CHAPITRE XXX
Les indigènes du Maroc oriental ne sont ni des imbéciles ni des paresseux, et leur population est assez nombreuse pour que la colonisation pratique y trouve la main-d’œuvre qui lui sera nécessaire.
Pour que nous puissions dire « bons associés » les indigènes du Maroc oriental, il ne suffit point qu’ils ne soient pas. de race ou de religion, d’irréductibles barbares. Les conditions de la colonisation pratique veulent aussi qu’ils ne soient ni des imbéciles ni des paresseux, et que l’on puisse trouver chez eux main-d’œuvre assez nombreuse.
Or, sur tel propos c’est encore un presque universel préjugé.
Cet indigène serait un niais qu’on leurre de babioles, miracles et autres tours de passe-passe, crédule aux plus absurdes piensonges de la fan-
tasmag'orie, incrédule aux plus simples vérités de la science.
On m’a conté sur ce propos do la « crédulité » qu’on suppose excessive chez les musulmans une aventure bien jolie. Un administrateur, frais émoulu de TUniversité, et qui savait quelques tours d’escamotage est envoyé chez des « sauvages » de l’Oranie, frontière marocaine. Un jour, il veut les étonner. 11 en aviso un qui avait l’air plus idiot que les autres et, froidement, il lui tire du nez, des oreilles, des cheveux, do dessous les bras une vingtaine de douros. (( Hein, tu ne te serais jamais douté qu’un rounii pourrait sortir autant d’arg-ent de ta sale carcasse... eh! pouilleux ».
— (( En effet, répondit l’autre, s’inclinant, de plus en plus idiot, je ne savais point qu’Allah le miséricordieux, béni à jamais soit son nom glorieux! avait daigné mettre cet argent dans la sale carcasse d’un de ses plus humbles serviteurs, et je le remercie de m’avoir donné aujourd’hui l’inspiration de venir près de toi pour que tu puisses découvrir ma fortune là où personne d’entre nous jamais n’aurait supposé qu’Allah bienfaisant l’avait placée... Merci... Je te devais cinq douros pour l’impôt. Garde-les. J’emporte les quinze autres. Merci, (|ue la bénédiction d’Allah reste sur toi ! »
Il lie faut jamais spéculer sur la s^iiuplise du Musulman. On s’exposerait à des mécomptes.
Soit comme acheteur, soit comme vendeur, soit comme travailleur, employé, soit comme employeur, il sera toujours en intellig’ence pratique. pour les affaires de toute nature, au moins l’ég'al de son associé européen. Et j’estime que cela est une garantie de succès pour le bénéfice de nos affaires avec lui. Car une fois que les conditions d’une association, minutieusement dis-cutées, sont nettement établies, et qu’il y a des autorités pour en garantir l’exécution, il vaut beaucoup mieux avoir affaire avec des gens qui ne soient pas des imbéciles. L’intelligence indigène considérée comme un élément de succès dans la part de collaboration de l’indigène avec le capital français pour la colonisation pratique du Maroc oriental ne fera point défaut.
Cependant... et votre esprit se rappelle encore un tas de légendes...
L’arabe qui déboise; la chèvre de l’arabe qui tue l’arbre; et la mauvaise charrue... (Ces légendes-là, j’ai montré dans mon livre sur l’Algérie ce qu’elles valent. Je vous y renvoie.)
Mais c’est l’arabe aussi paresseux que barbare, et faisant tirer sa charrue par sa femme...
Pour celle-ci, voici. Cela n’est pas imputable aux arabes. Car du temps de Pline, et c’est mon
ami M. Rivière, le directeur du jardin d’essai d’Alger qui a lu cela dans les livres de Pline, les femmes de l’Afrique du nord tiraient déjà la charrue... Puis, dans les régions où il y a assez d’animaux pour cette besogne, précisément au Maroc oriental, je ne crois pas que beaucoup de femmes s’y emploient. J’ai parcouru tout le pays au moment des labours. Nulle part, je n’ai vu une femme à la charrue.
Lorsqu’un peuple vit sur une terre maigre et qu’il ne fait point de commerce, il n’a pas besoin de bêtes de somme ; il en a peu ; il n’en a point; et alors il faut bien que la femme aide l’homme au labour. C’est pourquoi Pline a vu, c’est pourquoi l’on voit encore des femmes tirer la charrue dans certaines régions de l’Afrique du Nord... et même ailleurs.
