OPUSCULES INÉDITS DE STANISLAS
Par m. Louis LACROIX.
Nous en usons parfois d'une façon singulière avec les choses qui nous appartiennent. Bien souvent, par suite de la durée et de la sécurité dans la possession, on tombe à l'égard d un objet qui est à soi dans une indiSérence qui ressemble fort à de Toubli, et qu*on ne manquerait pas de se reprocher, s'y Ton se donnait la peine d'y penser un instant. C'est ce qui nous arrive au sujet d'un volume de manuscrits donné il y a un siècle à la biblîolhèque publique de Nancy, et qui, malgré son importance, n'a encore trouvé personne qui songeât à s'en occuper sérieusement. Ce n'est pas qu'on ne sache ce qu'il vaut par son origine, et qu'on n'attache grand prix à sa possession. On le montre aux visiteurs comme une curiosité dont on est fier. Il n'est pas un historien, uraitant des derniers temps de l'histoire de Lorraine, qui ne le consulte et qui ne cite, çà et là , quelques-uns des documents historiques qu'il contient. Mais à part ces mentions éparses et superficielles, tout le reste du recueil demeure à peu près inconnu, et il ne s'est trouvé
encore parmi nous aucun travailleur pour en faire un examen attentif, une desci^iption complète, une appréciation motivée, en un mot, pour lui accorder ce qu*il esltm énoii d'attendie dé «eiro part, cfesi-^HUm les honneurs d*une monographie.
En signalant oel abandMH je me sens d*autant plus fondé à exprimer Tétonnement qu*il me cause que c*est i TÂcadémie de Stanislas que je m'adresse, et que ce sentiment ne peut manquer de trouver de Técho dans son sein, surtout, si au regret de Tomissîon qui rae1%ispire, se joint la résolution de la réparer. Gar il 9*1^ id de nous acquitter d*un pieux devoir de reconnaiîssttnoe; dont nous ne pourrions nous (Kspenser plus longtlsfBps sans devenir formellement coupables d'ingratitude envers une mémoire qui doit nous être chère et que now nQ.'8aiirion9 trop vénérer. En effet, ce précieux recueil que nous sommes heureux de posséder, tout en lè*délaissanl, c'esl la collection même des manuscrits* de notre propre fondateur, de cel excellent Sfanishs^ Leckainski (1), dont nou» avons pour devoir de cukiverte souvenir el de préserver le nom de Foubli, en naentrani nmn-mémes que-nous ne Foublions pas. Et si qmlque chose est 'de nature à entretenir la- postérité dans le sentiment' d^éslime affectueuse que la mémoire, souvent
(f ) Il faot simplifier l'orthographe de ce Dom qui s*éerlt en polo- 1M9 leêzegjffuki et qoi se pronoDce Lesch-tehinski, Voltaire l'a écrit Leezimki dans son Histoire de Charles Xll, Noos soifODs Torthograplie communément adoptée aujourd'hui.
contestée de ce prince, a définiiivemenl conquise, à fixer son nom, placé désormais en dehors de toute discussion, an juste point qu*il doit occuper dons le sou\enir des hommes, c*cst assurément Tétude du recueil die ses manuscrits où se cachaient des pages inconnues qui font honneur à son bon cœur et à son bon sens, et qui méritaient bien Texamen qui nous les a fait apercevoir.
Piarvenus à la veille du centième anniversaire de la mort de notre fondateur, nous ne pouvons rien faire assurément dé plus approprié à la solennité de cette circonstance, rien qui puisse mieux nous préparer à la célébration de la fêle que ce retour va ceriainement provoquer, que d'exhumer pour ainsi dire cette relique littéraire de Stanislas et de dentander à ces pages, la plupart écrites de sa main, et les seules peut-être qui reateni de lui au monde, de témoigner en sa faveur et de nous aider à le mieux connaître et h Papprécier comme îi le mérite. Cest avec cette intention d*un hom- OHige à rendre et d'un devoir à accomplir, qu*a été entrcprts et exécuté le mémoire que je vais avoir Thonneor de vous lire sur le Recueil des Manuscrits du roi StanÎBiaa, conservé à la bibliothèque publique de Nancy.
Ge recueil est un in-folio assez épais, relié en basane
et composé d*un assemblage de cahiers et de pièces
qui n'ont été réunis qu'après coup pour former le é866 4,
volume qui les contient. Ce n'est donc point un seul ouvrage, mais une collection d'écrits divers, dont les uns sont déjà connus et font partie des œuvres imprimées du roi de Pologne, mais dont le plus grand nombre est inédit et fournirait aisément la matière d*un cinquième volume à ajouter aux quatre qui composent les OEuvres du Philosoplui bienfaisant. Le dépouillement de cet assemblage de pièces n'était pas sans offrir quelque difficulté, car le péle-méle et la confusion qui y régnent, indiquent assez qu'on les a cousues au hassgrd les unes après les autres, sans nul souci de leur arrangement. De plus, bon nombre de ces pièces sont sans titre, et il faut les lire d'un bout à TanUre pour savoir celui qu'il convient de leur donner. Après les avoir toutes recensées et analysées, j'en ai dressé le catalogue que l'on trouvera imprimé à la suite de ce mémoire. Ce catalogue» qui pourra être considéré comme la table des matières de notre recueil, y constate l'existence de soixante-quatre pièces d'importance et de dimension trèsinégales, depuis un traité de la longueur d'un volume, jusqu'à des lettres de deux ou trois pages et moins encore; et dans cet ensemble de soixante-quatre pièces, une vingtaine seulement ont été publiées, soit à part, soit dans les OEuvres du Philosophe bienfaisant) et quarante environ sont restées encore inédites.
Cela fait et tous ces points reconnus, mon premier soin a été de comparer les textes originaux de notre recueil avec les textes correspondants des œuvres impri*
— M — mées de Stanislas, afin de constater ce qui lui appartenait esk propre dans ses écrits, et de déterminer jusqu'à quel p<HDt il était Fauteur de ceux qui se publiaient sous son nom.
Commençons tout de suite par reconnaître que cette comparaison ne tourne pas à son désavantage. Si Stanislas n*avait pas le talent qui fait le véritable homme de lettres, il en avait le caractère et pour ainsi dire le tempérament. Ses goàts simples, son humeur douce et pacifique lui faisaient préférer Tétude et la vie du cabinet aux agitations de la politique et aux aventures de la guerre. Entraîné, comme par un tourbillon, dans la lutte de Charles XII contre Pierre-le-Grand, il était sorti de sa voie naturelle, et il s'était vu soudainement porter sur un trône d'où les revers de son protecteur l'avaient bientôt précipité, sans qu'il lui fut possible d'y remonter jamais, ni même de resaisir Tancienne et noble existence dont il avait joui comme palatin polonais, avant sa décevante élévation. Dans cette phase de sa vie^ le caractère de Stanislas se révèle sous les aspects les plus avantageux. S'il ne s'est pas montré capable de maîtriser la fortune, au moins prouva-t-il qu'il savait supporter ses disgrâces avec constance et dignité. Non moins brave sur les champs de bataille que ferme et avisé dans les conseils, aucun des périls qu'il a courus dans les hasards de la guerre n'a pu ébranler le calme habituel de son âme, et, dénotant déjà ses instincts d ccrivain, lui-même il nous a raconté avec sang-froid et
gaité, toutes les émouvantes péripéties de sa fuite de Dantzick sur le territoire de Prusse, pendant la campagne de 1733. Cette relation, qui est de tous ses écrits cehii qu*on lit aujourd'hui avec le plus de plaisir, se trouve au premier volume de ses œuvres imprimées; mais notre manuscrit n'en offre aucune trace.
Toutefois ce n*est qu'après 1736, quand le traité de Vienne, en lui donnant la Lorraine, eut fait de lui le plus heureux et le plus tranquille des souverains en retraile, que Stanislas put se livrer tout à Taise à son goàt pour Tctude et la composition littéraire. Déjà il avait écrit des livres polonais en vers et en prose, et il parait que ces ouvrages lui assignent une place distinguée parmi les bons écrivains de son pays. Mais, au XVIU^ siècle, rien ne recommandait tant et n'était plus envié que le titre d'écrivain français. Nos philosophes, nos hommes de lettres étant devenus les rois de l'opinion, les vrais rois se sentaient saisis de l'ambition de compter parmi les gens de lettres et les philosophes. G^est œ qui arriva à Stanislas sur son déclin, c'est ce qu'avait fait Frédéric II dès le premier essor de sa jeunesse, mais tous deux avec un succès bien inégal, Frédéric ayant la vocation d'écrivain bien plus impérieuse, et la vdne littéraire bien autrement large et féconde que Stanislas.
