‹ Une Algérie nouvelleChapitre 34 sur 75 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Dans des pays comme le Maroc l'argent suffit pour assurer le triomphe de n’importe quelle politique à la condition que l’on ne veuille ni annexion ni administration directe. Un cas de conscience.

La politique internationale et notre véritable intérêt français, enfin compris, peut-être aussi la notion que certaines batailles près de Casablanca donnèrent aux moins clairvoyants de la réalité qu’est la force marocaine, ne nous permettent plus de rêver ni Pannexion, ni l’administration directe du Maroc oriental. En matière politique nous n’y pouvons plus souhaiter qu’une influence limitée par les garanties qu’exigent la sécurité algérienne et le libre fonctionnement de la colonisation européenne. Or, toutes ces garanties, la diplomatie appuyée sur l’argent suffit à les obtenir et à les maintenir. 11 n’y est pas besoin des violences de la guerre.

Causer, discuter, iiiarcliander ol riiialemenl payer, voilà tout le programme.

Or, est-ce bien un programme pour des militaires? Lorsqu’on montre le militaire c’est absolument comme lorsqu’on fait paraître M. Deibler. Il n’y a plus à discuter. Et pas plus que le bourreau ne doit palabrer avec le citoyen qu’on remet à son office, il ne faut qu’une administration militaire, c’est-à-dire la force d’exécution qui est mise par la constitution au service du gouvernement civil, soit jamais exposée à des marchandages qui toujours compromettent son prestige.

Et cela est d’autant plus vrai que cette formule de politique pratique, cette idée qu’il fauL traiter avec un ennemi, meme avec un ennemi arrogant et faible, même avec un ennemi sauvage, au lieu de lui faire la guerre, très peu de français l’admettent sans protester.

Il nous semble qu’il y a là quelque chose devil. Nous en éprouvons comme un haut le cœur, excessivement comique pour le philosophe qui l’analyse.

Donner de l’argent à des ennemis pour qu’ils demeurent tranquilles, ne nous attaquent plus, ne nous obligent plus à des opérations de guerre n’est pas au regard de l’opinion quelque chose de « chevaleresque » et beaucoup de lecteurs

s’indigneront que je puisse recommander une telle politique.

Ils auront tort.

Les honorables gens ddionneur, qui accuseraient cette politique de pleutrerie, au nom de leurs sentiments « chevaleresques », auraient doublement tort. Car toute l’histoire de notre « chevalerie » française montre que nos grands seigneurs voyaient presque toujours dans la guerre une afiaire. Très souvent ils ne touchaient de l’épée que lorsqu’ils n’avaient pas pu toucher autrement. Les chefs élus ou héréditaires des tribus marocaines, qui arment ou désarment contre nous suivant leur intérêt du jour, ont une mentalité absolument semblable à celle de nos seigneurs français telle que nous la montrent nos vieux chroniqueurs. Cette ressemblance a frappé tous ceux qui, sachant notre histoire, ont été ensuite à même d’observer les sociétés musulmanes de l’Afrique.

11 est vrai que ceux-là ne sont pas nombreux et je crois bien que, saufBinger et moi, personne n’a songé à noter ce rapprochement. C’est regrettable, car la politique est une science expérimentale. Savoir comment tels éléments se comportèrent en telles conditions permet d’apprécier logiquement comment on doit agir lors-

qu’on se trouve en face d’éléinents similaires, dans des conditions identiques.

Si l’expérience prouve que ce moyen de donner de l’argent à l’ennemi pour avoir une paix nécessaire, doit réussir, je ne vois rien de déshonorant à remployer. D’autant que je ne vois pas non plus, et qu’il serait bien difficile à un homme raisonnable de le voir, quelle relation peut exister entre ces deux réalités contradictoires : l’honneur et la guerre.

L’honneur, c’est la règle de vie sociale des civilisés, le respect mutuel de tous les intérêts légitimes et des droits de chacun. La guerre c’est la négation de la civilisation, partant de l’honneur. Barbare ou policé, tout homme, aussitôt qu’il est en état de guerre cesse et doit cesser d’être un homme d’honneur. Rien n’existe, rien ne doit plus exister pour lui que le but assigné à toutes les forces de son être. Et ce but c’est de réduire à néant la force de l’ennemi, soit pour prendre le bien de cet ennemi, soit pour faire de cet ennemi un esclave, un sujet, un « protégé », un « obligé », soit pour vivre en paix sans plus être menacé par cet ennemi.

Or, que pouvons-nous, que devons-nous vouloir, que voulons-nous aujourd’hui au ^laroc oriental ? Uniquement la paix. Car la paix seule permettra l’exploitation des mines. Car la paix

seule permettra les récoltes. Car la paix seule permettra le développement d’un grand courant français d’échanges par cette voie française Oudjda, Port-Say, Oran, Marseille.

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