‹ Une ambassade au MarocChapitre 22 sur 23 · L'école · texte numérisé non relu

L'école

UNE AMBASSADE AU MAROC. 313 avec le costume de la jeune fille; j'aurai un pistolet sous mes vêtements; vous vous embusquerez autour du palais ; quand Mechäal $’approchera de moi, je le tuerai et, au bruit de la détonation, vous arriverez immédiatement en criant : « Ben-Mechäal est » mort! vive Moula-Rechid ! » Moula-Rechid était jeune, il était beau, il n’avait point encore de barbe ; le déguisement lui fut aisé. Il visa Mechaâl au cœur, le pistolet partit, le tyran tomba foudroyé. En apprenant cette nouvelle, la population de Fès et de Taza, qui était lasse de la domination du juif, poussa l’exclamation : Allah 1encer Moula-Rechid ! (Dieu donne la victoire à Moula-Rechid!) Et celui-ci .devint sultan du Maroc. En souvenir de l'appui que lui avaient prêté les tolba, une fête commémorative s’est perpétuée depuis cette époque, fête dans laquelle, comme je l’ai dit, les étudiants sont associés en apparence au pouvoir de l’empereur. Pour faciliter, en outre, les études de ses anciens condisciples, Moula-Rechid créa une magnifique zaouia, qui subsiste toujours et qui s'appelle la Medrena-Rechidia. Il existe à propos d’elle le dicton suivant : El nagr min Allah oua min el arba’in /(Avec l’aide de Dieu et le corps d'armée des quarante!) contre-partie de la phrase sacramentelle : « Avec l’appui de Dieu,

la victoire est promise, porte cette nouvelle aux

musulmans ! (El naçr min Allah ou fatihna garibou, ou bechcher el mouminina!) »

Naturellement, la légende ajoute encore que Moula-Rechid épousa la jeune fille qu'il avait délivrée. Ainsi finissent les romans, ainsi s’écrit l’histoire chez les Arabes. Je doute fort que les choses se soient passées comme on le raconte dans la fêle des tolba. Moula-Rechid, né d’une affreuse négresse et féroce autant que peut l'être un mulâtre, commença par asseoir son autorité sur le Tafilet à l’aide d’une série d’expéditions et d'aventures sanglantes ; c'est seulement lorsqu'il en fut maitre assuré qu’il établit et consolida sa puissance dans le bassin de la Mouloua et dans le Riff, qu’il passa à Taza et finit par s'emparer de Fès à l’aide d’une surprise. Nous avons vu qu'il faisait le siège de cette ville, lorsque Roland-Fréjus fut expédié en ambassade auprès de Louis XIV, et que la présence des ambassadeurs du plus grand prince de l’Europe contribua à en amener la reddition. Le gouverneur de Fès-Bali fut immolé quoiqu'il eût livré ses trésors; celui de Fès-Djedid subit le même sort, en refusant de déclarer où il avait enfermé les siens. Pour obliger les femmes à lui donner l'argent qu’elles possédaient, Moula-Rechid les fit approcher d’un coffre à l’ouverture duquel leurs mamelles furent placées; puis il monta

UNE AMBASSADE AU MAROC. 315 sur le couvercle et arracha ainsi les aveux qu'il désirait.

Il y a loin deces mœurs-là à la pitié chevaleresque que la légende lui prête pour la malheureuse fille de la cherifa! Les caïds des environs de Fès ne se sentaientpas de taille à résister à un conquérant aussi féroce, 1ls se soumirent. Le seul épisode romanesque de cette conquête brutale, c’est le mariage de Moula-Rechïd, qui épousa une fille de l’un de ces caïds, nommé Loueli, laquelle prit sur le cœur de son époux assez d'influence pour tempérer son atrocité naturelle. Si Moula-Rechid créa une medreha et s’intéressa au progrès des études, il n’en est pas moins vrai que, sous la dynastie fondée par lui, la décadence intellectuelle du Maroc n’a pas cessé un instant de faire les plus rapides progrès. C’est pourquoi l’histoire des origines et du règne de cette dynastie est encore plongée dans une obscurité profonde. Aucun écrivain arabe de quelque notoriété ne l’a retracée, et l’Europe n’en sait guère que ce que lui en ont appris les récits peu dignes de foi des voyageurs et des écrivains étrangers. Il existe pourtant à Fès des ouvrages encore inconnus qui, malgré leur médiocrité, doivent contenir de précieux renseignements sur les révolutions intérieures du Maroc en ces deux derniers siècles. M. Féraud

en a recueilli un qui fait suite au Rouh-el-Kartas, il se propose de le traduire ; ce sera un véritable service rendu à la littérature historique, si pauvre pour tout ce qui concerne le Maghreb contemporain.