Le coup d'essai de Stanislas dans notre langue ne (bt autre chose que la traduction d'un ouvrage qu'il avait déjà écrit pour son pays, et dans sa langue maternelle. En 1733, il avait publié en Pologne un livre inUtulé
— sala Voix libre du citoyen, livre où tous les vices de la GonsUtuUon polonaise étaient signalés avec ane franche hardiesse et qui aurait sauvé sa patrie, s'il suffisait d*un Kvre pour sauver une nation. En 1749, cet ouvrage parut, traduit en français, sous le titre d'Observations sur le gouvernement de Pologne. Or je trouve dans notre roanascril la copie originale de cette traduction, formant • eenl-vJDgt pages in-folio, couvertes des deux côtés de eme petite écriture fine et un peu molle, comme le caractère du bon roi, et renfermant beaucoup de texte dans un petit espace. Sur la couverture de ces cahiers, on lit cette note que je transcris à dessein, parce qu'elle s^applique à toutes les publications de Stanislas et qu'elle renseigne exactement sur Thistoire de leur composition, u Ouvrage de Stanislas 1*^% roi de Pologne, n tout éerit de sa main» et que M. de Solignac, secrétaire Il de son cabinet et de ses commandemens a fait ensuite « imprimera Paris en 1749, après Tavoir copié et augn mente d'après Tordre exprès de Sa Majesté, sous le •• titre de La Voix libre du citoyen^ ou Observations sur n le gouvertiement de Pologne, n C<^tte note résout la question que je m'étais posée en entreprenant l'étude de ces manuscrits, celle de savoir dans quelle mesure Stanislas était l'auteur de ses ouvrages , et elle nous montre que c'est encore à lui qu'il faut attribuer la part principale dans leur composition. D'abord il les concevaîti il les écrivait lui-même, comme il savait, comme il pouvait le faire ; puis il les donnait à revoir, et h cor-
— diriger, soit à M. de Solignac, soit au P. de Menoux, soit à {^inspecteur de librairie Marin ; et enfin ce n*était qu*après ce travail de révision, où il laissait à ses correcteurs, à ce qui semble, toute liberté d*ajouter, de retrancher, de remanier le texte à leur aise, qu*il consentait à livrer son œuvre au public. A certains égards il en était de même pour Frédéric, qui ne se hasardait jamais à imprimer ses écrits sans les faire retoucher par une main française, mais il fallait travailler sous ses yeux, comme nous rapprend Thiébaultdans ses mémoires (l)» et il ne permettait que des corrections indispensables et qu*il avait approuvées.
On voit donc^ par la note qui précède, comment a été composé le recueil des œuvres sur lesquelles Stanislas comptait établir sa réputation littéraire. Ce recueil parut en 1763, trois ans avant sa mort, sous le titre d'OEuvreê du Philosophe bienfaisant. Marin et M. de Solignac avaient été chargés de diriger cette publication, et Ton peut éu*e assuré que ce ne fut pas une sinécure. Car il sulllit de comparer , ça et 15, la copie autographe du roi avec Jes textes imprimés qui y correspondent, pour constater combien ils eurent à faire pour donner au style de Stanislas , ce dont aucun style ne peut se passer, la clarté, la correction et Torthographe. J*en pourrais don-
Ci) ThiébaùU, Souvenirs de vingt am de séjour à Berlin, t. I. p. 100. et 199.
ner ici quelques exemples ; mais à quoi cela serviraitil? G*est un travail qui a été déjà fait et que je ne veux pas recommencer, estimant qu*il est inutile d*entasser des citations parallèles qui ne serviraient qu*à établir ce que Ton sait depuis longtemps, à savoir, que tout ce qu'écrivait Stanislas avait besoin d*étre remis en bon français, et que, si ce prince sait tirer de lui-même un fond de pensives justes et solides, il a presque toujours besoin du secours d*autrui pour leur donner la forme convenable. n me sufGra donc de renvoyer le lecteur aux extraits comparés des deux textes, donnés par M. d*Haussonville dans le chapitre XL de son Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, J*aime mieux passer immédiatement à une autre tâche, et insister d*abord sur un fait qui n*a pas encore été remarque, et que je voudrais mettre en lumière par un exemple, c'est que les secrétaires de Stanislas ne se bornaient pas seulement à corriger le style de ses écrits, mais qu'ils les modifiaient , les transformaient quelquefois de fond en comble , de sorte qu'on trouve dans les œuvres imprimées certains morceaux qui diflferent notablement de la rédaction primitive et originale, qui nous est rendue par le manuscrit.
Parmi les pièces de notre Recueil pour lesquelles cette comparaison est possible, il en est une surtout que les développements et la décoration dont on l'a surchargée ont rendue presque méconnaissable. C'est celle qui ouvre la collection des œuvres imprimées de Stanislas et qui figure également en tétedcson manuscrit. Elle porte
pour tilre : Avis du Roi à la Reine sa fille, lors de son mariage. Sans doute» quand on met en regard les disia textes, il faut bien avouer que le morceau refait par M. de SoU|gnac, ou tout autre secrétaire du roi dePiologae, a meilleure façon que l'écrit gauche et incorrect de Smoislas; on comprend alors que celui-ci Tait préféré k sa propre rédaction, qui est rarement présentable daQ9 Tétat où elle sort de ses mains^ et qu'il s*en soit fait honneur aux yeux des contemporains. Mais au point de vue où nous nous plaçons , qui est tout sip^plemeot celui de la curiosité historique , la minute de Stanislas a infiniment plus de prix pour nous que la pièce académique qu'on a refaite en son nom. Tout y est ,en harmonie avec le caractère et la situation respective de celui qui écrit et de celle à qui il s'adresse, et Ton trouve dans le morceau original un cachet de simplicité et de vérité qui manque complètement h l'amplification de rhétorique que les correcteurs de Stanislas y ont substituée.
Il suffira de quelques rapprochements pour justifier ces observations.
Dès le début, après avoir félicité sa fille sur le haut rang où la Providence l'appelle , Stanislas lui signalant trois écueils qui l'y attendent et contre lesquels toute vertu pourrait se briser, la grandeur, la prospérité et la flaUeriey il lui adresse en même temps les conseils qui pourront l'en garantir, et cela il le fait en quelques lignes simples, brèves et bien senties, qui se transforment en un long délayage dans la rédaction imprimée
de ce morceau, u Le second ccueil, avait dit Stanislas, n est la prospérité, qui vous est d*autant phis daogen reuse qi^*elle vous est presqulnconnue, ayant parti- « cipé depuis votre naissance à tant de mes adversités, fi qui vous deviennent présentement très-utiles , pour I) vous apprendre qu*il n*y a que Inexpérience du maln heur qui nous peut garantir de ne pas abuser de notre n bonheur, etc. h Tel est W texte primitif dans sa naïve originalité.
Mais M. de Solignac, plus embarrassé du souvenir des aociennes humiliations de son maitre, que Stanblas ne réuit lui-même, n*ose entamer ce sujet sans détours et sans précautions oratoires, u Ne noiis dissimulons « pas, écrit-il à son tour, les adversités que nous n avons essuyées. Ceux-là seuls doivent craindre de a se rappeler leurs disgrâces, qui , ne pouvant les sourn tenir avec courage, n*ont fait que les augmeiUer n parleur léebeté. Nos raailieurs n'étaient grands qu'aux n yeux de la prévention qui n'en connaît point aun dessus de la perte d'une couronne; et quelle idée n devais-je avoir de celle que je venais de quitter?.... > Nous devons trop à nos malheurs pour les oublier et VI nous ne devons nous en prendre qu'à nous-mêmes , n si, contre le dessein de la Providence, ils n'ont point n réussi à nous convaincre du vuide et du néant des n choses d'ici-bas.... etc. tf Et il continue ainsi pendant de longues pages en homme de lettres qui compose sur un tliéme donné, qui fait des phrases, et qui sur-
charge des broderies de son style le canevas primitif, dont on aime à retrouver la trame nue et solide sous les ornements d'emprunt qui le recouvrent. «
Ailleurs, c*est la sincérité du langage paternel qui disparait sous la banalité de compliments substitués aux conseils qu*un père est en droit de donner h sa fille, et qu*un secrétaire n*ose plus répéter. Stanislas avait dit : u Je rends grâces infinies à Dieu de ce que je ne trouve n rien en vous qui ait besoin de ma correction, et, au n défaut des vices que je ne vous connois point , je n m*attache à combattre vos vertus. La bonté et la gétt nérosité en sont des plus grandes qu*une belle Ame n peut posséder; mais parvenues à un certain excès, n elles perdent beaucoup de leur mérite, et comme elles n vous sont toutes deux très-naturelles , il faut se don- M ner plus de soin à les contenir dans les bornes , afin n qu elles ne dégénèrent point, tt Au lieu de ce redressement paternel dont Marie Leckzinska avait grandement besoin, et dont elle pouvait faire son profit, nous ne trouvons plus dans le texte imprimé qu*un paragraphe de louanges, assez bien tournées du reste, mais aussi déplacées qu'inutiles, u Je pourrais vous avertir ici d*un tt avantage que vous ne connaissez pas , dit le correctt teur. G*est un don de la nature, qui ne vous a rien tt coûté, mais qui rendant plus aisée la pente à vous tt imiter, peut vous être un sujet de mérite, et d*un tt simple talent vous faire une vertu. Ce don si précieux tt est cet air de douceur, ces manières aisées et prcve-
n nantes , ce caractère de bienfaisance et de bonté qui fi se peint dans vos traits , et qui , appelant tous les n cœurs et leur demandant autant d^amitié qu'il en « oflre, ne laisse pas de leur imprimer le respect dont il > semble vouloir les affranchir. Conservez avec soin ces n dehors précieux, et ne cessez en aucun temps d*étre n réeilement tout ce qu'ils promettent n Certes voilà bien comment peut parler de sa souveraine un courtisan ingénieux et délicat, mais est-ce bien là le langage d*un père traçant à sa fille des règles de conduite?
