PLAIDOIRIES
Quoique j'eusse une excellente mémoire, je ne me suis jamais risqué à apprendre un plaidoyer pour le réciter à l'audience.
Hennequin écrivait et récitait avec autant de naturel qtie s'il eût improvisé; — j'ai entendu M. de Marlignac au Palais-Bourbon et au Luxembourg lire ce qu'il avait écrit , et si bien qu'on y trouvait le même charme et presque le même entraînement que dans une improvisation. — Cela m'eût été impossible ; on eût vu de suite que je récitais; j'aurais été froid et languissant; une interruption du président ou de l'ad^ Tersaire m'eût probablement dérouté; mes moyens auraient été limités, circonscrits; les inspirations d'audience ne seraient pas venues me trouver; d'ailleurs, avec une telle habitude, comment répliquer?
J'ai donc pris le parti de plaider simplement sur des Notes, — d'abord un peu étendues, puis réduites à leur plus simple expression. — Si j'avais une grande cause, et qu'elle exigeât un exorde, je l'écrivais, et je le lisais ouvertement, — puis je prenais mon extrait.
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et alors je me trouvais d'autant plus à Taise que mes notes étaient moins chargées ; le public et les juges s'en apercevaient bien.
Comme mon genre consistait dans la dialectique plus que dans les ornements du style , il me suffisait que mes raisonnements, après avoir été fortement médités y fussent méthodiquement et logiquement classés ; comme ces corps qu'on échelonne pour la bataille, mais avec des interstices qui leur permettent de se mouvoir, d'ouvrir comme de resserrer leurs rangs , et de faire an besoin des changements de front. J'étais sur par là de donner au moins tons les arguments de ma cause , que j'avais prévus et disposés ; — et de plus y j'étais toujours en mesure de profiter de ce qui s^offrait à moi par une inspiration soudaine , souvent même par une interruption qui me fournissait l'occasion de la relever avec prestesse. — Cette méthode est certainement celle qui convenait le mieux à mon genre d'esprit, à ma vivacité, et parfois à ma brusquerie.
Au sujet des plaidoyers écrits , je me rappelle une anecdote. Dans un procès de presse où*** devait plaider avec moi, et dans lequel je m'étais seulement réservé la réplique pour lui laisser la grande plaidoirie , ce jeune avocat, plein d'esprit et d'élégance, avait écrit son plaidoyer. Il nous en donna lecture avant l'audience, dans une conférence où assistaient Manuel et Benjamin Constant, qui s'intéressaient à l'affaire ; et comme dans un endroit où il croyait avoir rendu l'accusation parfaitement ridicule , l'avocat disait d'un air satisfait : « Vous riez sans doute , messieurs ?» je posai ma main sur celle qui tenait son cahier , et je lui dis froidement : ce Et si l'on ne rit pas?. .. » — Il resta court et
comprit la nécessité, même en écrivant, de se tenir toujours prêt à parer aux incidents pour n'être pas déconcerté.
Les faits ont révélé que la raillerie était une arme dont je pouvais me servir avec succès; et cependant, comme j'avais suivi avec soin les plaidoiries des autres avocats, et observe que rarement l'avantage restait à l'agresseur, tandis qu'un adversaire plus mesuré gagnait toujours à laisser venir et à attendre l'injure plutôt qu'à la faire; je m'arrangeai en conséquence. Lorsque je plaidais le premier, j'ai toujours évité de provoquer mon antagoniste et de l'amener sur ce terrain; — mais s'il m'attaquait le premier, gare à la riposte ^ ! car mes plaidoiries ont eu ce caractère que, si j'étais froid en entrant en matière et dans un premier exposé, je retrouvais à la réplique une verve et une chaleur d'action qui m'ont souvent donné la victoire. Il est de fait, en tout cas, que je n'ai jamais apporté un bon mot tout fait à l'audience, et que tout ce qui m'est arrivé de mieux et de plus heureux en ce genre a toujours été l'effet du moment, et partait si naturellement que j'étais parfois étonné de voir le sourire sur les lèvres des juges, et d'entendre l'hilarité de l'auditoire, tandis que j'avais gardé tout mon sérieux, tout mon sangfroid , tellement occupé de ma cause que je semblais plutôt fâché que disposé à rire moi-même.