À partir du xvir° siècle, il ne reste plus rien, en effet, des sciences, des lettres et des arts du Maroc. Un seul écrivain, Makkari, brille encore dans la première moitié de ce siècle; mais, s’il avait achevé ses études et travaillé longtemps à Fès, la persécution l’en chassa, et c’est en Égypte qu’il dût passer les années les plus fécondes de sa vie. Quand je cherche à m'expliquer comment un pays, jadis si élevé dans toutes les connaissances humaines, a pu tomber aujourd'hui si bas, qu’il est à tous égards le dernier des pays musulmans, je ne puis en trouver d'autre raison que l'influence constante du Soudan, qui s’est exercée sur lui depuis la conquête musulmane. Toutes ses dynasties sont venues du Soudan, et toutes ont trainé après elle, avec des troupes nombreuses dont le sang nègre a alourdi le sang arabe et berbère des Marocains, des cheiks fanatiques qui ont piétiné sur la civilisation jusqu’à ce qu’ils l’aient complètement anéantie. Lesrévolutions marocaines ont toujours été des révolutions, ou plutôt des réactions religieuses. Quand le Ma-

ghreb, cédant à l'attrait du progrès, s’est laissé affaiblir par les mœurs plus douces qui en résultent, quand il s’est livré aux délicatesses de l'esprit qui émoussent la barbarie des courages, quand sans arriver jamais au scepticisme de la science, il s’est peu à peu relàché de ce que la discipline de la religion avait de trop étroit, de trop déprimant pour les intelligences, il s’est toujours trouvé, versles bords du Niger, quelques marabouts strictement orthodoxes, appartenant plus ou moins à la race de Mahomet, pour soulever les éléments sauvages et belliqueux qui s’agitent dans ces tristes contrées et pour les lancer vers le Nord. Sous les pas des envahisseurs, qui ne se sont pas arrêtés en Afrique, qui ont souvent passé la Méditerranée, la fine et charmante civilisation d’Espagne s’est écroulée. Mais, quand le flot musulman, refoulé par les armées chrétiennes, a été rejeté de l’Europe, ce qui avait eu lieu sur un plus grand théâtre a continué de se produire sur le théâtre encore vaste du Maroc. C’est du Tafilet que sont venus, avec leur cortège ordinaire, les sultans actuels. Ce qu’ils ont fait du Maroc est à coup sûr douloureux à contempler. Il n’y a plus rien dans ce pays qui rappelle le passé. L'industrie n’y est pas moins morte que le reste. Quand on

parcourt les bazars du Caire ou de Tunis, on est

charmé de l’habileté des ouvriers, du goût et de l'élégance des artisans, des qualités ingénieuses et imprévues qu’ils ont conservées jusque dans la décadence de leur race. Les bazars du Maroc, à part quelques broderies qui répètent à satiété des modèles anciens, ne présentent que des objets parfaitement grossiers. L'industrie de Rbat’ elle-même perd de plus en plus l’art des dessins compliqués et des colorations heureuses qui faisaient le mérite des tapis marocains. Mais la déception devient plus vive lorsqu'on passe de l’industrie aux arts et aux sciences. L’architecture y gâte les décorations d’autrefois en les entassant les unes sur les autres avec un mauvais goût révoltant. Pour les sciences, encore une fois, il n’y en a plus trace. On rencontre au Caire, en Syrie, en Tunisie, beaucoup d'hommes qui, malgré leurs préjugés, ont réellement quelque instruction. Au Maroc, l'ignorance est si universelle, qu’on en est rapidement écœuré. Les causes qui ont amené la décrépitude de la Turquie ont agi là avec plus d'intensité encore , la théocratie a tout étouffé sous elle ;et, comme elle se retrempait sans cesse dans la barbarie du Soudan, elle a été absolument invincible; elle n’a pas rencontré de résistances, ou elle les a brisées avec une violence dont on reconnaît la trace dans les ruines amoncelées partout.

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