Mais quand un peuple vit sur une terre fertile ; quand la nourriture y est facile, même pour les bêtes; et quand ce peuple fait du commerce, a la pratique des marchés éloignés, par conséquent des transports, alors ce peuple a des ânes, ce peuple a des mulets, ce peuple a des chevaux, et la femme n’est pas obligée d’aider l’homme au labour. C’est pourquoi dans mon voyage au Maroc oriental j’ai pu voir sur le creuser des sillons mille charrues sans que nulle femme y fut attelée. 11 n’y a rien de musulman ni d’arabe dans
ces faits. Il y a des conditions économiques. Voilà tout. Nous voyons bien toute l’année à Paris, pendant les « quatre saisons » des femmes attelées... Gela ne veut tout de même pas « dire » que le Parisien, civilisé de religion chrétienne et de race « caucasique » soit un être paresseux au point que l’on ne doive employer de l’argent à faire des affaires chez lui.
Beaucoup de gens même pensent le contraire, car la main-d’œuvre féminine mise sur le marché du travail cela permet de payer moins cher la main-d’œuvre masculine, etc..., etc... Donc le fait, s’il était vrai que l’arabe force les femmes à travailler plus que des bourriques, loin d’éloigner les capitaux du Maroc oriental, devrait au contraire les y attirer*. La paresse barbare de l’arabe, en ce cas, serait un argument non point contre, mais pour une association de travail avec lui, car il a toujours plusieurs femmes...
Ne parlons donc plus de cette légende. Vous savez maintenant ce qu’elle vaut.
Mais vous croyez tout de même encore cet indigène incapable de devenir Passocié agricole, dont le concours vous serait nécessaire, pour qu’une production agricole considérable vint donner du fret à vos voies ferrées, à vos ports, à vos navires, etc., etc..., parce que vous lisez, parce que l’on vous dit, « un peu partout )) que
UNE AEGÉRrE NO U VE 1. LE
la paresse et la bêtise de cet indigène en matière d’agriculture sont aussi invétérées et incurables Fune que l’autre ; que la preuve est faite en Algérie, en Tunisie, où malgré l’exemple de nos procédés perfectionnés il s’obstine dans la routine; que, notamment il ne peut se décider à supprimer de ses champs les cailloux et les jujubiers.
Eh bien ! ce revêtement de cailloux, ces touffes dejujubi ers, loin de prouver bêtise et paresse, démontrent la sagesse d’observation et la prudente prévmyancè du paysan indigène.
Et encore ne souriez point en supposant qu’ici je m’abandonne au doux plaisir de cultiver paradoxe inédit, pour faire briller mon bon sens de paysan au repoussoir de la bêtise du commun de nos écrivains bourgeois, qui répètent, sans les pouvoir contrôler, toutes les âneries encours dans les milieux sorboniques... et autres.
C’est un colon paysan qui m’a fait comprendre Futilité du caillou sur les champs. M. de Zalewsky ancien légionnaire est colon à Port-Say. Il possédait un domaine à Forée des gorges du Kiss. Il fut même pillé par les marocains au pre-* mierjour delà guerre des Beni-Snassen. Et j’ai vu une lettre du bureau arabe de Marnia le priant de ne plus importuner par des sollicitations le commandant supérieur, car ce colon ruiné par la guerre, et peu fortuné, demandait à quelle date
il pouvait espérer toucher la part (rindemuité à laquelle il avait droit. 11 aurait inùiiie dû ajouter ce qu’il ne fit point, que les Beni-Snassen ayant payé plusieurs centaines de mille francs de rançon, l’équité ordonnait qu’avant tout autre emploi l’autorité militaire qui toucha cette rançon y prélevât les sommes nécessaires pour indemniser les colons... dans la nécessité. Mais le commandant supérieur de Marnia aurait sans doute vu dans cette opinion la critique des actes de l’autorité militaire en matière d’administration, voire de comptabilité, et le colon peu fortuné qui se permettrait pareil crime de lèse-majesté, n’aurait plus qu’à suivre le conseil de Tolstoï, c’est-à-dire à s’en aller, pour ne pas éprouver les pires calamités. Ce n’est d’ailleurs point de iM. de Zaleswsky, non plus que des autres colons pauvres que je tiens cette histoire du Bureau arabe, traitant comme d’importuns mendiants les colons qui réclamaient tout simplement leur dû. C’est Louis Say qui me l’a contée. Car lui aussi fut pitoyablement traité lorsqu’il réclamait, non des indemnités de pillage marocain, mais le paiement des dépenses faites chez lui par les troupes françaises pendant la guerre. Il sut d’ailleurs répond i*e <( ce que de droit ». Car il peut agir en indépendance, luxe absolument défendu aux colons pauvres. J’espère que M. Shneider de
UNE ALGÉETE NOUVELLE
la Compagnie Marocaine aura su répondre aussi comme il convenait si le Bureau arabe de Marnia s’est également permis de le traiter en solliciteur importun pour des réclamations relatives à l’indemnité de pillage de sa fabrique de crin végétal à Bab-el-llassa.
