‹ Une Algérie nouvelleChapitre 40 sur 75 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Remède aux abus de l’administraiion coloniale civile et

militaire.

Les gens d’autorité n’aiment généraleiacnt point Tolstoï, car ils croient la philosophie de cet écrivain contraire à leur prestige. Il est vrai que l’apotre russe les méprise. Mais le remède qu’il indique aux citoyens impatients de l’oppression devrait rendre le nom de Tolstoï cher à tous les gens de l’autorité.

J’ai lu dans une lettre écrite à Sienckievicz, sur le propos des malheurs de la Pologne, et publiée par tous les journaux à la lin de janvier 1908, ceci :

« Il faut lutter contre le préjugé d’un état oppresseur... La lutte contre ce préjugé n’est possible que par un seul moyen, puissant, naturel, mais qui malheureusement n’a pas encore été employ'é. Ce moyen consiste à vivre en dehors

UxNl^] xVLGÉÜlE NOUVELLE

de l’oppression de l’Etat, à s’en passer et à s’en éloigner. »

Le conseil n’est-il point de haute sagesse malgré ce que votre intelligence, après y avoir peiné quelque instant, pourrait y découvrir d’amère et de supérieure et d’évangélique ironie? Mais comme l’esprit d’autorité, privilège des gens à tempérament bien entier, n’est point celui qui permet aux gens de respirer sur les fumiers de la vie le frais parfum de l’ironie, j’espère que voilà du coup le réprouvé Tolstoï solidement raccommodé avec tous nos beyliks.

J’ëntends même avec délectation quelques dialogues de Tavenir dans quelques bureaux d’ombrageuse autorité :

— (( Vous n'étes pas content...

— (( Vous vous plaignez de notre oppression..;

— « Et vous voulez lutter contre nous...

— « Mais...

— (( Oui, monsieur, lutter, nous le savons, lutter contre nous. Eh bien! apprenez, monsieur, que nous ne vous permettons qu’un seul moyen de lutte, et ne protestez point qu’il vous puisse déplaire, car il est recommandé par le plus illustre des ennemis de l’autorité, par votre Toi-

stuï lui-même... Si vous n’êtes pas content... f. ..icliez le camp! »

Voilà mon ami Louis Say prévenu. Que s’il adresse encore à M. le général commandant la division d’Oran quelqu’un de ces télégrammes, dont la rude franchise du marin a Tadmirable secret, mon autre ami Lyautey, qui ne manque point do littérature, évidemment lui répondra par ces simples mots : « Lisez donc Tolstoï... Monsieur. »

... C’est précisément parce que, ayant ou n’ayant point lu Tolstoï, mais ayant comme l’apôtre de l’émancipation russe, à l’usage appris qu’il est excessivement difficile et de supprimer et de réformer nos gouvernements, nos administrations des colonies, que les gens d’allaires voudraient bien pouvoir « s’en passer » dans la colonisation du Maroc oriental.

Par l’analyse des faits, en exclusion nous avons, au cours des chapitres qui précèdent, reconnu que ni le gouvernement à la militaire ni l’administration à l’algérienne ne pouvaient encourager les capitaux français à s’employer dans la colonisation pratique de l’Algérie nouvelle. Mais comme il y faut pour la protection, pour la sécurité de ce capital français, une autorité française à coté de la marocaine, maintenant

que nous avons (ou mieux que les faits ont) écarté

le militaire et le civil colonial à quel personnel français devons-nous délég'uer cette autorité.

Laquelle de nos administrations sera, ne disons point la meilleure car en alfaire humaine il convient de ne point désirer l’impossible, mais tout bonnement la moins mauvaise, pour que la colonisation du Maroc oriental soit réalisée à bénéfice français par l’action logique, en association pratique du capital français de l’indigène marocain et du colon français?

Evidemment c’est l’administration qui effraiera le moins le capital français, qui respectera le plus l’indigène marocain et *ne s’occupera du colon français qu’au nécessaire et au légitime.

Et pour cela vraiment nous n’avons point l’embarras du choix. Une seule administration s’impose, et vous l’avez nommée, c’est bien celle des affaires étrangères.

Sans reprendre l’antique débat sur les réaux et les nominaux, sans vouloir équivoquer non plus sur les noms d’étiquettes, nous pouvons dire que c’est la seule qui permette aux gens d’action de se passer d’elle sans être obligés de s’en éloigner ; que c’est la seule avec laquelle le colon puisse vivre heureux en demandant, avec chance d’être écouté, qu’elle demeure le plus possible étrangère à ses affaires... Quand cellesci n’ont plus besoin d’elle.

Page 1