I. — Le nombre des indigènes qui habitent les régions
fertiles.
D’après le service des affaires indigènes d’Oudjda il n’est que de 88,000 habitants.
C’est dire que ces plaines des Ouled Mansour, des Triffas et d’Angad, que cette région montagneuse des Beni-Snassen et l’antique cité commerciale d’Oudjda, offrent une suffisante matière à la colonisation européenne pour que cette colonisation puisse être pratique. La terre peut y faire vivre par une exploitation bien ordonnée dix fois plus d’habitants qu’aujourd’hui. Et je ne parle pas de l’industrie minière.
Jadis, alors qu’il y avait un grand courant commercial à Oudjda, la ville des marchands, avec Tlemcen d’un côté et la mer de l’autre, alors que l’autorité des pachas et du sultan était effective, et que la paix bienfaisante régnait sur ces riches contrées, la population des plaines était beaucoup plus nombreuse qu’aujourd’hui.
Telle (( fraction » des Ouled Mansour qui possède une seule tente en avait alors plus de dix. Me montrant au piquet un seul cheval maigre et vieux, le jeune chef d’une de ces familles, non sans mélancolie, me disait :
(( Il y avait ici autrefois beaucoup de nobles bêtes et beaucoup de fiers guerriers. » ™- (( Et de laboureurs ? lui ai- je demandé. ))
— « Voyons! a-t-il répoiilu. souriant cette fois, tu sais bien que chez nous, dans les tribus, laboureur et guerrier c’est la même chose. Un mauvais laboureur ne pourrait être un bon guerrier, car on n’est un bon guerrier que lorsqu’on défend sa moisson. Vois les gens du Sultan qu’on voudrait guerriers sans qu’ils fussent laboureurs. Ils gardaient la ville d’Oudjda. Ils coupèrent six mille oliviers dans les jardins pour se chauffer... Et ils ne purent même pas défendre Oudjda... ))
Je vous fais grâce de ce que me dit encore le jeune chef de famille des Ouled Mansour, au moins sur le propos du militaire, car cela pourrait être désagréable au juger de quelques lecteurs. Mais je m’en voudrais de taire ce qu’il ajouta sur le propos du laboureur, et ce fut :
(( Oui, nous aurons encore beaucoup de chevaux, beaucoup d’hommes et sur notre terre où de tout temps ont mûri les plus beaux épis du Maroc, nous verrons encore les moissons dorées. Que vous nous donniez la paix, cela vous est possible puisque vous êtes les forts et nous ferons ici, à gauche du Kiss, exactement ce que ton ami vient d’y faire à droite. Tu as vu les jardins de Port-Say, tu as vu les fontaines, les puits et les séguias de Port-Say. Tu as vu les champs de Port-Say. Tu pourras voir en aussi riche, en aussi beau tout cela chez nous... et la descendance de Mansour à nouveau sera grande, à nouveau sera nombreuse. »