CHAPITRE XXXVIII
Sar le commerce du Maroc oriental.
Tous les Marocains emploient pour leur vêtement des cotonnades.
Tous les Marocains emploient pour leur nourriture des farines, semoules et pâtes, de Phuile épurée, du café, du thé et du sucre.
Ils ont tous besoin de savon, de bougies et de pétrole.
Il y a dans le Maroc oriental ainsi que nous Pavons délimité une centaine de milliers de Marocains. Il y en a trois fois plus dans les régions avoisinantes qui composent la clientèle commerciale d’Oudjda.
Bien sûr, on pourrait sur le propos de leur capacité d’achat paraphraser le vieux dicton rabelaisien sur les heures normales du manger : <( Le riche quand il a faim, le pauvre quand il a de quoi ». Le riche marocain achètera des pièces
de cotonnade et de mousseline quand il aura besoin de renouveler sa toilette, et le pauvre seulement quand il aura de quoi payer cet achat.
La question est que les 400.000 marocains d’aujourd’hui qui composent la clientèle naturelle du commerce d’importation marocaine par le port français du Maroc oriental aient tous « de quoi )) payer leur consommation normale. Et cela peut être assuré par Tordre et la paix que nous établissons dans le pays. Sans autre action que celle de la bonne police, chose possible si Tautorité est confiée au représentant des affaires étrangères, les habitants actuels du Maroc oriental, avec leurs moyens actuels peuvent obtenir de leur terre une production capable de payer en sa part exportée une consommation d’importation de nature à leur permettre de bien vivre tous. Une bonne police et dès à présent, sans nul autre effort, nous avons pour no» cotons, nos farines, nos semoules et nos sucrent 400.000 marocains capables d’en consommer à leur besoin, à leur faim, car ils auront « de quoi » les payer.
Lorsque la colonisation pratique augmentera la production du Maroc oriental, (si l’on a pris soin d’organiser cette colonisation pour que le débouché maritime en soit sur territoire français, c’est-à-dire à Port-Say, et non sur terri-
UNE ALGÉIUE NOUVELLE
luire hispano-allemand, c’est-à-dire au Cap de l’Eau et à Melilla), la consummation de l’importation française augmentera parallèlement.
Il ne se produira point le môme phénomène que celui qui ennuie la province d’Oran dans ses rapports avec le Maroc.
En elfet, l’Oranie achète au Maroc beaucoup plus qu’elle ne lui vend. Si bien que le Maroc prend de l’argent régulièrement chaque année à l’Oranie et l’appauvrit d’autant. Chaque année les 50.000 marocains qui travaillent dans la province d’Oran emportent de l’argent et non de la marchandise.
Chaque année les milliers de marocains qui amènent des bestiaux sur le marché de Marnia emportent beaucoup plus d’argent que de marchandises.
Le président de la Chambre de commerce d’O- ^ran dans un de ses rapports sur l’exercice 1905 disait :
' « Les achats que font chez nous les marocains ne font pas, à beaucoup près, la contre-partie de l’argent que nous leur versons pour les objets qu’ils nous fournissent. Mais ce qui rétablit l’équilibre de notre crédit c’est que la Colonie écoule ses achats en dehors et que sa circulation monétaire trouve ainsi à combler le déficit que lui cause cette situation anormale qui existe de-
puis de longues années, mais qui tend cependanl à s’améliorer. »
Kli bien! sur ce point, comme d’ailleurs sur beaucoup d’autres l’honorable président de la Chambre de commerce qui était alors M. Giraut, je crois, fait erreur.
Pour que « l’équilibre du crédit « fût normalement, sainement, pratiquement rétabli, de toute évidence il faudrait que l’exportation de l’Algérie balançât les importations.
Or il n’en est rien. L'Algérie achète plus qu’elle ne produit, plus qu’elle ne vend. Ce qui rétablit l’équilibre de son crédit c’est les subventions métropolitaines. C’est les soldes de l’armée. C’est les dépenses pour le Sud. Ce fut les dépenses pour le Maroc. C’est les garanties d’intérêt. C’est les primes delà marine. Etc..., etc...
Mais ne généralisons point. Demeurons sur le propos du Maroc, et du rapport Giraut.
Si (( la situation anormale qui existe depuis de longues années tend à s’améliorer » c’est uniquement grâce à Port-Say. Et elle ne sera complètement améliorée que lorsque tout l’échange commercial entre le Maroc et l’Algérie se fera à Port-Say. Et encore une fois il n’y a qu'à regarder une carte pour comprendre cela.
Si l’on veut assurer la balance commerciale
entre le Maroc et l’Algérie, partant avec la
France, il faut en évidente logique établir le grand marché d’échange dans un port et le plus près de la frontière du Maroc, sur la frontière même. Le marocain trouvera là notre marchandise française au plus bas prix possible, et comme le transport de la sienne coûte moins cher à lui qu’à nous, l’échange se fera dans les meilleures • conditions de bénéfice français.
Encore une fois un instant consacré à l’examen de la carte est suffisant pour que la vérité de ce que j’énonce apparaisse en lumineuse évidence.
Et pour terminer ce chapitre sur le commerce du Maroc oriental je ne dirai plus qu’une des visions de mon récent voyage. A Oudjda. Sans doute je devrais montrer l’animation des marchés de la frontière et de ceux des plaines et -de ceux de la montagne... Evidemment il y aurait là riche matière à descriptions vivantes, pittoresques et je pourrais me souvenir que, dans mes nombreux métiers, figure celui d’aligneur de phrases jolies, pour faire surgir ici le grouillement ensoleillé des foules dans le bruit...
Mais à quoi bon ? L’essentiel n’est-il point que vous sachiez ceci.
Dès maintenant il y a quatre cent mille consommateurs pour notre commerce dans le Maroc oriental. En peu d’années la colonisation
pratique du pays portera ce nombre à quatre millions. \
Et voici ma vision, d’Oudjda.
Dans la Caseria j’ai vu la colonie commerciale de Carthage.
Tous les écrivains qui ont traité du Maroc ont répété la classique phrase que Carthage avait essaimé au Maroc. Des voyageurs, comme le célèbre H. M. P. de la Martinière à qui la République doit sa méconnaissance officielle des réalités marocaines, après avoir copié des textes anciens pour dire le rôle des Carthaginois au Maroc, n'ont cherché trace de ce rôle que dans le caillou, que dans les monuments. Aucun n’a songé aux réalités vivantes. L’héritage de l’homme ce n’est point dans la pierre; c’est dans l’homme. Nul n’a vu la descendance des colons de la grande république du commerce où elle est, dans le commerce marocain, dans l’organisation commerciale du Maroc, dans les commerçants du Maroc.
Ce fait qui domine l’histoire du Maroc, la durée et la puissance des fédérations de commerçants comme celle des Fazis n’a rien dit à la bande d’aveugles qui ont étudié le Maroc. Cependant ils portent le sombre manteau de Carthage, les marchands qui sourient en voyant les féodaux et les religieux se battre au Maroc...
Et si la ville d’Oudjda subsiste alors qu’autour d’elle ont été ruinées toutes les villes politiques, toutes les villes militaires, c’est qu’elle est un comptoir colonial de ces Fazis, dans les veines de qui, très pur, coule encore le sang de Carthage.
Et voilà le fait important pour notre action commerciale dans le Maroc oriental.
J’ai montré plus haut que l’associé indigène pour l’agriculture et les durs travaux de la terre on le trouverait.
L’associé intelligent pour le commerce on le trouvera de meme.