CHAPITRE Vt
EXPLOIT iTIOPÎ.
Trois méttiodes d'exploitation s'offraient à moi ; alFermcr à prix d'argent — faire valoir par domestiques — exploiter h colonie partiaîre-
Dans un pays arriéré et pauvre comme était alors le Craomiais, le fermage, môme à long baux, ne pouvait produire autre chose que ce qu'il avait produit, une ornière profonde de laquelle l'agricullnre ne serait jamais sortie. — Quand on parlait d'améliorations à nos fermiers: A quoi bon, répondaient-ils, nous n*y gagnerions que plus de travail , et une augmenlion de [\nx de ferme, aussi des fermiers fixés dans leurs métairies depuis plusieurs générations et bien assurés eux-mêmes d'y finir leurs jours n'auraient jamais été tentés d'y faire la moindre amélioration. Les preuves de ce que j'avance sont œnnues ici île tout le monde.
D'autre part, de nombreuses déconûEurcè m'avaient profandémeQt convaincu que faire valoir par domestiques étaîl une cause de ruine a peu près certaine , h
moîDs d*èlre né et élevé cullivaleur , d*6tre le premier et le dernier au travail , de se mettre même au besoin à la lôte de ses ouvriers, de surveiller enfin les moindres détails de la nourriture, source de tant de pertes! — Mais cette vie peut-elle convenir à tous les propriétaires et surtout à un vieux soldat commençant , comme beaucoup ' d'autres le métier de cultivateur à cinquante ans? et faute de pouvoir se plier à cette nouvelle vie , faudra-t-il cependant qu'un propriétaire ne puisse s'occuper utilement de ses biens ?
J'aurais pu, je le sais, avoir un homme d'affaires, mais c'est fort coûteux.
Enfin j'aurais pu concentrer mon activité sur un seul domaine, m'en faire un objet de luxe et de plaisir afin d'exhiber de magnifiques animaux et des cultures jardinières plus ou moins phénoménales, etc., mais je savais ce que cela coûtait et que le profit n'était pas le but qu'on se proposait (1). Or, j'avais une famille nombreuse à entretenir, le vieux manoir de mes pères, ainsi que presque toutes mes fermes à reconstruire ou à réparer (2) , ce n était donc pas là mon affaire. La vraie question pour moi, comme je pense pour la grande majorité des propriétaires était, non pas de faire de belle agriculture avec
(1) Ce n'est pas que nous blâmions, tant s* en faut, ces fermes de luxe que certains grands propriétaires peuvent se permettre pour leur amusement. Certes ce noble plaisir en vaut bien d'autres et du moins^ en créant là â grands frais de beaux types en tout genre, ils concourent aux progrès de Fagriculture ; ^- mais nous disons que celui qui veut donner de bons exemples d'agriculture usuelle, c'est à dire de véritable agriculture, de celle qui se solde en bénéfice, doit bien se garder de les imiter.
(2) J'entre dans ces petits détails pensant qu'ils pourront encourager bien des propriétaires dans la même position que moi.
de rargent , mais de Targent avec de bonne agricultt}re.
Et puis, en supposant mènie qu'avec mes charges j'eusse pu faire de l'art, et suivre les conseils de quelques agrologues qui du fond de leur cabinet m'engageaient à mettre dehors de grands capitaux avec la promesse (sans garantie il est vrai) de les recouvrer avec de larges bénéfices , je m'en serais bien gardé, ayant au contraire toujours tenu pour certain qu'en agriculture rien n'est moins sûr que Te succès et que pour éviter toute déception il faut toujours faire payer au revenu ses essais et ses améliorations.
De plus, comme père de famille , il ne pouvait me cx)nvenir de concentrer tous mes capitaux et mes efforts sur un seul domaine, mais bien de faire marcher toutes mes fermes , dans la mesure de leurs forces productives, vers un progrès peut-être moins prompt , mais sans reculade, moins brillant, mais d'un profit assuré.
Pour atteindre ce but il me fallait donc un mode de culture avec lequel je pusse conserver complètement la direction et en même temps exécuter les travaux avec la plus grande économie possible. Or je trouvais la solution de ce problème dans la colonie partiaire.
Depuis longtemps j'avais constaté la bonté de ce système au moyen duquel le propriétaire éclairé donne une direction aussi progressive qu'il le désire en faisant les avances nécessaires , et le colon une main-d'œuvre économique , parce que lui-môme y est intéressé. Système dans lequel le colon tout en obtenant une condition honorable, n'est plus un simple mercenaire, ni le père misérable d'une famille de prolétaires, presque toujours hoslilcs à celui qui les paie, mais un associé, un ami du propriétaire dont il partage les succès et les revers, et auquel par conséquent il est uni par un des liens les4)Ius puissants, l'intérêt. Système enfin qui tend évidemment
à former une population honnête, de yéritables citoyens intéressés au bon ordre, à la yaix et au maintien de la chose publique.
