CHAPITRE XV
Mais pour s’employer dans une affaire de colonisation l’argent veut un bon gouvernement, une -bonne administration.
Oui. J’entends l’objection. Je la connais. Que de fois on me l’a faite.
— « Mettre un sou chez les Français, monsieur! Avec ce sale gouvernement! Avec cette ignoble administration I ! Parlez-moi de l’étranger, Monsieur, là seulement on peut travailler en étant respecté ».
Je regarde le Monsieur qui me dit Monsieur. Toujours il est décoré. Presque toujours de la rosette. Quelquefois la cravate. L’étonnant c’est qu’il n’en soit pas encore étranglé.
Pourquoi a-t-il ce « sale gouvernement ? » Pourquoi a-t-il cette « ignoble administration ? »
Si lui, directeur de l’emploi du capital français, il avait employé ce capital « en français » en
œuvre française sur terre française, il aurait fait de la condition d’un bon gouvernement, d’une bonne administration, d’une bonne politique, la garantie essentielle de l’intérêt du capital français. Et le capital français n’aurait que la politique et l’administration qu’il voudrait. 11 ne s’en serait point désintéressé.
L’absurde préjugé que, pour faire de bonnes affaires personnelles on ne doit point s’occuper de celles de la nation, n’aurait point triomphé pour le plus grand avantage de tous les médiocres personnages qui, incapables de gagner leur^vie en faisant bien leurs affaires personnelles, sont obligés de vivre en faisant mal celles de la nation.
Pourquoi ces directeurs de l’emploi du capital français ont-ils préféré séparer l’intérêt de ce capital de celui de la nation, au point que le capital ait pu descendre à croire que son intérêt consistait à ne point s’occuper de celui de la nation ?
Ne faites pas de.politique, donnez votre argent à ceux qui en arment l’étranger contre vous, à c^ux qui en outillent la production agricole, l’industrie et le commerce des étrangers contre
les vôtres... donnez, donnez... et les marchés du monde se ferment pour vous et sur vos propres marchés vos produits sont évincés par l’étranger,
VOS industriels fabriquent moins, vos commerçants vendent moins, le pain est plus cher, et c’est la ruée furieuse de la Sociale avec l’impitoyable menace des crève-la-faim...
Mais rien ne sert de gémir sur ce qui est fait. Retenons seulement de l’ordinaire imprécation des gens d’affaires ceci, qu’ils veulent, pour faire travailler l’argent de l’épargne, des pays où ils ne soient point exposés de la part du gouvernement et de l’administration à tous les ennuis dont ils se plaignent quand ils veulent opérer en France ou aux colonies. Et ce nous est tout de suite une indication précise pour le gouvernement et l’administration qui au Maroc oriental permettront un emploi du capital français à fin de bénéfice français. Que si par exemple toute la chaîne de montagne des Béni Snassen tient les promesses minières affirmées par les géologues de la Sorbonne et du service minier d’Alger, on peut savoir ce qu’il faut pour que l’exploitation de ces richesses ne recommence point la funambulesque histoire de l’Ouenza.