LE CHANT DE LA CLOCHE
Compagnons, le sol couvre encore Le moule où descendra l'airain; Mais^ de ce cachot souterrain^ La Cloche aujourd'hui doit éclore.
Que de nos fronts ruisselle la sueur.
Au poste, enfants!.. Mais, pour que l'œuvre à naître
Honore vous, la ville et votre maître^
Invoquons tous avec foi le Seigneur!...
Il sied d'unir, en ce pieux ouvrage,
A la gaîté quelques mots sérieux :
Un bon propos rafraîchit le courage;
Un bras plus fort sert un cœur plus joyeux.
Donc, en notre âme, étudions d'avance
Ce qu'accomplit notre débile main :
Si l'homme est roi, c'est que l'homme seul pense ;
Sans la raison, nul n'a droit qu'au dédain.
D'abord, aux fournaises avides Prodiguez les branches arides Dont s'est dépouillé le sapin. — Laissez fondre le bain de cuivre. — Qu'une main discrète lui livre Un juste alliage d'étain.
La Clo€he qu'humblement^ dans le sein de la terre, Les flammes et nos bras forment avec mystère, S'élevant glorieuse au sommet de la tour, A jamais chantera nos travaux de ce jour; Comptera, sans vieillir, loin de l'âge où nous sommes. Les générations et les douleurs des hommes. Sa grave et douce voix, en priant dans les airs. Aux pleurs des malheureux unira ses concerts; Et tout ce que du sort les vagues incertaines Jetteront, en passant, dans les foules humaines. Ce vigilant écho saura le ressentir Et sur Taile des vents l'enverra retentir.
Des bulles montent sur la masse 1 Notre coulée est en bon train ; Laissons quelques instants l'airain Se bien pénétrer de potasse.
Gardez qu'une cendre grossière Ne rende le timbre moins pur ; Gardez, amis, que rien n'altère Celte voix vibrante et légère Qui des deux doit fendre l'azur.
Joyeuse, elle salue, au seuil de cette vie. L'enfant dont la jeune âme est encore endormie : Les jours de l'avenir, sombres ou radieux, Sous les voiles du temps se cachent à ses yeux ; Mais sa mère, épiant sa première caresse, Sur son matin doré veille en priant sans cesse. —
Le temps vole : — bientôt^ loin de ses premiers jeux^
Loin des sœurs de son âge^ en un monde orageux
Le fier adolescent se pionge; -^ il se dépare
Des siens; — aux bord» lointaiiiB sa jeHtiesM s'égare ;
Puis au foyer^ ébftn Ittssé d^on fol espeif,
Comme un morne é(r(aiiger^ it r^ntlre^et i^eÉt- s'asseoir.
Mais un jour la vierge candidOv Honneur et grâce de ces lieux.
Devant lui, muette, timide.
Brille, fraîche image des oieux.
Un désir vague^ une ardet^r inconnue, Flamme sans nom, remplit son âme émue : Il promène ses pas rêveurs, Loin du monde, loin de ses frères, Par les bois, les monte solitalres> Tëkdoins sauvages de ses pleurs.
U suit en rougissant, la trace qu'il adore; Un modeste salut le comble de boiibeur; Fier d'un regard, pour embellir encore La chaste eilfàfit qu'en lui-même il implôfe, D dérobe au désert sa plus aimable fleur.
0>fif»de ) naïve espéKknce t
Jours de soleil t jours d>liiiU>eeDoe !'
Age divin du jeune aAieur!
Lorsqu'on nous le ciel se déploie.
Quand nos cœurs nagent dans la joie.
Pourquoi vous flétrir sans retour?
éS66 3
Déjà brunit Téprouvetle !
Je vois noircir les éventsl Amis, plongeons la baguette...
La fonte vitre l. . Il est temps !
Alerte!.. Mais^ avant d'ouvrir une sortie Aux flots d'airain^ voyez d'abord.
Voyez si, par votre industrie, L'exacte mesure marie Le métal doux au métal fort.
La force et la douceur font seules l'harmonie :
Amants qui l'un à l'autre engagez votre vie.
Voyez bien si vos cœurs étaient nés pour s'unir :
Courte est l'illusion, long est le repentir!
Oh ! comme aux blonds cheveux de la vierge qui prie,
La guirlande d'hymen avec grâce s'allie.
Quand la Cloche argentine annonce dans sa tour
La fête des époux et le serment d'amour !
La passion se fane avec notre jeunesse;
Puisse l'amour du moins, lorsque s'éteint l'ivresse.
Quand tombent la ceinture et le voile enchanteur.
Mûrir comme le fruit lorsque tombe la fleur!...
