DINERS OFFICIELS
Nous étions prévenus qu'après la réception du sultan nous allions assister à une série de diners officiels, qui font partie du cérémonial obligatoire de toutes les ambassades européennes au Maroc. Quoique pleins d’une juste méfiance envers la cuisine indigène, nous ne pouvions nous refuser à des invitations qu’il eût été malséant de repousser. C'est chez le sultan lui-même que devait avoir lieu le premier de ces dîners ; je dis chez, mais non pas avec le sultan. Le sultan est un trop grand saint pour manger et boire en compagnie d’infidèles. II se horne à se faire représenter auprès d'eux par des personnages de son entourage. Ce n’est même pas dans un palais impérial qu’à lieu le repas ; c’est
dans un des nombreux jardins qui en dépendent. En général, on se rend à quelque distance de la ville, au grand parc dont la résidence d’été de Moula-Hassan est entourée. Mais, comme la saison était très avancée au moment où nous nous trouvions à Fès et que la chaleur commençait à devenir accablante, on se contenta de nous conduire sous les murs de Fès-Djedid, au pied même du Mellah, dans une sorte de bois d’orangers, de citronniers et de grenadiers, où toutes les herbes folles du printemps poussaient en liberté sous la voûte verte des arbres. Les bluets, les coquelicots, les boutons d’or, les pàquerettes, les fleurs des champs les plus variées, mélées aux rosiers et aux jasmins et surchauffées par un ardent et humide climat, s’élevaient avec une telle vigueur de croissance qu’elles atteignaient les fleurs des orangers, des citronniers et des grenadiers, se confondant avec elles. C'était un fouillis inextricable et charmant. 11 me semblait entrevoir un coin de ce jardin enchanté, de cette forêt vierge du Paradou que l'imagination puissante de M. Zola a transplantée, du pays des rêves, dans la prétendue réalité d’une campagne française et naturaliste. Nous avions peine à y pénétrer à cheval, tant les branches nous fouettaient le visage, tandis que la végétation d’en bas s’accrochait aax jambes de nos
montures. C’est au milieu de ce fourré impénétrable et multicolore qu’on avait dressé des tentes pour nous recevoir. Nous nous y établimes à l'ombre, sinon à la fraicheur. Autour de nous, notre escorte, répandue dans la verdure fleurie, y produisait ces effets si chers aux peintres contemporains : les jaquettes rouges des Arabes, les robes blanches des mechouari tachaient vigoureusement le paysage, dont la teinte générale, uniformisée par la lumière du midi, semblait être un indéfinissable mélange de vert doré et de bleu violacé. Les groupes se formaient et se déformaient sans cesse. Tout le monde semblait se presser pour nous servir. Néanmoins, plus on se pressait, moins on allait vite, ainsi qu'il arrive toujours en Orient et en Afrique, où le mouvement ne semble fait qu’en vue d’entraver l’action.
Après une longue attente, nous vimes pourtant arriver le dîner du sultan. Il était porté solennellement par une longue file de nègres à la tête desquels marchait, un bâton à la main, avec la taille et la prestance d’un tambour-major, le caïd el-mechouar. Arrivés près de nous, sur un ordre de ce dernier, tous les plats furent mis à terre : placés sur une sorte de plateau de bois à bords très élevés, on avait disposé au-dessus d’eux un couvercle
en paille ayant tout juste la forme d’un cône très pointu. Ce couvercle se nomme ghafa; il est parfois décoré de broderies et recouvert de velours. Quand tous les plats furent à terre, le caïd el-mechouar, d’une voix retentissante, déclara à l’ambassadeur, au bachadour, comme il disait en son patois marocain, que le sultan lui envoyait les produits les plus fins de sa cuisine et le priait de les accepter de bon cœur et de bon appétit. Puis, ayant terminé son discours, il fit un signe avec le bâton qu'il tenait fièrement à la main, et chaque nègre, prenant son ghata par la pointe, nous montra le plat qu’il recouvrait. Affreux spectacle dont je garderai longtemps le souvenir ! Qu'on se figure une série de fricassées de moutons et de poulets préparées au miel, au sucre, au sirop, aux fruits, à toutes les horreurs imaginables et inimaginables' A part un plat de méchoui, c’est-à-dire de mouton rôti, et un plat de couscoussou, il suffisait de voir tout le reste pour perdre à jamais le désir d’être invité à diner par un sultan du Maroc. Encore le méchoui était-il déplorablement graisseux et, quant au couscoussou, lequel aurait été meilleur, le malheur voulut qu’il fût tout à fait gâté pour nous par la maladresse de celui qui le servait et qui, en ayant laissé tomber une partie dans ses mains et dans ses manches,