Ainsi le remaniement du secrétaire, quel qu*il soit, aflhiblît toujours le vrai texte de Tauteur, en le délayant. Mais Tatteinte la plus grave qu*il lui ait fait subir, c'est la suppression complète de toute la partie politique de ce morceau que la minute de Stanislas nous rend dans toute son intégrité, et c*est ce petit ingrédient historique qui, en lui donnant de la saveur, ajoute un certain prix à notre document original. On sait que le singulier mariage de Louis XV avec Marie Leckzinska, fut conclu sous le ministère du duc de Bourbon. En choisissant, entre tant d'autres , la fille délaissée du roi détrôné de Pologne, ce prince n*avait cherché qu'une reine qui ne lui portât aucun ombrage, et qui , étant sa créature , fut entre ses mains un instrument soumis et dévoué. La reconnaissance, à défaut de toute autre considération, suffisait à imposer cette attitude à la nouvelle reine de France, et c'est ce que son père lui rappelle dans ses instructions : u 11 ne me reste qu'à vous représenter que
» vous devez à M. le duc toute la reconnaissance, ti comme reine de Fronce, toule la confiance. Celle que m le Roy a en ce prince, sa prudence dans le gouv€mc* ^ ment , son désintéressement pour le bien du Roy, et «I son amitié pour moi , sont j*espère des nœus asseï •• puissants pour votre cœur sensible, à ne vous jamais a détacher des infinies obligations que vous aves k ce Il prince, et i suivre ses avis salutaires, n Stanislas re^* vient à plusieurs reprises sur cette recommandation de se conformer en tout aux viies de M. le duc, et Ton comprend que ce langage fut sincère alors, et que Icccfeur y eut autant et plus de part que les suggestions de Tintérét bien entendu, ou que des assujettissements dont il pouvait sentir le fardeau, mais dont il avait aussi recueilli tous les bénéfices. Mais lorsque quarante ans plus tard , plus de vingt ans après la mort du duc de Bourbon , le beau-père de Louis XV laissa publier cet écrit, on comprend qu*il en ait fait supprimer les passages se rapportant à des circonstances qui n'étaient plus, et à des conditions d'existence que le temps avait si profondément modifiées.
Voilà comment son œuvre a dû subir un nouveau genre d'altération qui en a retranché la partie pour nous la plus intéressante. Voilh comment au lieu de récrit original si vrai, si vivant, qui date si bien de son temps, et qui porte si bien l'empreinte de son auteur, les éditeurs des Œuvres du Philosophe bienfaisant nous ont donné ce texte pâle et effacé dans sa verbeuse élégance ,
sans physionomie et sans vérilê, banal et à peu près insigni6anl, id eo uo root qu*il pourrait être indUtiactement mis sur le compte de tout particofier, qui , n'importe quand et comment, aurait eu b bonne fortune de marier sa fille k n'importe quel roi de France. C'est donc dans le texte de notre manuscrit qu'il foudra désormais lire lavis de Stanblas k sa fille , qu'on peut considérer comme un morceau inédit, et dont l'Académie pourrait , au prix de quelques' pages seulement, publier l'original dans le prochain volume de ses Mémoires (!)•
Ainsi, pour la partie déjà publiée des écrits de Stanislas, le recensement de ses manuscrits donnerait lieu k des remaniements et è des restitutions qui introduiraient dans ses œuvres les modifications les plus heureuses. Mais ce n'est pas tout : il y a dans notre manuscrit une partie complètement inédite, qui en constitue l'intérêt et l'importance, et dont je voudrais vous donner un aperçu, que je veux rendre court, tout en ne négligeant aucun des points essentiels qu'il doit embrasser.
Sur soixante-quatre pièces que comprend notre recueil des manuscrits de Stanislas, il y en a une quaraïUaioe
(1) L'impression de ce morceau a été votée par rAcadémiQ. On le trouvera plus bas, à la suite de ce mémoire.
qui n'ont jamais été publiées. Aucune d'elles n*est un ouvrage de longue haleine. Ce sont ce qu'on appelle des mélanges qui traitent de sujets fort divers, et voiei à peu près comment on pourrait les classer :
1^ Pièces politiques, relatives aux événements de rbistoire générale du temps et aux grands intérêts de la politique européenne, au nombre de six (1).
3® Pièces sur les questions religieuses, sur les démêlés de l'Eglise avec le Parlement et les conflits de la magistrature avec le pouvoir royal, au nombre de sept (2).
3® Pièces relatives à l'administration de la Lorraine sous Stanislas, et à ses communications avec le gouvernement français, au nombre de sept (3).
4° Pièces concernant rétablissement d'une bibliothèque publique, de concours littéraires, et d'une académie qui, appelée d'abord Société royale des Lettres et des Arts, est devenue aujourd'hui l'Académie de Stanislas, au nombre de huit (4).
5^ Pièces diverses sans conformité, ni analogie de sujet, au nombre de neuf (5).
6*^ Enfin cinq morceaux datant des derniers temps
(i) Yoy. plus bas, au Catalogue det pièces, etc., les d^> 6, 7, il, 15, 16, 28.
(2) Voy. ibid., les n"» 8, 9 et i2, U, 20, 2», 41.
(3) Voy. ibid., les n«« 17, 18, 19, 45, 12, 15, 22.
(i) Voy. ibid., les n»» 17, 48, 49, 50, 51, 52, 54, 57. (5) Voy. ibid,, les n^» 10 et 46, 21, 23, 24 et ai, 26, 27, 53, 56, 58.
de la vie du roi, lorsqu*il était devenu presque aveugle, et qui, à cause de cela, sont d*une écriture si brouillée et si confuse, que je doute qu*on parvienne jamais à les déchiffrer entièrement. Quant aux sujets de ces morceaux, on entrevoit qu'ils appartiennent à ces questions de politique et de morale que Stanislas aimait particulièrement à traiter et qui forment le fond des Œuvres du Philosophe bienfaisant (1).
Quoique inédites, toutes les pièces dont je viens de vous donner la classification ne sont pas restées entièrement inconnues. M. Digot, M. d*Haussonville en ont cité quelques-unes dans leurs savants ouvrages sur l'histoire de Lorraine (2), et ils auraient pu encore mettre notre manuscrit plus largement à contribution. Mais, à vrai dire, il ne faut pas le considérer comme une source bien riche de renseignements historiques. Encore moins doit-on faire croire, en exhibant ces minutes et ces brouillons du vieux Roi, qu'on a mis la main sur des écrits d'une certaine valeur littéraire. A mes yeux, tout le prix de ce recueil, et ce qui fait que je ne regrette pas le temps que je lui ai consacré, c'est qu'il renseigne exactement sur Thistoire des idées politiques et religieuses de Stanislas, et que c'est avec lui seulement
(1) Voy. au Catalogue detpiècea, etc., les q<» 59, 60, 61, 62, 63.
(2) Voy. Digol, UiHoire de Lorraine, t. VI, p. 267, 288, 30B, 3i6, erM. d'Uausson?ille, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, L IV, p. ^452, tflO.
qu on pourrait traiter la question de savoir quelles étaient les opinions de ee prince sur les affaires de son temps. Cette question n*est jamais sans intérêt quand ït s*agit d'un personnage historique, et c*est elle que je voudrais examiner, en vous indiquant rapidement totit ce que notre manuscrit peut nous apprendre i ce sujet.
Nous savions déj5, par quelques morceaux publiés dans la collection de sea œuvres, que Stanislas aimiit beaucoup à raisonner et ù dire son avis sur les évéaements contemporains où il était toujours plus ou^ moins intéressé, même quand il ne pouvait plus y intervenir personnellement. Ainsi, après la campagne de Dantzidk, en 1733, il composa, pendant sa retraite à Kœnigsberg, pour justifier la politique française dont il est toiijours Tapologiste passionné et convaincu, deux lettres pseu^ donymes, à la mode du temps, qu*on peut lire au* premier volume de ses œuvres. Pareillement, dans laf;uerra de la succession d'Autriche, dont il ne fut du reste qu*UD simple spectateur, sa plume ne resta pasinaetive, et voici, diaprés quelques pièces inédites de notre manuserir» Tensemble des idées qu'il agitait alors dans sa tête, et qui attestent combien il était préoccupé par les événements qui s*accomplissaienl sous ses yeux. Préoccupation bien légitime, du reste, puisque le traité qui lui avait donné la Lorraine était remis en cause dans celte guerre, dont Tissue pouvait ainsi remettre tout son avenir en question.
