‹ Une Algérie nouvelleChapitre 35 sur 75 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L’autorité militaire dans son rôle militaire sur la frontière algéro-marocaine.

Les chapitres qui précèdent, par les faits qu’y s’y trouvent énoncés beaucoup plus que par mon raisonnement, permettent que Pon voie combien, si l’on veut assurer l’avenir de la colonisation pratique dans le Maroc oriental, il serait imprudent — pour ne point employer mot plus vrai — d’y confier l’autorité supérieure à des militaires.

Les besognes que comporte le devoir assumé par nous dans ce pays, besognes qui sont d’aider et de conseiller le sultan en lùi prêtant, comme le dit si justement l’accord franco-anglais de 1904, en lui prêtant les moyens d’assistance exigée* par les circonstances, toutes ces besognes sont essentiellement d’ordre administratif et économique ; et les nécessités de police ne

suffisent point à les transformer en besognes militaires; la pure logique veut donc absolument qu’elles ne soient point subordonnées au pouvoir militaire.

Cela tombe sous le senSc

Tous les officiers du bureau arabe de Marnia et de la division d’Oran du plus petit jusqu’au plus grand sont remplis de civilité, mais cela, que diable, ne suffit point à leur conférer toutes les capacités civiles qui sont absolument nécessaires pour administrer pratiquement un pays comme le Maroc oriental.

Il est presque toujours désastreux qu’un civil fasse le militaire car il y oublie trop facilement ses qualités de civil. On a pu voir ce phénomène dans rindo-Gliine quand les résidents civils jouaient aux chefs d’armée.

De même il arrive que le souci des affaires civiles quand il s’en occupe fasse oublier au soldat l’intérêt de ses affaires militaires.

Gela n’est point un paradoxe que l’on pourrait croire dû à la symétrie d’un raisonnement.

Hélas! non.

G’est un fait.

G’est notre histoire militaire sur la frontière algéro-marocaine. La division d’Oran et ses bureaux arabes s’y trouvant en même temps chargés de l’administration civile et de l’administra-

lion militaire, pour avoir sans doute consacré trop de soins à la première ont négligé ce que l’autre avait d’essentiel et qui était la préparation à la guerre, que l’on devait prévoir puisque cette guerre était possible et qu’elle fut.

La guerre des Beni-Snassen a prouvé, ce que n’importe quel homme de bon sens pouvait savoir auparavant, rien qu’en regardant une carte, que, soit pour l’offensive, soit pour la défensive étant donné le triangle habité, Tlemcen Marnia Nemours, et la situation de Port-Say sur la frontière même, il fallait que Port-Say fût la base maritime de l’action, et la tête de route pour le renfort et le ravitaillement.

Depuis sa fondation le bureau arabe de Marnia aurait dû savoir cela, et le dire à la division d’Oran, et celle-ci agir en conséquence. Ce n’est point après, c’est avant la guerre des Beni-Snassen que la route stratégique devait être faite en couverture de la frontière à l’amorce de Port- Say.

Cela faisait partie du devoir militaire de la division d’Oran.

Faut-il croire que cette division en était encore à la tradition do M. Bugeaud ou bien que la mésaventure de M. de Mac-Mahon l’avait complèternentjdégoûtée de la mer?

^ Ou^bien était-ce^que sa dignité ne lui permet-

tait point d’avoir l’air de recevoir leçon du gouvernement marocain en suivant l’exemple donné par ce gouvernement? On sait en effet qu’une l)onne route marocaine, par le col de Garbous et les dépressions de Kernsench, relie Oudjda à l’embouchure du Kiss et que sur la plage même de cette embouchure le gouvernement marocain a fait édifier la Casbah de Saïdiya.

Ou bien faut-il croire autre chose? Je ne sais.

Toujours est-il qu’il fallut cette leçon de la guerre des Beni-Snassen pour que la division d’Oran, avec ou malgré le bureau de Marnia, voulut bien construire à travers les gorges du Kiss la route stratégique, dont l’événement démontrait l’ouverture absolument nécessaire pour notre action militaire sur la frontière.

Et même pour que cette nécessité stratégique fut définitivement reconnue fallut-il encore le renfort d'un comique incident. M. le colonel Rosée d’Infreville pour aller à Port-Say avait — caprice deson brosseur évidemment — chaussé de magnifiques bottes vernies, luisant neuves. La pluie, la boue et les cailloux dans les g.orges du Kiss, peut-être également le souci de ne point couronner sa bête en ne sachant pas très bien la guider en si mauvais chemin, obligèrent M. Rosée d’Infreville à descendre de cheval. On marcha. On pataugea. Les belles bottes furent

perdues. Mais la rage qu’en prit le colonel fit presser les travaux de la route qui existe.

Elle existerait depuis 1845, si le bureau arabe de Marnia avait été moins distrait de son devoir militaire par son devoir civil.

Aussi lorsque nous demandons qu’au Maroc oriental on ne charge point les militaires de besognes civiles, nous ne voulons point que ces messieurs dont personne plus que moi ira reconnu le mérite, quand j'en avais l’occasion, croient que c’est mauvais dessein à leur égard, nous désirons simplement, dans leur intérêt, qu’ils ne soient point distrait des choses de leur métier. Elles suffisent il me semble pour que, ni leur intelligence, ni leur activité ne demeurent inoccupées... même au Maroc oriental. S’il est probable — et une bonne politique économique peut faire de cette probabilité une certitude — s’il est probable que nous n’aurons plus l’occasion d’utiliser les avantages stratégiques du port de Port-Say et des routes de Port-Say contre des Marocains, la plus élémentaire prudence, aux gens qui, lors de complications européennes, toujours possibles, auront la mission de défendre l’Algérie, ordonne de prévoir quels pourraient être les emplois de Melilla, du Cap de l’Eau, des Zaffarines et d’organiser dans cette prévision leur stratégie en n’y oubliant point,

— comme pour la guerre des Beni-Snassen — la ressource de Port-Say.

Voilà besogne qui me paraît plus digne de nos officiers que celle qui les oblige à recevoir euxmêmes les demoiselles de beuglant en tournée, pour accorder, ou non, à ces artistes la permission de chanter devant les militaires avant ou après le couvre-feu. Je ne crois pas non plus que toutes les questions de cantines privilégiées ou non, de « consigne » à infliger ou à lever, ni que les puériles réglementations de marchés soient de nature à séduire les officiers intelligents.

Bien certainement ils demandent, eux les premiers, qu'on leur épargne toutes ces basses corvées qui, dans l’administration militaire d’un pays deviennent l’ordinaire de leur fonction.

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