trouva fort à propos de secouer mains et manches sur le plat pour que rien ne s’en perdit. C'est la règle, paraît-il. Quand on porte le couscoussou, on doit toujours avoir soin d’égoutter ses mains sur le plat de manière à prouver qu’on n’en dérobe pas une seule miette aux convives. Nous nous serions tous passés d’une aussi stricte probité. Je dois dire que la cuisine du sultan est la plus médiocre que nous ayons goûtée au Maroc. De tous les diners que nous y avons faits, le sien était celui qui avait le moins d'apparence et qui, dans la réalité, valait le moins. Est-ce volontairement qu'il traite ainsi les Européens, ou n'est-il pas plus difficile pour lui-même ? La seconde hypothése me paraît la plus probable, car il ne saurait avoir aucun intérêt à se montrer moins civil que ses ministres et les hauts dignitaires de sa cour. Nous eûmes bientôt fini de voir défiler des plats auxquels les plus hardis d’entre nous n'avaient pas le courage de toucher. La chaleur était accablante:; nous nous étendînes sur des tapis à l'ombre des arbres, tandis que des serviteurs du palais nous apportaient de l’eau de roses et de l’eau de fleurs d'oranger pour en répandre sur nos cheveux, sur nos barbes, sur notre corps tout entier. Comme ils sont vêtus de robes flottantes, les indigènes ont, en effet, l’habitu le de se verser des
eaux odorantes dans le cou, dans les manches, partout. Ils aiment à s’en imprégner aussi complètement que possible, et ne jugent pas qu’un festin puisse se terminer sans ces douches parfumées.
Le diner du sultan nous avait modérément intéressé; celui du grand vizir nous produisit, au premier abord, un effet tout différent. J’ai dit que le vizir possède une immense fortune. Aussi habitet-il un véritable palais, situé au versant d’une colline disposée en gradins, où un grand jardin descend en étages jusque dans la vallée. Chacun de ces étages forme une large terrasse, dont le milieu est occupé par une plate-forme en mosaïque et dont les côtés sont recouverts de plates-bandes qui combinent heureusement l’utile et l’agréable, le jardin d'agrément et le potager. A côté de superbes rosiers et d’orangers fleuris poussent des carrés de persil pour les sauces et de menthe pour le thé. Le palais s'élève à peu près au milieu du jardin. Derrière lui, des terrasses se poursuivent jusqu’à l’enceinte de la ville et à la forêt verte qui l’entoure. Là sont construits des kiosques bons à bien des usages, avec des portes mobiles qui s’ouvrent dans tous les sens, de manière à ce qu’on puisse recevoir la brise de quelque point de l’horizon qu’elle souffle, avec des divans pour s'étendre, avec des pendules euro-
péennes pour rappeler la civilisation. La vue dont on jouit de ces kiosques est délicieuse : on a sous ses pieds presque tout Fès-Bali, dont les terrasses, sans cesse remplies de femmes, ont un mouvement et une coloration dont on ne se lasse pas; la ville s'étend dans la vallée, puis remonte sur la colline qui fait face, et se termine par la porte triomphale de la mosquée El-Andalous, qui, nulle part, ne produit un plus spendide effet. C’est dans ces kiosques qu'on reçoit les amis ; c’est là aussi qu’aux heures chaudes du jour on se livre aux douceursdelasieste; c'est là, enfin, si l’on veut, qu’on peut goûter tous les plaisirs que comporte la vie d'Orient. Le palais du grand vizir est magnifique, bien que d’une architecture trop moderne. On y entre par une porte en ogive extrêmement élevée, au-dessus de laquelle un grand panneau de faïences couvertes d’arabesques brille aux regards. Devant la porte, sous un kiosque ajouré, coule un jet d’eau à plusieurs branches. Le grand vizir nousattendait debout, sous cette porte, en costume d'intérieur, sans turban, mais le front enveloppé d’un haïk transparent qui retombait sur ses épaules et l’enveloppait jusqu'aux pieds. Il tenait à la main un éventail de plumes, dont il se servait surtout pour se donner une contenance. Quand nous
fûmes tous arrivés, il prit M. Féraud de la main qui
