseèae Sfaot apfartena à une coofrme^ est plas expCale encore, ee qai vient à Tappai de notre afirmitîoa, et donne de Fisoeih ftîoo ooe ver^OQ an pea différente :

« boit estre iTec laî Gabriel, Raphaël. Carinos, Leondus et le d<»t on veoir les jamb:» por-dessoalz Fengin et par-dessos le efaief et les mains joînctes et pardessus Fengîn sar la taille, partoat doîTent estre painctes les âmes des saincts pères qai entreront en paradis secrètement par eschelles, soubz pandis et les cordes qui tireront Tinstniment ou Jbésus sera, doivent estre mussées cachées de toile en minière de noe ». Oo ne saurait mieux faire. Quel souci de Térité dans ce détail des cordes qui d«>ivent être cachées! Remirqaons aussi, qu'ici il n'est pas question de tables, et que Tappareil a rinstrument » saisit Jésus à la taille. L'indication a luy doit on veoir les jambes par dessoulz l'engin » n'échappera pas à ceux qui ont vu les primitives peintures, représentant l'Ascension et où l'on voit les disciples prosternés, contemplant avec admiration deax pieds nus, entourés d'une rob3 flottante, suspendus dans le haut du tableau. Les toiles peintes de Reims ^ semblent ne

« Ibid.. fol. 121 >-<>.

' Dont le témoignage joue un rôle si considérable dans TÉvangile apocryphe de Nicodème.

5 Au fol. 292 ro.

* Cf. l'album de planches, in folio, joint à l'ouvrage déjà cité de L. Paris.

faire que reproduire ce chef-d'œuvre de machinerie, et l'imagerie religieuse a perpétué ce type jusqu'à nous.

Eau, pluie, déluge.

Ceci est un chapitre d'hydrographie théâtrale. Sur la scène : tt 11 gresie, tonne et pleut » ^, quand c'est la volonté de Dieu, secondée par de bons machinistes. Holse frappe de la verge un rocher et à merveille il en sort de l'eau 3. Mais au rassemblement des eaux, lors de la création du monde « se doibt montrer comme une mer qui, par avant ayant esté couverte, et des poissons dedans » 3. Il s'agit donc bien d'eau véritable : il en fallait d'ailleurs pour supporter les vaisseaux dont nous avons suivi, il y a peu de temps, les évolutions compliquées. Un bassin en maçonnerie servait, sans doute, à la contenir, car il est peu probable qu'on l'ait remplacé par des toiles. L'eau jaillit aussi par « les quatre ruysseaux comme à manière de petites fontaines » qui sont aux parties du paradis terrestre 4. Le Viel Testament est au surplus un mystère tout à fait aquatique, car c'est là que le déluge commence à pleuvoir au point que a Tubal meurt en l'eaue » et que a icy surmonteront les eaues tout le lieu, là oix l'on joue le mistère et y pourra avoir plusieurs hommes et femmes qui feront semblant d'euls noyer, qui ne parieront point ». El, il n'y a pas à en douter, c'est bien toute la scène a tout le lieu là où on joue le mistère » qui est sous l'eau pour qu'on puisse avoir l'air de se noyer. On ne voit pas très bien comment les confrères de la Passion ont dans leurs hôtels réalisé cette mise en scène !

Cela nous remet en mémoire la plaisante aventure du peintre flamand Karl Van Maondnr, qui réalisa le déluge dans

* Viel Testament, t. IV, p. 95.

» Ibid., l. m, p. 397.

' Ibid., t. I, p. 24.

* Ibid., t 1, p. 27.

an de s« mjitères, arec tant de perfection, et y fit lener tant de seaox d'eau, qoe presque tons les qiectatenrs en fureot inondés; mais le dironiqoeiir ajoute que cela plongea, c^est le cas de le dire, les spectateurs dans la plus profonde admintîon t.

Fec.