Par là, il est vrai, je n'attirais pas sur mes cultures, mes b&iiments, mes bestiaux, radmlraiion stérile des visiteurs, mais je me faisais de nombreux imitateurs.
Par là , je répandais Taisance dans les familles d'honnêtes métayers dont le bonheur contribue nécessairement à celui du propriétaire.
Par là, Targent que produisent les améliorations reste dans le pays, en féconde les diverses industries et devient la source de nouvelles améliorations.
Par là enfin , nos familles agricoles s'attachent à un sol amélioré par leurs soins et sur lequel elles trouvent ce bien-être moral et physique (1) et cette honorabilité, qui le3 élève à leurs propres yeux et les empêche de tourner leurs désirs sur les appas trompeurs des villes. — Le propriétaire lui-même à la vue de ses terres enrichies par son intelligence est moins tenté de les abandonner encore à la routine, à une culture irrationnelle et épuisante, pour aller perdre sa fortune et sa santé dans Tinfection des villes. Ce système, je le sais, est bien opposé av système anglais qui ne se propose qu'un but , la production au meilleur marché possible sans s'inquiéter du sort des travailleurs : qu'ils se dégradent, qu'ils s'étiolent, qu'ils succombent sous le travail et la misère, pendant que les gros
(1) Au premier rang de ces avantages matériels nous devons mettre Tassurance dans laquelle sont presque tous nos métayers, après une vie entière de travaux pénibles mais attachants et salubres, de passer leur belle et tranquille vieillesse au milieu du respect et des soins de leurs enfants. — U y a loin de là, â la triste fin du malheureux journalier qui trop souvent dans ses dernières années, n*a ni feu ni lieu, ni famille et n'a pour ressource que la mendicité ou Thôpital !
capiialisles se gonflent outre mesure, en un nnot que rinégalité des conditions se prononce de plus en plus, peu importe, pourvu qu'en fin de compte la nation prise en masse, produise à meilleur marché, c'est à cette condition qu'elle vit.
Dans notre système au contraire , la part de l'ouvrier agricole est plus large ; son salaire ne lui est pas disputé avec la même rigueur parce qu'il a affaire en général à des propriétaires plutôt qu'à des exploitants interposés , ou fermiers , qui eux aussi doivent prélever sur lui leur bénéflcc. — Mais en revanche, les conditions sociales sont moins tranchées, les propriétaires fonciers si nombreux en France , trouvent dans la direction de leurs biens une occupation utile; plus de bienveillance s'établit entr'eux et leurs colons, et enfin vingt-cinq millions d'agriculteurs, prenaut une meilleure part au dividende, donnent pour solide appui à la France une population florissante, pépinière vigoureuse de ces soldats que nous envie l'Angleterre et que son système ne produira jamais.
Je dois dire que presque tous mes colons se sont empressés de suivre ma direction , très-peu d'exemples 4^ sévérité ont suffi pour les amener à un état de choses dans lequel après tout ils ont acquis beaucoup d'aisance.
Voici les principales conditions de mes baux, elles sont les mêmes pour tous mes métayers :
lo Le colon se conformera à toutes les clauses du recueil d'usages adopté par l'arrondissement, ainsi qu*à la direclion du propriétaire, pour Tassolement, le choix des reproducteurs, etc.
> Il paie l'impôt; en compensation, le propriétaire paie seul pour cent francs d'engrais chaque année et les deux tiers de ceux qu'il veut mettre sur les prés.
S"" Le colon donne la moitié de tous les produits :
4** Laimée de sortie les bestiaux restent sur le lieu. La
part du colon sortant lui est remboursée à dire d*expert, et les cultures intéressant Tannée suivante , telles que les coupages d*biver , les choux, etc., sont faites parle concours des colons sortants et entrants, de manière à ne pas souffrir d'interruption.
5* Les redevances annuelles consistent en deux charrois et quelques volailles seulement.
6« Si un cours d*eau profite à plusieurs métairies, chacune le prend à midi , le !<>' 2« 3<> ou 4« samedi de chaque mois alternativement. Par ce moyen, quelle qu'aitété Tinterruption, chacun sait quand il a droit de prendre Teau.
Les baux finissent le premier novembre et sont de 3 , 6 ou 9 années, après lesquelles ils se continuent indéfiniment par nouvelles périodes ou par tacite reconduction d'année en année et passent souvent aux enfants. J'ai dans mes fermes des familles qui les exploitent depuis 150 à 200 ans.