CHAPITRE XXIll
Les traités nous obligeant à respecter la nationalité politique des Marocains, nous devons conserver dans tout leur éclat, et le prestige des autorités marocaines et celui des représentants de notre force militaire.
Les traités, le respect de notre sigriature, c’està-dire l’honneur du pays, et si telles considérations à d’aucuns ne paraissaient point suffisantes (car il y a chez nous encore 'des gens qui distinguent deux sortes de vertu la collective et la particulière, et toutes sortes d’honneur le national, le civil, ^le militaire, l’artistique, voire le bordelier, et enfin l’individuel) j’ajouterai l’intérêt pratique de nos allaires, ne nous permettent pas en matière politique de considérer les indigènes du Maroc oriental autrement que comme des égaux. Ces indigènes sont de nationalité marocaine alors que nous sommes de nationalité française.
184 UNE ALGÉUIE NOUVELLE
La nationalité marocaine est un peu moins cohérente que la nôtre; quand des groupes comme celui du midi narbonnais Pan passé, comme celui de Bône aujourd’hui menacent de briser cette cohérence, ils ne font du bruit qu’en paroles; au Maroc, chez les Riffains par exemple, et chez quelques autres, c’est avec des fusils. Les uns parviennent à ne plus payer les impôts; les autres ne peuvent qu’en crier le désir. Voilà toute la dilférence. Et à tout calculer, si nous nous placions du point de vue algérien, collines bônoises, pour apprécier les deux nationalités, la marocaine et la française, nous serions obligés de déclarer meilleure la marocaine. 11 y est en elfet beaucoup plus facile de secouer et de briser le joug du pouvoir central que dans la nôtre. Mais ne soyons point algériens, demeurons français, disons que les deux se valent.
De par les traités les deux se trouvent en face l’une de l’autre au Maroc oriental en conditions qui exigent leur mutuel respect.
Les nécessités de la guerre nous ont permis de confier l’autorité supérieure à des militaires, et comme la condition de la guerre c’est la négation do tous les droits des gens contre et chez lesquels on opère, les militaires ont pu et peuvent encore imposer aux populations indigènes pour le gouvernement et l’administration la Vo-
lonté du plus fort sans s’inquiéter, ni des g'ouvernants, ni des administrateurs légitimes de ces indigènes.
Mais la guerre terminée et l’état de paix renaissant qui est favorable à la colonisation, la nationalité politique des marocains reparaît, avec tous les organismes de son fonctionnement. S’agit-il de faire fusiller un assassin indigène, de réquisitionner une corvée pour la route ou de réglementer la vente des œufs frais sur un marché, la signature de ces ordres ne peut plus être en premier celle d’un officier français mais bien évidemment celle d’un fonctionnaire marocain, celle de l’ainel d’Oud jda, celle d’un pacha, celle d’un caïd. Et rien ne peut être fait au nom du gouvernement de la République française mais bien évidemment à celui de Sa ^lajesté cbériffienne.
Et cela encore est un des arguments majeurs pour que la délégation de l’autorité française ne puisse être exercée dans ce pays par un militaire.
Est-il possible par exemple qu’après avoir sommé l’amel d’Oudjda de lui apporter ext ramures, sur un beau plateau d’argent les clefs de la ville d’Oudjda, M. le général Lyautey, pour une questfon quelconque, maintenant, discute avec ce même amel, et soit, en cas de désaccord,
exposé à voir triompher contre la sienne la volonté du Marocain ?
Est-il possible qu’après avoir chevauché en vainqueur par monts et par vaux chez les Beni- Snassen, recevant en suppliants devant sa tente les plus fanatiques marabouts, les plus org’ueilleux caïds, ce brillant général soit maintenant pour toutes les questions d’administration des tribus obligé de « jouer au plus malin » avec ces mêmes marabouts, avec ces mêmes caïds?
Evideminent non. Ce rôle doit être confié à des gens dont ce soit essentiellement le métier de savoir discuter et de demeurer en fin de compte « les plus malins »... et qui plus est, sans en avoir Pair, et surtout sans humilier le moins du monde ceux qu’ils auront le plus gentiment « roulés ». Je sais que l’expression n’est pas encore académique. Elle n’est, pour le moment, que diplomatique. Et c’est bien pour cela que jel’emploie.
De plus, dans ce rôle effacé, d’arrière plan, que' les représentants de l’autorité française doivent jouer près des fonctionnaires marocains, tenus, eux, dans le plus éclatant prestige, il faut que l’allusion discrète à la force du croquemitaine doré dont on sait bien que le canon pète sec, demeure toujours un argument de réserve. Pour que la crainte de notre force demeure effi-
UNE ALGÉRIP] NOUVP^LLP:
cace, il faut que le prestige de cette force ne ' soit point amoindri, comme il le serait fatalement si riiomme qui l'incarne était obligé de s’elfacer pour le gouvernement du pays dans l’ombre d’un amel, à qui Tindépendance du Maroc officiellement, solennellement reconnue par nous, donne nécessairement le premier rang.
Admettons pour un instant cette thèse que l’argument force est bien celui que les africains entendent le plus clairement. Donc il faut que refficacité en soit précieusement conservée. Et pour cela que le prestige ne puisse en être diminué par rien. Or que le commandant de la division d’Oran, que le grand chef en qui sont incarnées les forces militaires de la frontière, soit en quelque sorte obligé de tenir l’étrier de l’amel d’Oudjda, n’est-ce point bénévolement — et imprudemment — amoindrir aux yeux des populations du Maroc oriental le prestige de notre force?
Comme tous les individus intelligents, mais qui n’ont pas toujours le loisir de longuement penser, M. le général Lyautey, de qui l’on sait tous les efforts pour que l’autorité supérieure française dans le Maroc oriental fut confiée au général commandant la division d’Oran, bien qu’il se place toujours très haut, n’a pas considéré cette question d’assez haut. Il en a trouvé la solution d’intelligence, mais seulement du
UNE AEGÉrUE NOUVELLE
- point de vue français. Or l’intérêt français voulait au contraire que l’on clicrcliât cette solution du point de vue marocain. Il ne s’agissait pas en elfet de rehausser le prestige de notre force militaire en action contre le Maroc aux yeux des parlementaires, des journalistes ni du bon public français mais de maintenir intact ce prestige aux yeux des marocains. 11 ne faut jamais que le Saint Ciboire serve à d’autres libations que celles de la messe, ni un grand général à d’autres besognes que celles de la guerre. Sinon leur sainteté et leur prestige en souffrent.