CHAPITRE VI
Sur le droit à la critique en matière coloniale.
Quand on publie dans les journaux des articles pour marquer, suivant Pactualité, les défaillances de notre politique extérieure, les gens dont on note les erreurs croient avoir justifié leur insuffisance en accusant leurs censeurs de n'etre que de malveillants, d’impuissants critiques.
Pour beaucoup de coloniaux qui n’ont dans leur souvenir que de brefs articles de moi, je serais le malveillant, l’impuissant critique.
— Malveillant... j’en conviens. Je ne veux aucun bien au parti responsable des erreurs coloniales qui endettent notre budget.
— Impuissant... mais c’est une simple affaire de point de vue. Tant que ce reproche ne me viendra pas de ma bonneamie... grands Dieux!... il me touchera peu.
— Critique... Voici une autre question. Et qui se discute. Et que je veux discuter.
Bien avant les républicains de la métropole, nos coloniaux ont mis en pratique la théorie du bloc.
Si vous n’admirez pas intégralement leur œuvre vous ôtes un anti-colonial. Depuis que, voyant la vérité, j’ai dénoncé leurs erreurs coloniales, je suis devenu uu anti-colonial !
Si vous ne déposez pas au vestiaire des cercles de leurs groupes toute liberté de jugement, vous passez dans le camp de leurs ennemis !
L’écrivain ne doit publier que ce qui sert les « affaires » de leurs chefs ; que ce qui chatouille l’amour-propre et le chauvinisme de leurs moutons.
Eh bien ! non 1 Je préfère être Texcommunié, j’aime mieux rester en marge.
Ma raison n’admet pas qu’au moment où on la refuse au Pape, on accorde l’infaillibilité à certains pontifes coloniaux.
Non. Non. Mille et une fois non.
Je ne puis me contenter de dire, d’écrire amen quand de tels pontifes officient.
J’ai la prétention de voir.
Je veux étudier les réalités.
Constater les faits.
Or, quand je regarde, et que j’étudie, je suis bien obligé de constater partout l’insuccès, la
faillite aux programmes et aux promesses. Et cet insuccès me force à condamner les systèmes de politique et d’administration qui nous l’ont valu." Et je dois condamner aussi les hommes, les philosophes, les metteurs en œuvre et les agents de ces systèmes.
Or, cela deviendrait, à l’appréciation du bloc des coloniaux, une critique basse, et l’envieuse manie, le dénigrement professionnel des critiques, lesquels, ne sachant, ne pouvant agir, blâmeraient l’action.
Les coloniaux font aussi à leurs critiques un autre reproche, que voici, et dont les Indo-Chinois, les Algériens encore plus, me furent prodigues : (( Vous ne pouvez rien savoir, disent-ils, vous ne savez rien de nos pays, car vous êtes le passant, le nouveau débarqué. »
Si je répondais que depuis plus de vingt-cinq années, j’en ai usé plus de quinze, non seulement à passer, mais à séjourner en Asie, en Afrique, dans nos colonies... Si je disais ce que j’y ai fait... si je rappelais que depuis que j’ai l’âge d’homme je me suis occupé de nos questions coloniales... etc..., etc..., je tomberais dans une ridicule fatuité.
UNE ALGÉKIE NOUVELLE
Et bien inutile.
Car, lorsqu’on lit quelque travail écrit, ce n’est pas l’écrivain, ni ses états de service, ni ce qu’il sait, ni ce qu’il ignore, ni s’il a du talent ou les cheveux blonds, qui importe, mais uniquement ceci : Raisonne-t-il juste ? Dit-il vérités ? Réalités ?
Aura-t-il vécu cinq minutes ou dix ans quelque part, cela ne signifie rien. La durée de la vision, de l’étude n’est pas un facteur de relation fixe pour que l’on voie juste et que l’on dise vrai.
Au pont des mendiants qui précède la grande porte impériale de la ville tartare, à Péking, il y avait un vieil homme. Depuis un nombre d’années, tel qu’il n’en savait plus le compte, ce malheureux avait passé les jours accroupi sur la même dalle de granit. Je lui ai demandé quelle était jadis la couleur des boiseries de la porte, alors effacées, lavées par les pluies. Mais il n’a pu me le dire, bien qu’il fût plus âgé que ces boiseries, devant/ quoi s’était écoulée sa vie. Le vieil homme était aveugle...