Trois idées principales domineDC Stanislas dans les oposcules qu*il a composés sur ce sujet : la justiiicaiion de la politique française» un plan d'alliance pour mainmir Téquilibre du Nord de l'Europe et arrêter les pro-grèa de la RussiCy et eriGn la recherche des moyens de rétablir la paÎK et de la rendre perpétuelle. Or, Sianiaias est tout entier dans cette triple préoccupa^ lien. Polonais de naissance, il tremhie pour sa patrie oamidle ii eàté de laquelle grandit le colosse qui doit réeraser. Retiré du néant par la France qui Ta entouré de respects et d'honnetirs , il a voué une sorte de culte è sa patrie d'adoption, et il ne néglige aucune occasion de la servir et de lui témoigner sa reconnais^ sance. Enfin, amt de la paix et de la concorde, non pas que la guerre lepouvante et qu*il ne sache, quand il le faut, en hraver les hasards, mais parce que sa bonté 61 sa sagesse lui font apprécier les bienfaits de l'union et de rbaraiooic des peuples, c'est l'homme lui-même qui se révèie dans les combinaisons moitié politiques, neitîé otopiques, qu'il invente pour le rétablissement et le maintien de la paix entre les puissances européennes» De ces trois sentiments on ne peut dire quel est celui qui l'emportait dans son cœur, mais asstirément celui qui lient le plus de place dans ses écrits c'est son attachement à la France, et le besoin qu'il éprouve de manifester l'amour et la confiance qu'elle lui inspire.
D'abord à ses yeux la France n'a aucun des torts que ses ennemis lui imputent. Dans une Lettre cTun Suysse 4866 5
à son correspondant de Hollande (1), (car il aime ces déguisements de titres fort usités dans un temps où la brochure politique et le pamphlet religieux n'avaient "* pas encore toute liberté de se produire), essayant de retenir la Hollande que TÂngleterre s*efforce d entraîner à Talliance autrichienne, il entreprend de prouver que la France n*est ni infidèle dans ses engagements^ ce sont ses propres expressions, ni ambitieuse dans ses projets, ni dangereuse dans ses forces^ et s*il n*y réussit pas complètement, ce n*est pas la bonne volonté, ni la conviction qui lui manquent. Pour Stanislas, qui en cela ne faisait autre chose que de transformer naïvement en idées les sentiments de son cœur, la France ne voulait, ne faisait que le bien en politique, et il était impossible à qui que ce soit de se passer d'elle, pour le réaliser. S'il rêve, dans un de ses moments de loisir, un plan de coalition des puissances du Nord et de l'Est pour soustraire la Pologne au joug impérieux de la Moschovie^ s'il ne voit de salut pour sa patrie que dans une sincère coalition avec la Suède, à laquelle il ne désespère pas de rallier le roi de Prusse, les Tartares et la Porte, ce n'est que par le concours de la France et sous ses auspices que cette grande combinaison peut réussir, et qu*on pourra en atteindre le but qui est que la Moschovie soit réduite à son premier néant. S'il s'agit de mettre fin à
(1) Catalogue det piicet, Hc», n* il.
la guerre de la succession d*Âutriche, ce n^est, à ses yeux, que par rinitiative de la France et la magnanimité de son roi que peut être donné le signal d*une pacification générale. Enfin $*il est possible de mettre fin, une fois pour toutes, aux fléaux des guerres européennes et de faire jouir la chrétienté des bienfaits d*une paix durable, c*est à condition que la France, érigeant en système permanent de conduite, les maximes de désintéressement qu*elle a proclamées au congrès d*Aixla-Chapelle, se mette 5 la tête d*une ligue de la paix que l'on devra surtout recruter parmi ces puissances qui ont plus à cœur le maintien de leur liberté que Tciccroissement de leur territoire et de leur domination.
Ainsi, pour Stanislas, la France doit être Taxe de la politique européenne, et le pôle de toutes les espérances des peuples souffrants et menacés. Assurément en lisant les opuscules où ce bon prince a développé ces nobles et généreux aperçus, on est souvent tenté de sourire, presque à chaque ligne, de la forme naïvement maladroite dont il les enveloppe. Mais si Ton va au fond des choses, et c'est là ce qui s'appelle lire, on ne peut se défendre d'êU'e doucement remué par l'expression chaleiu^use et sincère d'un sentiment devenu bien rare, dans ces temps de frivolité sceptique et moqueuse, à savoir celui de l'attachement à la France et de la foi dans son action et dans ses destinées. Il était de mode, à cette époque, parmi quelques-uns des écrivains qui régnaient sur l'opinion publique, de se moquer de tous
— estes sentiments sérieux qui constituent et qui assurent la dignité de la vie, et de faire bon marché du patriotisme comme du reste. Bien plus soucieux de flagorner ces potentats du Nord qui humiliaient la France et qui écrasaient la Pologne, ils riaient de ces désastres dont gémissait Stanislas et dont le contre-coup funeste se fait encore, à Theure qu^il est, si douloureusement sentir. Aussi tout Téclat de leur talent suffit à peine à préserver la mémoire d écrivains trop fameux autrefois de la juste réprobation qu*inspirent de tristes pages, dont j*aime à croire qu'ils sauraient rougir aujourd'hui. Tandis qu'en bégayant à peine noire langue, Stanislas a donné à des opuscules informes une chaleur, une générosité d*accent, qui parlent au cœur, parce qu*il en a puisé l'inspiration à ces nobles sources où ira toujours se retremper l'àme des peuples qui voudront vivre, la liberté, la patrie, la religion. Au milieu d'une défection presque universelle de tous les principes patriotiques et religieux qui font la grandeur des nations, il convient de signaler combien il y reste fidèle, et de dire à la louange de cet excellent homme, qui pourtant était un étranger parmi nous, qu'il était devenu le Français qui aimait le mieux la Pologne, en même temps qu'il était resté le Polonais qui s'intéressait le plus à l'honneur et à la gloire de la France.
Mais les opuscules politiques de Stanislas se recommandent encore à nous à d'autres titres. Sous la bonhomie et la simplicité du langage, il s'y cache quelque-
fois une finesse, et surtout une justesse d^aperçus, qui feraient honneur à la pénétration (l*un diplomate expé*rimenté. Ainsi, dès 1743, dans une Lettre d*em Suysse à son ami (1), appelant déjà de tous ses vœux le rétablissement de la paix qu'il estimait le plus grand de tous les biens, il trace à Tavance le programme d*une pacification générale qui se réalisera, six ans plus tard, à peu près aux conditions qu'il imagine, au Congrès d'Aix-la-Chapelle. Et quand la paix est enfin rétablie, s*il se préoccupe, avec sa sollicitude habituelle, des moyens de la consolider, c'est avec autant de sagacité que de franchise qu'il va droit à la résolution qui peut seule procurer ce résultat, et qu'il met le doigt sur la plaie qu'il s'agissait de fermer à tout jamais, pour épargner à l'Europe de nouvelles souffrances, u Remontons, dit-il, à la source 11 qui a inondé l'Europe du torrent des guerres presque n continuelles, et convenons que c'est la rivalité des n deux maisons prédominantes de Bourbon et d'Autri- 11 che. 11 Puis, développant cet aperçu, il nous montre ces deux dynasties rivales groupant autour d'elles les autres puissances, les associant à leur ambition, leur imposant leur propre querelle, et partageant l'Europe en deux camps souvent en guerre, et toujours divisés jusque dans la paix. De là cet affaiblissement de leurs forces, si favorable au progrès de l'ennemi de tous, qui
(1) Catalogue du pièces, etc, n® 6.
est la Russie. Ainsi la guerre du Péloponnèse, en épuisant la Grèce, ne servit qu*à préparer son assujettissement à la Macédoine. Or, partout où se renouvelle la faute de Sparte et 'd*Atbènes, il y a, il y aura toujours, quelqu*empire de Macédoine pour en profiler. Plus clairvoyant, comme Polonais, que les politiques occidentaux qui ne voient que de loin le danger dont il a déjà pu mesurer de près toute retendue, Stanislas avait compris que ce funeste antagonisme ne servait qu*à assurer les progrès de Tambilion moscovite, et il était peut-être le seul à sentir et à déclarer que, pour des raisons d'un ordre supérieur, touchant à tous les intérêts politiques et religieux, et dominant tous les motifs secondaires de division et de haine, la France et TAutriche devaient abjurer une rivalité déjà trois fois séculaire et se rapprocher Tune de Tautre, pour assurer par leur union rindépendance et la sécurité de TEurope.
Aussi toutes les conclusions de Stanislas sont pour la paix, qui est Tobjet suprême de tous ses vœux. Par ce côté , il se rapproche de Técole de Tabbé de Saint- Pierre, dont il reconnaît avoir lu et goûté le livre sur la paix perpétuelle, ce qui ne Tempêche pas de déclarer chimériques les moyens par lesquels celui-ci se proposait de rétablir. Quant à lui, s*il caresse la même illusion, il se flatte de savoir mieux s'y prendre. Il ne veut pas sortir du réel, il ne recommande que des procédés diplomatiques que puisse avouer Texpérience ; et s'il hésite, c'est qu'il conçoit plusieurs manières d'aUeindre le but, et
qu il propose tantôt une ligue de la France avec les Etats libres et secondaires, tantôt la réconciliation franche et sincère avec la maison d*Autriche.