Pour l'homme commencé un autre âge ;
De la vie affrontant l'orage,
Aux siens il doit avec courage
Dans le monde assurer leur part.
Habile et ferme par tendresse.
Il faut qu'il veille, qu'il s'empresse, -
— 3» — Que par Ténergie et l'adresse Il subjugue enfin le hasard.
Mais Dieu bénit sa noble peine :
Les biens que le travail amène^ Au loin emplissant son domaine^ S'accumulent avec les ans.
L'ordre fait fleurir le ménage ; Et sur le croissant héritage^ Charmant les soins qu'elle partage^ Règne la Mère des enfants.
La Mère au cercle de famille Prodigue exemples et leçons^ Instruit^ forme la jeune fille^ Modère les bruyants garçons.
Prompte ménagère^ Sous sa main légère La maison prospère Aime à s'agrandir :
Tout, par sa prudence, Solide élégance, Discrète abondance.
Vient s'y réunir.
Son pied souple guide Le rouet rapide Qui sans fin dévide
Ses fils murmurants :
La laine, la. soie, Son luxe et sa joie, Dans V03, flAncs, çhatpi^,.
GoffreU odorai^Ul
Sa main, qui jamais ne repose.
Choisit, fait reluire, dispose Et gouverne tout sans efforts; Et, sous mille clefs vigilantes.
Au fond des armoires brillantes Étage ses mille trésors.
Du seuil de la maison qui commande à la pMoQ)
Le père avec orgueil contemple son d^oiaine»
Ses vergers tous en fleurs, ses greoiecs tous conblés.
Et jusqu'à l'horizon les vagues de. ses. blés :
a Ma fortune, dit-il, plus ferme que la terre,
» Ose du sort jaloux défier le tonnerre ! »
Il dit; mais le malheur court vite, — et quel mortel
Enchaîna les destins par un paclje éternel?...
La cassure est nette et blonde l...
Amis, c'est l'instant fatal !
Maintenant saute la bonde 1 Lâchez les flots du métal.
Mais tous, lorsqu'il s'élance.
Répétons m silence
La pieuse sentence
Qui maîtrise 1^ feu 1
,Qu'on 0UT\re l*orificfe> Que le fleuve jdnissis; Remettons iMfiee A la gtrdede Dieu!...
Voyez : la fonte serpente Et, docile^ suit la pente De l'anse qui la conduit :
Écoutez : l'ardente lave S'amoncelle et gronde> esclave Du moule qui se remplit.
Ah! du feu mille fois la puissance est bëuie
Tant qu'il nous sert dompté sous la main du génie !
Mais malheur, quaùd il peut, contre nous révolté^
Triompher dans sa forcé et dans sa liberté !
La flamme alors se yenge^ — et, soiidaih affranchie.
Par la ville en rumeur promèhe l'incendie. —
Le tocsin dans la nuit gronde, ébrablabt sa tour;
Le del flamboie au loih, tnais ce h'est pas le jour!...
La foUle se rue,
Inondant la rue
Que remplit la peur.
Et voit, éperdue,
Monter vers la niie
La sombre vapeur.
L'affreuse colonne
Grandit, tourbillonne
En jets écumants ;
Les vitres éclatent,
Les poutres s'abattent
Sur les murs fumants.
Tout fuit. Dans Tétable brûlante Le taureau^ muet d'épouvante^ Ose i peine^ en tremblant^ mugir; Mais^ bravant la mort^ la fumée^ La mère s'élance^ alarmée Pour l'enfant qu'elle entend gémir.
Sans pitié; les flammes ondulent^ Dominant la chaîne où circulent Les seaux chargés d'un vain secours :
Vainement les pompes avides Font siffler leurs gerbes humides; Le feu gagne; il monte toujours.
L'ouragan aux bruyantes ailes Cherche^ étend l'horrible brasier.
Fait pétiller mille étincelles Jusqu'au fond du vaste grenier.
BléS; boiS; récoltes, tout s'enflamme; Les vents redoublent, et la flamme,
Montant vers le ciel bleu.
Semble loin de TafTreux cratère En son vol emporter la terre.
Comme un géant de feu !...
L'homme aux arrêts de Dieu cède, — et, noble victime, Contemple avec stupeur son œuvre qui s'abtme: Maintenant, sous ce toit où riait le bonheur. Séjournent Taquilon, le deuil et la terreur.
Et le passant peut voir^ par les fenêtres sombres^ Les nuages du ciel planant sur les décombres. — Vers ce désert^ tombeau de sa courte grandeur, Le père tourne encore un regard de douleur^ Et puis sa main reprend le bâton de noyage : Dans une sainte joie il puise le courage ; Car^ Toici : tout tremblant pour ceux qu'aime son cœur, nies cherchait des yeux... — Tous sauvés!... — 0 bon-
[heurl...