Il y a aussi pour noter l’aspect d’un paysage, d’une foule, des appareils photographiques, les uns valant quatre francs quatre-vingt quinze, et les autres payés 600 francs. Leurs clichés diffèrent.
Et, de même, il y a les fils de « bonnes mères »,
et les autres ; les aigles et les chouettes ; les voyants et les aveugles... Oui !...
Je pourrais donc accepter le reproche de n’être qu'un critique.
Cela ne m’empêcherait point d’affirmer que mon rôle d’écrivain utile à la République ne serait en rien diminué, parce que les gens, attaqués par moi, condamnés (même exécutés, cela fut), réduiraient ce rôle à la seule critique de leurs fautes.
Mon droit de citoyen qui paie ses contributions est de vouloir que mon argent ne soit pas employé en œuvres injustes, dont l’expérience à défaut de la morale, démontre que l’on n’obtient que pertes. Ce droit de critiquer le mauvais emploi des finances nationales, quand les élus parlementaires, à qui nous Vavons délégué, ne l’exercent point pour notre satisfaction (comme c’est le cas en manière coloniale) il m’est permis de le faire valoir, sans assumer, pour autant, le devoir d’indiquer le remède aux maux publics dont je me plains.
Mon droit d’homme est de vouloir que ceux à qui je délègue mon action nationale envers d’autres hommes, l’exercent avec justice.
Et ce droit comporte celui de protester lors-
UNE ALCiKRTE NOUVELLE 58
que je constate qu’ils sont injustes, sans que je sois obligé de leur dire comment ils devraient être justes.
Citoyen, suivant la part du nombre, propriétaire de l’Etat, je paie des hommes pour qu’ils gèrent cet Etat, mon Etat, les transactions, les revenus, les dépenses, les aliaires de cet Etat, de mon Etat, de notre Etat, en servant mon intérêt et la justice. J’écris. « mon intérêt et la justice )), je devrais écrire simplement mon intérêt, car sans justice il n’y a pas d’intérêt assuré.
Quand, pour honneur et salaire, ces gens, qui deviennent nos représentants et nos gouvernants (et devraient être nos serviteurs) recherchent, demandent la gérance politique, administrative de nos affaires, publiques, nationales, par cela même qu’ils s’offrent, ils s’affirment capables de les bien gérer, prétendent qu’ils en ont la science, l’art, le métier, l’expérience.
Et quand l’événement prouve leur incapacité, j’ai, moi, le droit de les critiquer, en constatant qu’ils ont mal fait, sans être obligé de leur dire comment ils auraient dû agir pour bien faire.
Propriétaire d’un champ j’accepte les offres d’un laboureur. Si cet homme creuse des sillons où
ne lèvent pas les moissons, je n’ai pas à lui apprendre le maniement de la charrue pour lui dire qu’il ne sait pas labourer et qu’il m’a trompé en se faisant payer par moi comme bon laboureur.
Quand mon restaurateur me sert de mauvais plats, j’ai le droit de critiquer sa cuisine, sans être obligé d’enseigner à son gâte-sauces comment on doit pousser le feu et découvrir les casseroles pour qu’un rôti au beurre ne soit pas un bouilli à la vapeur.
Et mille autres exemples, tous également démonstratifs du droit à la critique, viennent à mon esprit... que le vôtre devine.
Citoyen français, quand je vois nos gâte-sauces politiques, administratifs, gouvernementaux, payés plus cher que parfaits cuisiniers, nous dépenser des milliards de francs , nous tuer des milliers d’hommes, pour que nos entreprises coloniales, toutes, ne subsistent que par l’emprunt, le quel est l’exploitation du conquérant, et par l’impôt excessif, lequel est l’exploitation du vaincu, j’ai le droit de protester, sans qu’on ait celui de me demander recette pour une meilleure politique.
Le droit de siffler une pièce on l’achète en payant sa place au bureau, le droit de critiquer notre politique coloniale et nos coloniaux, chaque
année je l’acquitte chez le perceptenr de mon quartier.
Mais, comme tout de même à tout droit correspond un devoir, et que pour avoir logiquement critiqué notre mauvaise politique coloniale j’ai su voiries conditions qui la modifieraient en bien, je reconnais qu’il importe de montrer aujourd’hui aux coloniaux quelques-unes de ces conditions... de politique pratique. Et c’est mon livre.