Sur les planches, le feu voisinait avec Peau. Les mystères sont remplis dindications comme celles-ci : « Il doibt venir dessus son chief un tourbillon de feu subtilement fait, sans toucher à la teste (de saint Martin) et y demeurer une petite espace de temps ^. He en canton trameto lo Sani Speril sobre totz an lenguas de fuoch ». (Et tandis qu'on chante, descende le Saint-Esprit sur eux tous en langues de feu) 3. Tout cela ne nous dit pas grand' chose. Cest encore le mystère de la Résurrection ^ qui sera plus explicite. « Doit avoir (à côté du limbe] dix âmes sur lesquelles doit apparoir semblance d'aucuns tourmens de feu artificiellement fait par eau de vie. » Et plus loin est révélé aussi le a truc » du Saint-Esprit descendant en langues de feu sur les apôtres, réunis au cénacle, en dessous du paradis, a Icy endroit doit descendre grant brandon de feu artificiellement fait par eaue de vie et doit visiblement descendre en la maison du cénacle sur notre dame et sur les femmes et apostres, qui alors doivent être assis... sur chascun d'eulx, doit choir une langue de feu ardant du dit brandon et seront vingt et un en nombre »... c'est-à-dire que rétoupe imbibée était partagée en vingt et une parties, toutes flambantes.

* Van der Straetkn, 1. 1, pp. 39-40.

* Manuscrit du Mystère de saint Martin, Bibliothèque Nationale, manuscrit français 24332, fol. 17620. C'est celui qui est l'oeuvre d'Andrieu de la Vigne, et qui fut représenté à Seurre en 1496.

» Jeanboy et Teuué, Mystères provençaux du XV^ siècle. Toulouse, Privât, 1893, in-8», p. 15.

* Attribué à Jean Michel, fol. 26.

Parfois on assistait à de véritables incendies, comme celui [{ui dans les Actes des Apôtres se communique par traînée, de]*hôtel d'Fphigénie,que protège la présence de saint Mathieu, Si rhôtel du païen Hirtarcus 4. Le feu consume Jérusalem dans le « Mystère de la Vengeance » 9, comme il dévore aussi, au « Jugement dernier », les légères constructions de toile peinte, montées sur carcasse d*osier, qui s'effondrent et s'enflamment par Teifet de la colère divine 3.

Cependant c'est l'enfer qui, comme il est naturel, use le plus de ces a tourments de feu ». Sans cesse la gueule crache les flammes par le nez et les oreilles ^, Là, pour obtenir beaucoup de fumée, et un peu de la puanteur, qui convenait à l'enfer, c'était du soufre qu'on brûlait K. Nous avons vu qu'il était resté quelque chose de cela dans le don Juan de Molière, 3Ù le sceptique est englouti : a et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé ».

Lumière.

Comme les représentations avaient lieu le jour et commençaient même parfois de très bonne heure, pour ne se terminer qu'au crépuscule, comme nous le verrons plus loin, les frais de lumière n'étaient pas très considérables. Cependant les effets de lumière, qui sur nos scènes ajoutent tant au charme et à l'illusion, et font paraître une femme vêtue de blanc dans un nimbe de clarté, n'étaient pas inconnus aux machinistes d'alors, car nous lisons dans les Actes des Apôtres, des mentions comme celle-ci 6 : a Icy doit pour exterrir (effrayer] les

* Livre lU, fol. 28 v» et 29 i*.

* Impression gothique, 1539, chez Alain Lotrian. (Exemplaire de Chantilly.)

» Cf. Roy, Le jour du jugement, p. 442.

* Cf. Thiboust, Relation, etc., p. 20, et Mystère de V Incarnation, publié par Levkrdikr, livre 11, p. 247.

« Résurrection, attribué à Jean Michel, fol. 20 r<».

* Livre I, fol. 3 r>.