Le bronze a rempli le moule :
La Cloche aux yeux de la foule Va montrer son éclat d'or!...
Pourtant rien n'est sûr encor :
Si la fonte était mal coulée !
Si la forme s'était fêlée, Ou si!... J'espère; mais, qui sait?
Le mal peut-être est déjà fait!...
Au sein mystérieux de la commune mère
Nous confions notre œuvre, et le sein de la terre
Couvre aussi l'humble grain qu'un pieux laboureur.
Penché sur le sillon, recommande au Seigneur.
Un germe plus sacré descend au même asile^
Quand, cherchant sous la tombe un sommeil plus tranquille.
L'homme y vient, doucement par ses frères porté.
Attendre le réveil de l'immortalité!...
La Cloche, tristement au chant des morts mêlée. Balance en gémissant sa lugubre volée;
Quel voyageur eocor tafs le champ du repois Lentement s'ache^Mne au milieu des sanglote? Ah ! c'est la jeune mère ^ V^ipq\jm mfia iU«he Qu'aui bras de som époux le iioir Dévion «rrAobt : Loin des petits enfants qui liai daiv^itf 1$ jour. Qu'avait nourris son lait^ qu'élevait son aw^ufi Elle f^tJ-f PiQur jmais n iormir Bom h ternei Lf>isx i^ toit qu'elle aima^ celle qui fut U Mèrf» La ffifi^ du foyer^ l'Ange de la maison ! Pour les siens plus de soin3, plus à^ d^mce raison. Plus rien ! Car rétraogëre, iDsçpsible à sa perte. Régnera sans amour d^as U nyi^i^OA déserte 1...
Laissons l'airain perdre encor sa chaleur : Libre comme l'oiseau, que chacun ^ repose; Jouez !.. du soir savourez la fraîcheur^ Enfants!... vous le pouvez : seul, le maître ne l'ose. Compagnons, sous la feuillée L'étoile invite aux plaisirs; Seul, prolongeant sa veillée.
Le chef n'a pas de loisirs!...
Tel est l'Ordre ici-bas : par lui seul tout s'enchatne, Tout prospère et grandit dans la famille humaine : Par lui, le voyageur, sans craindre le trépas. Au fond des bois, le soir, presse gaîment le pas, Sur de s'asseoir bientôt dans sa douce chaumière. L'Angélus teiqte au loin le calme et la prière; La chèvre, les grands bœufs au robuste poitrail
SuÎTent Tagneau, qui bêle aux portes du bercail : Sur leurs essieux erianis les chars de Mé s^vament ; Gerbes d'or et bouquets daos ke airs se balancent^ Et les fils du hameau, fépéUBC leurs ■fh— lani. Volent de toutes parts nu daines des moissoiis* Les mille bruits du jour s'étei^ent dans la ville; La rue au loin se tait^ la place dort tranquille ; Alors, dans la maison, sous la lampe du soir, La famille causeuse en cercle vient s'asseoir ; La porte des remparts se referme dans Tombre, Et, bien que le méchant rôde dans la nuit sombre. Sans trouble, sans péril, les paisibles bourgeois S'endorment jusqu'au jour sous la garde des lois.
Fils du ciel, Ordre tntëlaire.
L'homme dans ce monde jeté
A toi seul doit sur celle terre
Repos, bonheur et dignité :
Ta Yoix puissante, aux premiers âges^
Fit sortir des forêts sauvages
L'informe troupeau des humains :
Par toi les villes s'animèrent.
Et les grands peuples se formèrent
Façonnés sous tes fortes mains.
Du foyer la douceur bénie Sous ta garde épure nos mœurs; Par toi l'amour de la pairie Unit les bras, grandit les cœurs.
Nos mains fraternelles s'entr^aident^ Se confondent ou se succèdent :
Leur force augmente par l'accord.
Ton souffle^ 6 céleste Génie^ Nourrit cette immense harmonie Et soutient le commun effort.
Fier de Thumble poste qu'il aime Et qu'ennoblit la liberté^ Le mattre, l'apprenti lui-même.
Brave un dédain non mérité.
Car^ dans la foule où tout s'empresse, La seule honte est la paresse; Seul, le travail fait la grandeur.
Que le Roi soit fier de son trône; Le travail est notre couronne Notre métier est notre honneur.
0 douce paix, sur ceUe ville Arrête ton aile tranquille!.
Plane^ plane sur nos hameaux!..
Que dans ce vallon solitaire Jamais ne pénètre la guerre Avec ses meutes de bourreaux!...