Mais voilà, direz-vous, trop de pierres dans le jardin des Bureaux arabes, quand le propos c’était plus modestement les cailloux sur les champs des arabes. Vous avez raison. ,
Donc M. de Zalewsky est un colon de Port-Say. Je me promenais avec lui sur les bas plateaux qui bordent la vallée de l’Oued-Kiss. On parlait semailles, labours. Je montrais le coutumier revêtement de cailloux, qui, sous l’éclat du soleil, après la pluie, sur la magnificence des velours bruns et des satins rouges de la terre grasse, apparaît comme un semis de gemmes dans un immense écrin. bit mon sourire disait le préjugé... « Mais non, répondit M. de Zalewski, ces pierres ont leur raison d’être là. Si les indigènes ne les enlèvent point, c’est qu’ils en ont reconnu futilité.
Grâce à l’humidité qu’un nombre suffisant de pierres (cependant pas trop grosses, ni en quantité trop considérable, cela se conçoit) conserve au sol par vent sec alors que la pluie tarde et que le germe jDointe, souvent la récolte est sauvée. »
Et ce brave M. de Zalewski ajouta :
— (( Les arabes sont des bandits, monsieur, mais pas des idiots. »
Quelques jours après, do passage à Alger, je rapportais cette conversation à mon vieil ami, M. Rivière.
— « En ellet, me répondit réminent directeur du jardin d’essai, les cailloux ont du bon sur les cbamps... quand ils ne les transforment point en carrières... et la tbèse de votre colon se trouve exposée dans un travail de l’ingénieur Dessoliers (de Ténès) sur l’bydrologie algérienne. »
Quant à la « toulie de jujubiers » pour en, voir l’utilité, la nécessité, point besoin que l’on soit colon expérimenté ni savant ingénieur. 1 l suffit de considérer quelques faits.
— Tous les paysans, meme raral)o, ont besoin de feu pour cuire leur soupe et leur galette.
— Tous les paysans, môme l’arabe, ont besoin de ramilles pour enclore et protéger contre leurs bêtes les carrés de cbamps où pointent les jeunes pousses...
— Dans les plaines, sur beaucoup de plateaux, dans beaucoup de vallées en Algérie-Maroc il y a peu de forêts.
— Grâce au principe de la propriété, fort observé,çle combustible et les ramilles dont Tindigène a besoin, doivent être pris sur les champs
UNE ALGÉliiE NOUVELLE
de l’indig'èiie quand cet indigène ne possède pas une forêt, car il n’est pas assez riche pour commander aux marchands de la ville, souvent lointaine, des expéditions de charbon.
p]t maintenant, si vous raisonnez un peu, vous comprendrez facilement pourquoi l’indigène respecte pieusement, aujourd’hui, comme il y a mille ans, dans son champ, la toulfe de jujubiers... C’est tout bonnement que sa dignité, ne lui permet point de manger froide la soupe, car il sait que non chaude une soupe serait pâtée pour chiens. Pit vous connaissez... de reste... le mépris qu’il jirofesse à l’égard des chiens.
Au Maroc oriental, dans les plaines où l’indigène a besoin de la touffe de jujubiers, il ne l’arrache pas; dans la montagne où il n’en a pas besoin, il l’arrache.
L’agriculture, dans les vallées des Beni-Snassen, où le besoin la veut intensive, et non plus extensive comme dans la plaine, est faite avec autant d’intelligence que dans n’importe quel autre pays.
La main-d’œuvre intelligente, sans qu’il soit besoin de faire appel à l’espagnole, ne manquera point sur place au capital français qui voudra s’employer dans l’agriculture intensive des grandes plaines.
ïnlelligentc ne suffit point. Il la faut de plus non paresseuse.
Ici encore les faits répondent.
Édia{jue année une cinquantaine de milliers de marocains vont 'dans la province d’Oran où sans eux les travaux pénibles de l’agriculture ne seraient point faits, ou bien coûteraient beaucoup plus cher.
C'est grâce à la main-d’œuvre marocaine que les terrassements de la ligne de cbeinin de fer de Tlemcen à Marnia sont faits sans ruiner leur entrepreneur. Eb bien! cette main-d’œuvre marocaine que l'on se procure intelligente, non paresseuse et de salaire modéré dans la province d’Oran, en admettant que la population locale ne la fournisse point en quantité suffisante au Maroc oriental, bien évidemment on l’y recevra demain des autres parties du Maroc, avec autant, sinon plus de facilité qu’on ne la reçoit aujourd’bui en Oranie.
Quand on en aura besoin, et suivant le nombre dont on aura besoin, les travailleurs indigènes ne feront jamais défaut à l’employeur. Celui-ci ne sera jamais obligé d’employer la rnétbode indiquée sous le nomde(( coercition au travail » par M. Saint-Germain dans la Dépêche Coloniale du 4 décembre 1905. Il n’aura qu’à les payer. Le marocain est sur ce point comme tous les bom-
mes... sénateurs y compris. Il veut être payé quand il travaille.