A laquelle de ces deux combinaisons s*est-il définitivement arrêté, c*est ce qu*il n*est pas facile de dire, quoiqu'il semble que ce soit la dernière qui Tait enfin emporté dans son esprit ? Ce n*est pas qu*il n*ait eu pendant longtemps des griefs personnels très-vifs contre la maison de Habsbourg, qui avait combattu sa restauration sur le trône de Pologne, et qu*il n*ait d'abord applaudi très-haut au projet d'écraser Marie-Thérèse et détouffeVy comme il le dit, la dernière étincelle de la maison d'Autriche? Mais ce ressentiment se calma peu à peu, et ce prince, qui subissait facilement rinfluence des milieux où il était placé, s'ouvrit d'autant plus facilement à ridée de l'alliance autrichienne, qu'il habitait le seul pays français où cette idée fût populaire et pour ainsi dire nationale. On était alors au lendemain du jour où la maison de Lorraine était allée régner en Autriche, et où elle s'était greifée sur la maison de Habsbourg, dont la descendance masculine s'était éteinte avec Charles VI. La cour de Stanislas était remplie des anciens serviteurs de Léopold et de ce duc François II, qui était devenu époux de Marie-Thérèse et empereur d'Allemagne. Dans tout ce qui l'entourait, il voyait les cœurs se reporter vers les souvenirs regrettés de cette dynastie qui avait régné sur la Lorraine pendant huit siècles, et qui avait su s'en faire aimer. Peu à peu, il se laissait gagner par ces
dispositions générales autour de lui et qu'on travaillait activement à lui faire partager. Nous en trouvons la preuve dans une lettre annexée à notre manuscrit^ quok|u*elle ne soit pas de Stanislas, et dont Tauteur inconnu, répondant à un des projets de pacification de ce prince qui n*éiait pas encore conforme à la tendance lorraine, en combat les conclusions, et émet le vœu, pour k bonheur public ^ de voir se réaliser l* alliance de la FVanœ avec la maison de Lorraine^ paisible héritière de tous les Etats de celle d^ Autriche (4). Ainsi c*étaic là une idée nationale pour les Liorrains. Ce fut un Liorrain, le duc de Ghoiseul, qui la réalisa en 1756. Nancy en accueillit la nouvelle avec les transports de la joie la plus vive, et Stanislas qui avait fini par s y laisser complètement gagner, en perpétua le souvenir en donnant è rude des places de la splendide cité qu*il faisait rebâtir, le nom de place d*AUiance, qu*clle conserve encore aujourd'hui.
Mais cette alliance ne répondit guère aux espérances que Stanislas, que tous les Lorrains en avaient conçues. Au lieu d*étre le gage de la paix perpétuelle, sa conclusion fut le point de départ de la terrible guerre de Sept Ans. Au lieu de succès et de gloire, elle n'attira sur la France qu'humiliations et revers. Cruelle déception pour le bon Stanislas, qui vit s'évanouir ainsi une de ses plus
(I) Catalogue dti piica«, etc.^ u^ 28.
— jachères illusions, sans renoncer toutefois ù celle disposition, qui est le privilège de certaines âmes, de se créer des joies imaginaires par lesquelles elles se consolent des démentis de la réalité. Cest que sans être complètement utopiste, comme Tétait naturellement Tabbé de Saint-Pierre, ou comme a voulu Tétre quelquefois Féne- Ion, Stanislas a des tendances d*esprit qui peuvent le faire ranger dans la famille des rêveurs, en ce sens que, quand il s'agissait de ses projets favoris, il ne voyait jamais bien ce qui pouvait y faire obstacle, et supposait toujours que tout s'aplanirait pour en assurer la réalisation. C*est ainsi qu'il avait paru croire qu'il suiBsait d'un traité signé entre la France et l'Autriche pour inaugurer une ère nouvelle, parce qu'il prêtait innocemment à un traité la vertu d'apaiser tous les cœurs, et d*en faire disparaître toutes les défiances et tous les projets ambitieux. Or, c'est par celte disposition gratuite et naïve à réaliser d*avance ce que l'on désire, que les rêveries des esprits chimériques se distinguent des projets des vrais hommes d'Etat. Presque tous les plans de notre bon Stanislas sont plus ou moins marqués de ce caractère, el c'est ce qui leur donne cet air d'utopie, qui rappelle dans une certaine mesure les théories du Télémaque ou des projets de la Paix perpétuelle, avec cette différence cependant, que si Fénelon et Tabbé de Saint-Pierre, qui se forgeaient un monde de fantaisie, mettaient de la réalité dans la chimère, Stanislas, qui opérait sur l'histoire de son temps, mettait de la chimère et de l'illusion dans la réalité.
Nous retrouvons cette disposition d'esprit, associée à une grande justesse de vues et d'appréciations, dans un autre ordre d'idées, pour Fexamen duquel je vous demande encore un instant d'attention. Les troubles provoqués en France, entre l'Eglise et l'Etat, par l'esprit d'opposition des Corps judiciaires et surtout par la turbulence du Parlement de Paris^ préoccupaient vivement Stanislas. Il en ressentait le contre-coup dans le petit Etat dont il avait la survivance, et où les remontrances opiniâtres et souvent tracassières de sa cour souveraine fatiguaient sa vieillesse, amie du repos. Aussi réfléchissant, dans les loisirs du cabinet, à ces graves questions comme à celles de la politique extérieure, a-t-il bien souvent roulé dans sa tête et transcrit sur le papier des plans d'accommodement qui lui paraissaient de nature à tout rétablir dans l'ordre et la paix. Notre recueil con~ tient sept pièces manuscrites sur ce sujet.
La plus curieuse de toutes, peut-être, celle du moins qu'il convient de signaler la première, me parait être celle qu'il a intitulée Questions à résoudre (1). C'est une série de trente questions sans réponses, mais posées de manière à ce qu'il ne reste aucun doute sur le sens dans le-
(1) Catalogue des pièce», etc., n* 41.
quel il les résout, et qu'elles deviennent, sous forme interrogative, Taffirmation la plus formelle de ses croyances religieuses et de ses vues politiques, u Doit-on» se den mande-t-il d'abord, se régler sur ses opinions en ce fi qui concerne la vérité de la religion? n On sent qu*une telle question n'est posée que pour appeler un non bien catégorique et qu'elle est dirigée contre les philosophes du temps, qui prétendaient mettre leurs conceptions particulières à la place des dogmes du christianisme. Evidemment, il ressort de cette question que Stanislas, qui s'est laissé appeler le Philosophe bienfaisant, n'entend pas être rangé dans la catégorie des philosophes incrédules.
u Notre Seigneur, ajoute-l-il, dans sa seconde ques- M tion, en préchant la divine doctrine, a-t-il laissé à cha- M cun la liberté de l'expliquer à son gré? n Ceci, si je ne me trompe, va à rencontre du principe de libre examen, inaugure par le protestantisme, et tend à appeler Pattention sur ses effets, qui sont nécessairement de diviser la croyance, en la subordonnant au sens privé, et de lui ôler le caractère d'unité, essentiel à toute religion. Evidemment encore, on sent que Stanislas ne veut pas pour lui de ce genre de liberté.
La question 9* n'est pas moins décisive que les deux précédentes, qui sont les premières de la série, u Dans « un corps divisé qu'est-ce qui dénote la partie orthoti doxe, si ce n'est celle qui se tient à son chef? n On sent ici, et il n'y a pas à s'y méprendre, que c'est le jansénisme qui est atteint. D'tm même coup, Stanislas
— 7G — lui lanoe un trait, et lui arrache le masque dont il se couvre. Car rien ne met mieux à découvert Taltitude habilement équivoque de cette secte que ce simple signalement de Torthodoxie qui donne en même temps, par contraste, celui de tout ce qui s*en sépare.
Ainsi cette troisième question, par son allusion discrète aux discussions religieuses du moment, achève de nous faire entendre combien Stanislas est fermement et nettement catholique, en même temps qu*il nous dit pourquoi il pense qu'il doit Tétre. Respectueusement soumis à lautorité à qui est confié le dépôt des vérités chrétiennea, il aime TEglise, il gémit de ses maux, il 8*inquiète de ses périls, il souffre de ses divisions. Quand on expulsa de France les maitres qui avaient élevé sa jeunesse , et auxquels il avait voué le plus respectueux aUachement, on sait quelle douletu* il ressentit de celte mesure qu*il caractérise comme elle doit Tétre, en disant qu*elle n*est pas un arrêt de justice^ mais une loi de proscription. Il réclama en faveur des jésuites auprès de Louis XV et du parlement de Paris, et c*est dans notre recueil qu*ooc été conservées les deux lettres qu*il écrivit h celte occasion (1 ), sans pouvoir réussir à prémunir son gendre contre un acte honteux de faiblesse, ni à arrêter le parlement dans un acte odieux de vengeance.