Que ce ciel, où du soir l'aimable pourpre ondoie, Jamais ne perde, hélas! l'or pur de ses couleurs. Et, souillé des vapeurs du combat, ne renvoie De nos bourgs embrasés les sinistres lueurs!
Maintenant le moule inutile
Doit tomber sous vos lourds marteaux :
Frappez ! que la chape d'argile Éclate et se brise en morceaux :
A la Cloche livrez passage; Vos coups hâtent Tinstant joyeux Où de Taspect de notre ouvrage Vont jouir notre ftme et nos yeux !
La Cloche^ amis, quand le Mattre Tappelle, Peut^ sans périls de ses langes sortir; Mais quel malheur quand le métal rebelle Ose lui-même et trop t6t s'affranchir!
Plus prompt que la foudre^ il éclate, De sa prison sort, écarlate^ Comme d'une gueule d'enfer Vomissant la mort et le fer!...
Quand la force brutale agit en souveraine. Adieu tout œuvre d'art immortelle et sereine ! Quand règne la fureur chez un peuple indompté. Adieu bonheur et gloire ! adieu la liberté!
Malheur quand les haines civiles, Couvant au cœur des nations.
Déchaînent enfm sur les villes La lave des séditions!...
Secoué d'une main grossière, L'uirain, malgré lui menaçant.
Transforme sa voix de prière En signal de meurtre et de sang !
a Liberté!.^, frefi^s!-.* plus demaitres! ..
D FraternRélui It mort aux trattfes! »
Hurlent de sauvages damtuts i
Le Club nu^^ et sur la (fA^kà
Où la foule en armes s'entasse^
Errent II» bandes d'égorgeufsw
Des femmes, mégères atroces^
Danstfttlt autour ^ échàfàiidé^
Et Youdraiéttt Mus ieùlrs dettte féh)èe^
Déchrhet* dtes cifitih encor efaaUds.
Ces monstre»^ Que bul frète n'arrêté,
Des l0ls> dés taKelikhl se ifottt un Jeu :
S'effaçant devant lia témpélè.
Le bon cède : lé critne eiA Diéfù !...
Tigre, ton réveil est terrible ; Ta voix, liott, glate de petit; Mais des hofreufs la plM liorHbl^, C'est ed66r Thomme en sa fureur!...
Lâches natteurs du lion populaire.
Sans honte aux mains d'un atèug)é«^rnel.
Vous égarez le fiatnbeau tutélaire
Que Dieu pôUf âous alluma dans lé éiél :
Soyez maudits ! car la saiùte lumièf é
Ne brille plus pour éclaitéf nos pas;
Mais s'en va, totCéfae nMuttrière, •
Incendier palais, chauiâière.
Humbles mai8<!ms, vastes états!...
Victoire^ compagDona!... Du bord à la cwroDne^ La Cloche^ libre enfin, oomme un miM, rayonne : Légendes, écussons, par ieuv nette s^kndeur. Font briller pour toujours l*ait savanfc du nouleur.
Quel bonheur le ciel mfenvoieh..
FoMMs le cercle ayeo joie
Et, devant Dieii qui m'entend^.
Pour notre fille chàîe
Venez tous. Pâme aHendm,
TrouTer le non (fuselle attend K..
Venez! qu'avec respect chacun de vous s'approche;
Prions, et donnant tous le baptême à la Cloche :
Que son nom soit... Concorde! — A ce doux nom de paix,
0 notre enfant bénit, sois ûdèle à jamais.
Élevée au-dessus des vains bruits de la terre.
Va lancer tes accords au séjour du tonnerre;
Joins ta grave harmonie au cantique éternel
De tous ces globes d'or, tes voisins dans le ciel!
Que le temps, dans son vol, te frappe heure par heure :
Sois cakne comme lui!... Que ta haute demeure
Chante l'ordre, la paix, le travail et l'amour!...
Puisse ta voix, légère et triste tour à tour.
Mais toujours résignée, et même i chaque plainte
Prêtant un doux accent de conQance sainte.
Nous dire qu'en ce monde où nous mit le Seigneur
Pour mériter la vie au prix de la douleur.
Tout fuit, — comme tes sons qui lentement soupirent,
S'enflent, grondent au loin, s'effacent, puis expirent!...
Il est temps qu'au trAne des airs
Monte, par vingt bras soulevée
Et par les cftbles enlevée,
La Reine des pieux concerts. — A Tœuvre, enfants! — Tirez! — Plus haut! plus haut Arrêtes!... — La voilà dans son clocher sonore, [encore!
Préludons en accords joyeux.
Annoncez, premières volées.
Bonheur à nos belles vallées.
Paix à la terre et gloire aux deux!...
Andlau-au-Val (Bas-Rhin).
Septembre 1865.