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c Le M TsCfinr 4le T^fenckniK^ v. dus ne DOle dn rédac- Xkur^ ^tkrnv^sA ks beaan secrets dn jeu K ooos donnera It uAttiyjn Aenbét. c Les anges ToSbnt en Taîr, et dianlaiit et hhaan gnnd spkrodeor de flambe, an moicn de quelque bast/^o <Joré, qu'il ieooient en leurs mains, en forme de lampe an boult, doni sortoîi la dicte flambe, souflant quelque pea kdidtiaitoD. »

Souvent Teffet de lumière écait produit par des flambeaux, apparaissant et disparaissant soudain derrMre des toiles et restant invisibles aux spedatoirs. Ainsi s'expliquent les dartés que nous avons rues paraître sur certains visages.

Parfois on montre œlles-ci oonune lorsque c forces lampes » éclairent la chambre de « nostre dame b. Molière ne se servait que de chandelles, même pour la rampe; plus iard celles-ci furent remplacées, dans la seconde moitié du XV111« siècle, par des bougies de cire, tandis que l'Opéra s'éclairait avec des lampes à Thuile ^.

Mais revenons à nos mystères. Une grande clarté est exigée aussi pour illuminer le paradis, lorsqu'il s'ouvre ^. Le soleil et la lune, que dans le Vieil Testament ^ on fait apparaître au

< Livre I, fol. 206.

« Viel Testament, 1. 1, p. 3.

» P. DE J., t. U, p. 155.

^ Cf. PERR15, op. cit., pp. 4344.

» Acte^ des Apôtres, livre IV, fol. eO v«.

• Ibid., livre I, p. 25.

moment de leur création par Dieu, ne sont probablement que des disques de cuivre ou des toiles peintes, comme ce « ciel painct tout semé d'estoilles et les noms des planettes », qui apparaît peu après ^ Cétait probablement le même système qu'on employait pour représenter Farc-en-ciel s.

On s*est demandé comment il fallait entendre cette rubrique a Icy se font ténèbres » 3 si fréquente dans les textes, après la mort de Jésus. La question paraît embarrasser beaucoup les auteurs. Un passage du « Mystère du Viel Testament a résout la difficulté : c'est au moment de la séparation des ténèbres d'avec le jour, dans la création du monde; <c Adonc se doibt monstrer ung drap peinct, c'est assavoir la moytié toute blanche et l'autre toute noire »; c'est fort simple. Pour les ténèbres seules, le drap était entièrement noir ^.

Bruit.

Foudre, tonnerre, tempêtes et canons sont l'apanage presque exclusif de l'enfer, car il nous faut exclure de ce paragraphe, le tonnerre de gros tuyaux d'orgues ce bien concors ensemble et en doulceur » qui accompagne la descente du Saint-Esprit ^, puisqu'il en a été question au chapitre <c Musique ».

Chez les Romains, c'est l'édile Claudius Pulcher (99) qui, nous dit-on, perfectionna les appareils destinés à imiter le tonnerre au théâtre 6. Chez les Espagnols, c'est Navarro, s'il faut en croire Cervantes t. Ici aucun nom ne nous est trans-

* Ibid., livre I, p. 26.

« Qui se montre dans le Viel Testament, 1. 1, p. 224 et qui supporte à Lucarne le Christ et les Apôtres. Cf. Roy, op. cit., p. H2. 3 Par exemple dans le Mystère de la Passion, de Jean Michel.

* Viel Testament, 1. 1, p. 23.

3 Résurrection, attribué à Jean Michel.

* Cf. Marquardt, op. cit,, p. 326.

^ Dans une préface citée plus haut.

mis, et ii faut supposer que chacun y met du sien, et fait da bruit à qui mieux mieux, pour exécuter l'ordre donné par Fauteur ou l'arrangeur à toutes les pages : a Adoncques se doibt faire une grande tempeste en enfer ». La tradition s'en est conservée jusqu'à la fin du XVI« siècle, dans le « Caïn » de Lecocq, où l'on retrouve le « Soit faict quelque tonnerre »<. Quand les diables sortent de leurs cachettes, ce n'est jamais qu'avec « feu et fouidre orrible » 2. Le tonnerre s'accompagne souvent d'un « tremblement de terre merveilleux », qui fait choir tous les mécréants 3, surtout à la mort du Christ *.