Ce n*est pas tout. Dans son affection filiale pour TE-
(1) Catalogue des pièceê, etc., n^' 98 et 6i.
glise, non content de chercher à parer les coups qui la menaçaient du dehors, il travaillait aussi à chercher les moyens de calmer les agitations qui la déchiraient intérieurement. Cest ainsi qu*après s'être demandé, dans ses Questions à résoudre pourquoi Ton n*obéit pas unanimement à l'autorité du Pape, souverain dans le gou*vemement spirituel, et s'imaginant, car il faut totyours quil imagine un remède aux maux qui l'affligent, qu*il y a des procédés infaillibles pour assurer rétablissement de cette soumission si désirable : u Pourquoi, ajoute-til, le corps des évéques de chaque royaume catholique ne députerait-il pas deux de ses membres pour composer le conseil du pape? ti Question qui résume et qui formule tout un système de réforme dans le gouvernement de FEglise, lequel, comme tant d'autres plans à base chimérique, n'a que le petit inconvénient d*élre impraticable, les évéques ayant pour mission d'administrer leurs diocèses, de paiu*e le troupeau qui leur a été confié, et non pas de siéger à Rome en assemblée délibérante. D'ailleurs, ce nouveau projet de Stanislas, fûtil de facile exécution, il n'en aurait pas moins été impuissant à ramener les opposants du passé ou à prévenir les dissidences futures : ceux qui ne veulent pas reconnaître l'autorité^ la méconnaissant également sous toutes les formes, et quels que soient ses organes ou ses représentants, le pape, le concile général, aussi bien que les évéques députés de Stanislas.
Quoi qu'il en soit de la valeur pratique de cette idée qui
lui est toute personnelle^ et précisément parce qu'il Fa conçue, et qu'elle est le fruit de sa pensée, Stanislas y tient fort, et il y revient à plusieurs reprises, notamment dans une lettre écrite k propos de la querelle des billets de confession, par conséquent après 1752, qui figure dans notre recueil sous ce titre déguisé, Réponse d'un citoyen demeurant à Liège à son ami à Paris (1 ). Cette lettre n*est autre chose que le développement et le commentaire de ridée émise par Stanislas, de donner plus de force au gouvernement central de la chrétienté, en entretenant à Rome une représentation permanente d*évéques de chaque nation catholique. Cette idée lui parait si heureuse qu*il ne comprend pas qu*on n*y ait pas songé plutôt, et il en attend de merveilleux effets qui d*avance font tressaillir d*aise son cœur, ami de tous les genres de paix et de concorde. C*est ainsi que toujours empressé à croire à la possibilité de ce qu*il désire, Stanislas semble ne faire de la réalité qu'un point d*appui pour se lancer dans Fillusion. Car, prise à sa source même, son idée n'est pas sans fondement, et elle révèle chez lui le sentiment vif et vrai d*un mal dont TEglise souffrait depuis près de trois siècles et dont plus d*un de ceux qui laiment ont souvent cherché, avant comme après Stanislas, à la guérir. C*est & savoir la prédominance et le monopole presqu*exclusif d'une seule
(1) Catalogue det pièeu, eic, lP* 9 et 42.
nation dans le gouvernement de la communauté catholique, qui, en concentrant dans la main de prélats italiens, la haute direction du pouvoir spirituel a constitué ce qu*on a appelé Pltalianisme, et ce qui a été pour FEglise une cause disolement et de faiblesse.
Stanislas avait constaté le mal, et il mettait le doigt sur la plaie non pour Félargir et Tirriter, mais pour la panser et y porter remède. Aussi ce n*est pas son inten- . tion qui est ici à reprendre, mais le moyen qu'il propose pour la réaliser, les évéques n'étant pas faits pour la destination que leur réservait Stanislas et se devant, avant tout et par-dessus tout, à des devoirs qui les retiennent au milieu de leurs diocèses. Mais il serait sorti de la chimère, et il se fût placé sur le vrai terrain de la pratique, s'il se fût contenté de faire porter son projet de réforme sur la composition du sacré-collége, s'il eût demandé l'établissement d'un sénat de cardinaux résidents, recruté largement parmi les plus dignes représentants de tous les clergés eatholiques, et cela dans une proportion qui permit l'élection du pape, indistinctement dans toutes les nations qui composent le corps de l'Eglise. Ce corps suprême , ce sénat ainsi constitué , devenu vraiment catholique de nom et de fait, aurait pu exercer au dehors une action moins contestée, plus énergique, que celle d'un corps presque exclusivement italien. Il aurait pu donner au gouvernement de l'Eglise, ce qui lui manquait alors, humainement parlant, et ce que le milieu où il se trou-
VBi't ne pouvait lui fournir, à savoir une force et une étendue de vue et d^action qui aurait maintenu plus efficacement contre les erreurs et les passions des politiques nationales, {Indépendance et la majesté de la Papauté dafis le monde.
Mais à part cette critique de Tidée fixe de Stanislas, qui M doit pas nous faire méconnaître ce qu'elle a de juste et de fondé, le reste de ses jugements sur la situation politique et religieuse de son temps me parait inattaquable. Il a raison dans sa réprobation du jansénisme, u secte amphibie, dit-il, qui, rebelle h TEglise, n n*en voudrait pourtant pas être exclue, qui résiste à n TEgiise et ne la quitte pas , qui dédaigne le joug Il qu*eHe impose et ne le secoue pas, «i et qui, par ses allures équivoques et tortueuses, a fait en France plus de mal è TBglise que Tagression avouée du protestantisme. Il a raison aussi quand il blême énergiquement la conduite du parlement qui 8*était déclaré le champion de celte secte et qui en se soulevant contre un jugement de V Eglise devenue une loi de VElal^ (et à celte définition on reconnaît la bulle Unigenitus contre laquelle le XVIII^ siècle s'est tant déchaîné), battait en brèche les deux puissances et préparait de loin leur ruine commune : d'autant plus coupable envers Tune et l'autre, qu'à l'égard du trdne il n'est qu'un corps subordonné, son autorité, dit Stanislas, n'étant qu'un mince écoulement de celle du roi (1), et qu'à l'égard des jugements
(1) Calatogue det piècet, ele,, u^ ii.
dogmatiques de l*Eglise, il est touê à fait incompétent. Ce qui ne Terapéche pas de se placer à la fois audesims de Dieu et de César, de se révolter contre Tun, d*usurper sar Tautre, d'oublier tous ses devoirs en refusant de rendre la justiee, pour être tout entier h ses prétentions^ qui n'allaient rien moins qu*à supprimer la distinction des deux pouvoirs et à transformer une monarchie en république j dont il serait le sénat suprême, et où la condition d'un président à mortier serait préférable à celle de roi de France (1).
Dans ces mémoires, dont je résume la pensée dominante, Stanislas ne se borne pas à considérer d^un regard ferme une situation dont il voit tous les périls, il se préoccupe encore, selon son habitude, d'en chercher le remède, et il propose une série d'expédients qui, celte fois, ne sentent en rien la chimère, et qui, mis en œuvre par une volonté soutenue et énergique auraient pu arrêter les agitations qui distoquaient l'ancienne monarchie et qui préparaient la ruine de toutes ses institutions. D'abord, il lui parait sui&sant, an commencement de ce conflit, de remédier tout simplement aux inconvénients du droit de remontrance, dont il ne réprouve que Tabus et les excès, en cherchant à en régler et à en modérer la forme, afin de lui ôter ce qu'il avait d'impératif et de séditieux. Pour cela il propose d'admettre les magistrats à faire leurs représentations au
(1) Catalogue des pièces, etc., n<> 3tf.
roi, dans son conseil, où ils seraient appelés à donner leur avis, comme les ministres d*Etat, et où ils auraient voix consultative. Mesure dont Stanislas attendait les plus grands effets, qui devait, à ses yeux, paralyser Topposition politique du parlement, en Tabsorbant dans un corps rival, et qui Teût mis hors d*état de brider Vautoriié du roi, de contenir celle des ministres et d'ébranler la fidélité des sujets (1). Mais pour exécuter un pareil changement, il eut fallu rompre avec Topinion qui entourait déjà le parlement de tous les appuis de la popularité, et le gouvernement de Louis XV n*était pas encore assez exaspéré par la luUe pour recourir, dès le début, à la ressource extrême des coups d*Etat. Je ne vois pas que cette idée ait jamais été prise en considération à la Cour de France, et qu*il en soit question en dehors du manuscrit de Stanislas.
Plus tard, pour affaiblir ce corps redoutable, qui devient de plus en plus agressif, il conseille un moyen plus énergique, auquel le gouvernement français avait déjà aussi songé (2), celui de démembrer le Parlement, en créant, dans son ressort, quatre autres parlements dont iKfixe les sièges à Limoges, à Poitiers, à la Rochelle, à Lyon ou à Chàlons-sur-Saône, ce qui eut probablement plutôt disséminé que supprimé Topposition.
Enfin quand le parlement a donné la mesure de ses prétentions et de sa force de résistance, lorsqu'il fut
(1) Catalogue des pièces, etc», Q° 14.