Au surplus tout cela arrivait rarement et seulement par occasion.
Une méthode que je regarde comme excellente est ce que j'appelais />roi?i^wer mes notes. Dans les grandes causes, quand j'avais fait mon ^j:/ra/^, j'allais hors
' Noii me langere, clamo!
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barrières, par delà le mur d'oclroi, et là jVntnniais ma cause, parlant seul, tout haut, et lâchant d'habiller ce squelette et de lui donner un corps. Quelquefois il me venait de bonnes choses, d\iutrc*s fois , dos intentions que je désavouais à Tinstant, ou Ao$ expressions que ma propre oreille, qui me tenait lieu d'auditoire, jugeait maladroites; elles m'étaient arrivées sans réflexion, et en gardant les unes, j'étais certain d'ériler le retour des autres. — En tout, j'essayais, si je puis parler ainsi, de cantonner mes raiFonnemenIs, mes preuves, mes mouvements, c'est-à-dire que je convenais avec moi-même que je pourrais aller à telle limite, mais non au delà; je traçais autour de moi un cercle de Popilius que je m'interdisais de dépasser quand je serais sur le terrain du combat. Je revenais de cette étude, ou si Ton veut de cette répétition, avec une confiance et une sûreté d'action que je n'aurais pas eues sans cela.
Dans mes premières causes, et avant d'avoir acquis cette expérience que donnent seules la pratique et une observation réfléchie sur les mérites et les fautes d'autrui, et sur ses propres mésaventures, j'expliquais mon fait en peu de mots, d'une manière sèche, aride et fort peu travaillée. J'arrivais ensuite au droit; et, fraîchement sorti des écoles, les citations de lois romaines, d'auteurs et d'arrêts ne manquaient pas. Les juges en paraissaient peu touchés. Les vieux avocats , au contraire, épluchaient leur fait, s'étudiaient à le présenter d'une manière favorable, cherchaient à prévenir les juges en faveur de leurs clients, combattaient le droit avec l'équité, et soignaient surtout le chapitre des considérations : je m'aperçus de l'effet que cela produisait sur l'esprit des magistrats; ils sont hommes, ils
ont aussi, même à leur insu, des passions et de la sensibilité^ messieurs d'apfvel se considéraient surtout comme les appréciateurs souverains du fait, comme des juges d'équité avant d'être les interprètes de la science ; et ordinairement ils faisaient toat ce qui dépendait d'eux pour motiver leurs arrêts sur les cireonstances de la cause ^ afin d'éviter plus tard la cassaémi, qui ne pouvait procéder que de la violation du droit. Je modifiai donc ma méthode : je travaillai mieux mon point de fait; je supprimai une grande partie de ce qui tenait à l'érudition , la réservant pour les Consultations et les Mémoires; et je m'attachai à donner à ma discussion une marche plus serrée, plus rajHde et plus vive, oïl les raisons étaient présentées dans leur substance et leur énergie plutôt qu'avec des développements lourds et ennuyeux. A des plaidoyers Ae deux et trois audiences, je répondais souvent en une seule, et je me montrai tant que je pus partisan de la méthode plus nerveuse et plus rapide qui a remplacé la diffusion de l'ancien Palais : méthode dont mon frère Philippe, qui m'a succédé , a donné le meilleur modèle, et qui est aujourd'hui le ton général du barreau.
Cette première partie de mes souvenirs est consacrée aux principaux actes de ma vie d'avocat. Elle a duré trente ans; c'est celle qui, au milieu des plus grands travaux, m'a aussi procuré le plus de vraies jouissances ; et ce n'est pas sans plaisir qu'en choisissant parmi les causes que j'ai plaidées celles dont je voulais retracer l'analyse j'ai reporté mes souvenirs sur les ovations qui suivaient un acquittement politique , ou
INTRODUCTION. il
la joie phis pure encore d'une famille qui me devait sa fortune ou son repos. — Cette longue période de mon existence n'a été interrompue que dans les cent-jours, après lesquels ma profession a repris un nouvel et plus grand essor.