On s'étonnera peut-être davantage d'entendre éclater en enfer des canons et des couleuvrines. « Fait grant tonnerre éi on tire canon », dit-on dans le « Mystère de saint Vincent » 8; l'artillerie tonne aussi dans le a Mystère du Vieil Testament», à la défense de Béthulie, et dans le a Mystère de l'Incarnation» à Rouen (1474). « Adonc, crient tous les diables ensemble et les tambours et autres tonnerres, fais par engins et gettent les couleuvrines... », voilà un tumulte, qui devait réjouir bien des oreilles peu délicates. Cet emploi du canon est très ancien, et il ne mit guère de temps à passer du champ de bataille ila scène.

On l'employait déjà avant 1380, dans le oc Mystère de la Passion », qui se jouait annuellement à Paris; en 1384, on le retrouve employé à Aunay-les-Bondy, près Paris, et non pour la première fois sans doute; mais les machinistes étaient plus inexpérimentés encore que les artilleurs, car cela ne se passa pas sans qu'il y eût mort d'hommes; la première fois, l'aidemachiniste succomba aux brûlures causées par une déchai^

* Cf. Darmesteter et Hatzfeld, Le JV/« siècle. Extraits et notices, p. 320.

* Mystère de saint Martin. Bibliothèque Nationale, manuscrit français 24332, fol. 2 ro.

» Actes des Apôtres, livre Il^fol. 20.

* Passion, de Jean Michel, fol. 107.

* En 1476. Bibliothèque Nationale, manuscrit français 2538, fol. 9 v*-

inattendue, et la seconde fois, la bourre alla Trapper dans l'œil, un spectateur trop curieux ^. Nous verrons d'autres exemples encore du danger qu'il y avait à tenir les rôles de diable. Aussi remplace-ton parfois les canons par un tonneau rempli de pierres ou de boules de bois rapidement remuées ^.

Trappes.

Ce fut un énorme progrès dans la mise en scène que l'invention de la trappe; invention est trop dire, réiuvention serait plus exact, car les Grecs la connaissaient déjà et s'en servaient pour faire apparaître des divinités souterraines 3.

S'il est vrai, comme nous sommes porté à le croire ^, que les Mystères, publiés par Jubinal, sont du XIV* siècle, ils nous donnent un jeu de scène, qui est une transition entre l'état de choses antérieur et les systèmes de trappes perfectionnés que connaissent les pièces ultérieures : « Cy preingne Dieu du limon et face semblant de faire Adam ; et Adam et Eve soient couvert d'une couverture ^. » De là à les faire apparaître par dessous terre, au moyen d'une trappe secrète, il n'y a qu'un pas; c'est ce que Ton fera dans le a Viel Testament ^ ».

« A. Thomas, Le théâtre à Paris au KIV' siècle. (Extrait de la Romanu, t. XM, 1893, in-8o.)

* Manuscrit G32 de Chantilly, qui nous donne la plus ancienne version du Mystère de la Résurrection^ attribué à Jean Michel, p. 44.

' Ces trappes s'appelaient àvaTcXevfxzxa. Il y en avait deux, Tune sur le logeion ou scène, l'autre dans Torcheslre où se mouvaient le chœur et souvent les acteurs. Celle-ci devait êire en communication avec les corridors souterrains, semblables à ceux qu'on a découverts à Erétrie et dans Plusieurs autres théâtres. (Cf. Navarre, op, cit., pp. 138-139.)

* El comme essaie de le démontrer, M. Roy, dans son récent livre déjà <^ité. Le jour du Jugement, Voyez note, pp. 105 et 106, et la conclusion, p. 207.

* Jubinal, t. U, p. 5.

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