(2) Jbid., DO 20.
clairement démontré^ comme le dit Stanislas, dans un autre de ses opuscules inédits, que l'autorité du trône est ébranlée dans ses fondements^ et la vérité de la religion dans ses principes^ alors il n'hésite plus à déclarer que, pour sauver la monarchie, il faut casser le parlement et créer une magistrature qui ne fut qu*un corps judiciaire. Déjà le noi de France y avait pensé. Le parlement, au plus fort de sa querelle avec TEglise, ayant suspendu Tadministrationde la justice, en refusant de siéger, Louis XV le remplaça par une chambre royale qui devait fonctionner à sa place. Stanislas applaudit à cette mesure, mais il appuie pour qu elle soit autre chose qu'une mesure transitoire, et il veut qu'elle ait pour effet, non-seulement de suppléer au défaut du parlement, mais aussi de (abolir. Et, dans son ardeur à pousser à ce résultat, il rédige le plan d'une ordonnance à publier immédiatement, où, brisant les cadres du corps parlementaire, il en transfère les membres, disposés à se soumettre, dans la chambre royale, qu'il destine à devenir la haute cour de justice, sans droit d'enregistrement ni de remontrance. Il se monure plein de conGance dans reilScacité de cette mesure, dont l'énergie contraste si fort avec la molle bénignité de ses projets habituels, et il ne doute pas qu'elle ne concoure u à rétablir la tranquillité, sans altérer l'autorité du roi, n et en détournant la menace d'événements funestes M pour l'avenir (1). «
(1 ) Catalogue dei piicee, etc»^ u^ 3B.
Ainsi parlait Stanislas en 1753, dix-huit ans avant le coup d'Etat qui supprima Tanciemie magistrature et qui la remplaça par le parlemeni Naupeou. Ce qui ne veut pas dire qu*il en ait été l'inspirateur, et qu'on doive en &ire remonter Tidée jusqu'à lui. Si douze ans à l'avanee, il prodamait déjà l'opportunité, la nécessité de la mesure que le gouvernement de Louis XY exécutera en 1771, c'est que cette idée commençait à germer dans plus d*uoe tête , qu elle devenait commune et courante , qu'elle était déjà dans l'air, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait que du temps, et le concours des circonstances pour la développer, la faire aboutir et en amener l'exé* cution. 11 n'a donc pas été nécessaire de l'aller chercher dans les papiers et les brouillons de Stanislas, que personne ne songeait à lire assurément, et ce prince n'a pas plus été consulté pour la suppression du parlement, qu'il appelait de tous ses vœux dès 1753, que pour la conclusion du traité d'Âix-la- Chapelle , dont il avait indiqué, dès 1743, les conditions fondamentales.
Mais ces rencontres, qui s'établissent comme d'elles^ mêmes entre ses projets et les événements, prouvent que Stanislas connaissait bien la situation des choses, qu'il n'était pas seulement un rêveur et un esprit chimérique, qu'il avait du sens et de la pénétration, qu'il voyait loin et qu'il voyait juste. Seulement il ne voyait pas tout. 11 ne voyait pas que le mai n'était pas seule' ment dans Thumeur factieuse du parlemeni, mais qu'il consistait surtout dans cette décadence générale qui tra-
valUoit la société loiiie entière, qui se commtuiiquaii des rndividus eux-mêmes à toutes les grandes institotions de la monarchie, et qui appelait pour chacune d'elfe tifie régénération et une réforme. Il ne voyait pas que la suppression de toute liberté régulière était un aussi grand mal que cet esprit anarchique qu'il croyait ponvofr guérir par la compression^ et qu*il n*était possible de remédier efficacement à ce désordre que par le rétablis-* sèment de la liberté politique et le retour aux principes qui en sont la sauvegarde et la garantie. Oubli singulier chez un homme qui a écrit dans un des opuscule? dont je vous ai présenté l'analyse, que u le gouvernement de n la Pologne était le plus beau que tous les législateurs n aient jamais pu imaginer, n et cela parce que «i la yn nation a part au gouvernement par l'assemblée des n députés des provinces dans la diète où le roi préside « comme le chef, mois ne décide que conjointement n avec rassemblée, n Comment se fait-il qu'il ne s'avise pas une seule fois de penser que la France pourrait bien avoir besoin aussi de cet élément de liberté qu'il trouvait si beau dans la constitution polonaise et qui faisait totalement défaut dans la nôtre. Il est vrai qu'avec toutes ses libertés, la Pologne était le plus misérable état de l'Europe, et c'est peut-être pour cela que Stanislas, qui le savait mieux que personne, s'en tenait à l'éloge théorique de la constitution de son pays, sans en provoquer le moins du monde Timitation. Mais de son côté, la France, avec sa forte organisation monarchique, n'en
marchait pas moins vers une infaillible dissolution, et ce n*était pas le coup d*Etat de 1771 qui devait la sauver.
Ce qui prouve que ce n'est pas uniquement dans la forme des gouvernements que réside la cause première de la conservation ou de la chute des Etats, mais que par delà les institutions qui les régissent, il y a les hommes qui les font ce qu'elles valent, les altérant quand ils se corrompent, et ne les restaurant qu*à la condition de se régénérer eux-mêmes. Vérité toujours nécessaire et trop souvent oubliée, que Stanislas n*a pas vue, ou qu*il n*a pas voulu dire, et qui eut contribué au rétablissement et au maintien de Tancienne monarchie, plus efficacement que les vues saines d'ailleurs, mais peu profondes, que les expédients utiles peutêtre, mais insuffisants, qu'il propose dans les différents .opuscules du manuscrit dont je viens d'avoir l'honneur de vous rendre compte. Quant à moi, convaincu que cette vérité est essentielle, qu'elle est toujours de mise en tout temps et dans tous les pays, et qu'à ce titre elle ne saurait jamais, ni trop souvent, être recommandée à l'opinion, je termine en l'ajoutant à son programme, qu'elle ne contredit pas mais qu'elle complète, et je suis sûr, en le faisant, de rester au fond en parfaite conformité avec la pensée du bon Stanislas, autant et plus que les secrétaires qu'il chargeait de la correction de ses œuvres et qui n'ont fait que les affaiblir, en les révisant.
Conseils donnés i la Reine lors de son mariage.
(lexle original.)
Ecoutés ma fille^ et voyés et prêtés l'oreille^ oubliés votre peuple et la maison de votre père. J'emprunte la paroUe du S' Esprit , ma chère enfant y pour vous dire un adieu , puisque dans l'événement d'aujourd'hui je ne contemple que son ouvrage et le doigt de la droite du tout puissant, qui vous conduit au travers de toute la prudence humaine, de toute spéculation politique et de toute attente. Il n'appartient qu'à cette divine sagesse de se mettre au dessus de toute imagination des mortels^ de confondre leurs veues par les décrets de sa s^* Providence et de se glorifier soi même par ses prodiges.
Vous devenés Reine de France : rien n'est au dessus de cela, ni rien n'est de plus grand dans ce monde, si ce n'est que votre bonne renommée fait votre choix et vos vertus vos suffrages. Songes que les bijoux les plus précieux de votre couronne vont briller et être présentés dans leur plus grand jour, que la moindre tache s'appercevra aisément et qu'il ne suffit pas pour leur donner un véritable éclat d'éblouir le premier coup d'oeil, il faut que la plus rigide censure dans ses observations n'en diminue jamais le prix.
Je vous présente d'abord trois écueils contre lesquels la vertu des plus grands héros s'est souvent brisée. Le premier est ce suprême degré de grandeur qui nous érige en idole, qui nous fait perdre toute humanité, qui nous rend odieux aux hommes et désagréables à Dieu, et qui nous élève si haut que nous ne scaurions appercevoir ce qui nous peut
tout d'un coup précipiter. Soutenés la selon le rang qui Yoiis est du 9 mais intérieurement que votre grandeur consiste daos la gloire du Seigneur. Humiliés-vous par tm continuel souvenir que vous êtes un néant devant ses yeux ; qu'elle consiste dans la noblesse de votre cœur et dans réminence de vos sentimens, dans le combat des passions et dans la victoire sur vous même.
Le second est la prospérité^ qui vous est d'autant plus dangereuse qu'elle vous est presqu'inconnue^ ayant participé depuis votre naissance à tant de mes adversités^ qui vous deviemient présentement très utiles pour vous apprendre qu'il n'y a que l'eipérience du malheur qui nous peut garantir de ne pas abuser de notre bonheur. Ainsi ne vous y attachés pas sans considérer que la prospérité est séduisante, qu'elle est passagère et que, s'y livrant entièrement, nous oublions les moyens par lesquels nous pourrions la retenir dans un certain degré d'égalité et de solidité.
Le troisième c'est la flatterie, dont les attaques sont inévitables, le combat difficile et la victoire salutaire et glorieuse. Représentés-vous entourée de tous ceux qui s'empresseront à vous faire la cour; il n'y aura peut-être pas un qui ne soit prêt de vous obéir, de sacrifier son bien et sa vie pour votre service, mais personne qui vous dise la vérité, et qui ne croye, en vous la disant, de vous déplaire et de risquer sa fortune. Vous êtes donc, quoiqu'au milieu des personnes les plus attachées et les plus attentives à vous servir, abandonnée sur cet article à vous même et vous n'avés d'autres resources que dans votre bon sens et la raison. On peut avaler ce poison de flatterie, sans que son venin nous infecte, si on ne se prévient point par l'amour propre auquel il se communique le plus aisément. Si vous vous disposés de la sorte et n'y prenant point de goût, vous jugerés bientôt que
c'est un encens y qui n'est bon qu'à nous entêter par son odeur agréable^ et qui disparoit en Tair; et vous posséderés la grande science du monde qui est de connoitre le caractère des personnes avec lesquelles on commerce et de distinguer le véritable mérite. Voila le grand point : voua trouv^ris soit à la cour ou dans le royaume des personnes dignes de votre estime^ vous leur devés votre considération. C'est une récompense qui soutiendra le mérite, qui chatîra le vice et qui donnera de l'émulation. Vous trouvères des personnes qui ne voudront se rendre recommandables que par leur empressement soutenu de rien, sinon par la seule envie démesurée de s'élever. Faites leur voir que vous les connoissés, en les regardant avec indifiiérence. Vous ea trouvères qui seront dignes de votre mépris; vour les rendrez inconi« gibles si vous usés de quelqu'indulgence.
Il y a des gens qu'on hait et qu'on aime sans scavoir pourquoi. Envers les premiers c'est iqjustice, et envers les autres c'est foiblesse. £nûn tout cela vous conduit k la grande maxime que je vous recommande par dessus tout le reste : c'est de considérer votre confiance comme un trésor sans prix, que vous perdrés aisément si vous le prodigués mal à propos, et que vous ne devés absolument qu'au seul Roy et à celui qui est dépositaire de toutes ses volontés, qui est M. le Duc. Si vous la partagés avec im troisième, elle n'aura aucun mérite envers les deux premiers, et vous ne pourrez plus réciproquement prétendre à celle du Roy, ni à celle de M. le Duc, qui doit faire tout votre bonheur et toute votre tranquillité* Qu'il n'y ait personne au monde de ceux même qui vous sont les plus attachés, qui se persuadent que vous êtes sans aucune réserve à l'yard d'eux* Car si vous confiés quelque chose qui ne soit ou de votre service ou d'une nécessité absolue, vous caractérisés d'abord
cette personne de votre favorite ou confidente. Par la deposition de vos secrets, de maîtresse vous devenés son esclave, elle prend un empire sur vous, elle vous domine tantôt selon son intérêt, tantôt selon son caprice et son bon plaisir, et jamais selon la justice. Cela ne doit pas vous éloigner d'écouter les bons conseils, mais sans prévention pour la personne qui les donne et avec discernement de ses sentimens.
Songes au reste que la voix du peuple est la voix de Dieu; ainsi conduises vous, je vous prie, comme si vous étîés obligée de rendre compte de vos actions jusqu'au dernier de vos sujets, et comme si le public en devoit être toujours le juge, puisque c'est lui qui est continuellement attentif à nous observer, c'est suivant ses opinions que tout l'univers pense, c'est enfin lui qui nous rend immortels dans la postérité, et ses jugemens sont autant dangereux que son approbation respectable.
Songes qu'un grand Roy devient votre époux, qu'il vous tend ses bras dans l'espérance de trouver en vous ses délices, une compagne de ses travaux, un soulagement dans ses peines, une amie fidelle, en un mot une bonne femme et une grande Reine. La Religion dont ce royaume est le principal appui vous ouvre son sein pour vous recevoir, et vous considère comme sa plus puissante protectrice. Vos sujets vous désirent et vous regardent comme leur mère, depuis que la personne de Sa Majesté, qui est leur vie, est commise à vos soins. Répondes aux espérances du Roy par toute l'attention à sa personne, par une entière complaisance à ses volontés, par la confiance à ses sentimens et par votre douceur naturelle à ses désirs. Que de lui plaire soit toute votre envie, de lui obéir tout votre plaisir, ^'é^it^r ce qui peut lui faire la moindre peine toute votre étude, et que sa
vie précieuse, sa gloire et son interret soit toujours votre unique et aimable objet.
Répondes aux espérances de la religion par le zèle que Y0U8 lui devés. Les bienfaits de Dieu vous y obligent et YOtre piété m'en garantit. Ignorés toutes les doctrines en matière de religion, celle de votre cathéchisme est la plus sure. Suivés-la et ne demandés jamais à pénétrer ce qui ne conYient pas à YOtre sexe. Soyés sur vos gardes qu'on ne Yous séduise par une pieté apparente. Tel est le monde que la religion a toujours servi de prétexte à l'ambition et à l'interret. En ce cas modérés votre zèle, qu'il ne vous offusque pas et ne vous empêche de voir des serpens sous Therbe. Sans entrer dans des inutiles discutions, prêches la religion par votre véritable et bien vive piété, comme Dieu la demande, et corrigés les mœurs par un bon exemple.
Répondes aux espérances de vos sujets par la clémence et la justice, en soutenant le mérite, en extirpant le vice, en soulageant les affligés et protégeant les opprimés; remplisses ces devoirs, n'ayés d'autres occupations, éloignés tout ce qui peut vous engager à vous mêler des affaires du gouYernement. La sagesse du Roy et de son conseil n'a pas besoin de votre secours. Ne vous y employés jamais que lorsqu'il s'agit de la gloire de Dieu, de l'interret du Roy et du salut des peuples.
Je rends grâces infinies à Dieu de ce que je ne trouYe rien en vous qui ait besoin de ma correction, et au défaut des vices que je ne vous connois pas, je m'attache à combatre vos vertus. La bonté et la générosité en sont des plus grandes qu'une belle âme peut posséder; mais parvenues à un certain excès, elles perdent beaucoup do leur mérite, et comme elles vous sont toutes deux très naturelles, il faut se donner plus de soin à les contenir dans les bornes afin
qu^elles ne dégénèrent point. La première si elle est générale et sans distinction peut autoriser le crime et empêcher le «ours de it justice; la ^oonde répandue avec profusion perd eon nom et de? ieat roèaie méprisable. Ayés pour motif de la (première le christianisme ei la douceur, de la seconde la diarité; la rebomnissafice et le iray mérite.
U ne me reste qu'à tous représenter que vous devés à M. le Duc^ eomme ma fille^ toute la reconnaissance , comm« Bfîne de France^ toute la eonûance. Celle que le Roy a en ee prînce> sa prudence dans le gouvernement, son désintéressement pour le bien du Roy et son amitié pour moi sont, j'espère, des nœus assez puissants pour votre cœur sensible à ne vous jamais détacher des infinies obligations que vous aviés à ce prince et à suivre ses avis salutaires. Employés vos soins à maintenir l'union dans la maison royale; rien ne vous sera plus glorieui, ni plus avantageux i TËtat.
Sonvenés-vous à la On de votre bon père et bonne mère, et de k mienne aussi bien que de ceux qui nous ont été attachés dans le sort de nos adversités. Vous seavés que le nombre n'en est pas grand pour que vous le perdiés de v«ue; et comme tous nos désirs sont par la gloire de Dieu accomplis dans votre seule personne^ il ne nous reste jusqu'au dernier de nos jours que celui que le Seigneur exauce les vœux que nous lui faisons pour attirer sur vous sa très sainte bénédiction.
Enfin kmés Dieu, soyés charitable envers le prochain, aâmés le Roy, baissés le vice, possédés-vous dans le bonheur, soyés ferme dans les traverses et ne succombés pas dans le malheur ; résistés aux pièges du monde, corrigés les fautes par la démence, les crimes par la justice, et soutenés le méiite par la récompense; jugés de tout sans passion pour vivre et régner heureuse.
Catalogae des pièces contennes dans le recaeil des manuscrits de Stanislas.
Ce recueil, qui se trouve à la Bibliothèque publique de Nancy ^ fonds des manuscrits , 2« partie , n® 32, forme un volum£ in-f^, intitulé :
Ouvrages manmcrits du feu Rai de Pologne, Stamislas /", la plupart écrits de sa main ; et au-deatous : « Remis à la bibliothèque publique par M. le cbevaiier de Soiignac^ secrétaire du Cabinet et des CoaunaDdenentB de feue S. M., le 213 avril 1767. d
PtËCES DU RECUEIL :
i . Conseils donnés à la Reine lors de son mariage (eopîe, 8 pages). Voy. Œuvres du PhiL bienfaisant, t. I^ ^ 1 •
2. La voix libre du citoyen ou Observations sur le gau^vemement de Pologne (autographe, 120 page^. PhiL bienf,, t. II tout entier et t. III jusqu'à la page 220.
3. Entretien d'un Européen avec un irisulaire du Royaume de Dumocala (autogr. 16 pages), publié à Nancy en i75â et dans les Œuvres du PhiL bienf., t. III, p. 239.
4. Supplément au Philosophe chrétien (autogr. i3 pages). Voy. PhiL bienf. t. III, p. 370.
Cesl la seconde partie du trailé iotitulé Le Philosophe chrétien,
5. Réflexions sur divers sujets de morale (autographe avec corrections de M. de Soligoac, 52 pages en pluueun
cahiers de format inégal). Publié : un vol. in-8^ (Nancy)
Note en marge k côté da titre : « Il est pea de ces réflexions morales dont Téditenr M. de Solignac ait fait nsage dans les QEa?res da Philosophe bienfaisant. •
A la page 10 da dernier cahier, on lit ce qal suit de la main de Stanislas : « Je yoas prie mon cher Solygnac de parcoaryr encore • ces feailles qal sont les dernières dans le goat des premières. •