restait libre et l’introduisit dans une salle monumentale, au rrilieu de laquelle la table était dressée. C'est une salle très longue, décorée avecle luxe le plus fastueux, sur les deux côtés de laquelle s’ouvraient deux autres petites salles dont le plancher était un peu plus élevé et qui se terminaient ellesmêmes par une sorte d’estrade surmontée d’un arc en ogive souverainement élégant et gracieux. Le grand vizir se plaça au bord de cette estrade, fit asseoir M. Féraud à côté de lui, mais pas sur l’estrade, de manière à le dominer quelque peu, au milieu d’un groupe composé de ses principaux secrétaires et des grands dignitaires de l’empire. Tous étaient, comme le grand vizir, vêtus avec ane recherche évidente, ce qui neles empêchait point d’ailleurs d'avoir les pieds nus. Nous entrèmes à lasuitedeM. Féraud, et nous nous répandimes en curieux dans tous les sens. La salle valait la peine d’être regardée. Bien que portant l’empreinte du mauvais goût moderne, elle contenait quelques décorations imitées des époques antérieures, d’une délicatesse de dessin et d'une discrétion de couleur vraiment charmantes. Des groupes d’Arabes étaient répandus çà et là. Il y en avait de bien pittoresques. Il faut venir au Maroc pour voir encore des turbans, de vrais turbans ; non de simples foulards serrés autour de la tête, mais de
UNE AMBASSADE AU MAROC. 327 gigantesques bobines s'étendant plus loin que les ailes du plus énorme chapeau, véritables monuments de tulle ou desoie, comme onn’enrencontre plus que dans cette contrée conservatrice des vieilles mœurs de l'islam, ou, ainsi que je l’ai dit, dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme au Théâtre-Français. Lesecond caïd el-mechouar, qui venait nous chercher pour nous conduire à toutes les réceptions officielles, en portait un plus semblable à la coupole d'une mosquée qu’au couvre-chef d’un musulman. C’était un nègre à figure maigre, aux yeux perçants, à la nuque relativement fine. Son turban, d’une blancheur éblouissante, terminé par la pointe rouge de son tarbouch, formait le contaste le plus drôle avec sa peau d'ébène. Quand on n’a contemplé des types de ce genre que dans les féeries et qu’on les rencontre dans la réalité vraie, dans le monde vivant, il faut se frotter longtemps les yeux pour se persuader qu'on n’est pas le jouet d’une illusion, et que le décor qu’on a devant soi ne va pas disparaître au bruit railleur d’une musique d’Offenbach.
Après le salut et les compliments d'usage, le grand-vizir fit un geste de son éventail. Aussitôt les domestiques enlevèrent un voile de gaze qui recouvrait les tables. Nous restâmes saisis de surprise! ‘Après le dîner du sultan, nous nous attendions
encore à mille horreurs : au lieu de cela, nous crûmes un instant avoir retrouvé les noces de Gamache. Des centaines de plats étaient là serrés les uns contre les autres : des couscoussous au sucre et au beurre, des oies et des poulets rôtis, des moutons grillés et préparés de toutes les manières, puis des crèmes invraisemblables, des compotes de fruits de toutes les espèces, des gâteaux de toutes les orines, des carafes remplies d'orangeade et de citronnade, des pyramides d'amandes, que sais-je ! un spectacle à ravir les appétits les plus exigeants. Chose étrange! il y avait même des verres et des couverts d'argent pour chacun de nous, tandis que, chez le sultan, nous avions dù porter les nôtres pour ne pas boire au goulot des carafes et ne pas manger avec les doigts. Décidément le pouvoir en certains pays rapporte plus aux ministres qu'aux souverains! Nous nous mîmes à table pleins de confiance. Hélas ! la déception ne tarda pas à arriver. Tous ces mets de si belle apparence étaient empoisonnés des plus odieux parfums, des plus écœurantes sucreries. Il fallait un immense effort de politesse pour y toucher. Les plats les plus tentants ressemblaient à des mélanges de pommades et de beurre rance. Et cette ressemblance s’explique sans peine, puisque l’on met partout au Maroc les odeurs dont nous nous ser-
vons pour la pommade, et que le beurre y paraît d'autant meilleur qu’il y est plus ancien. On m’a affirmé qu’à Mogador on plaçait, dans la corbeille des nouvelles mariées, un vase de beurre de sept ans. C’est un don très prisé. Le beurre étant noir, il est d’une force à emporter la bouche : aussi en faut-il très peu pour chaque plat, et, pendant des années, le jeune ménage peut-il vivre sur ses présents de noce. Si le beurre n’a pas sept ans à Fès, son goût et sa saveur n’en sont pas moins insupportables. Tel ne paraissait pourtant point être l’avis du grand viziretdeson entouragede hautsdignitaires, qui dinaient dans un coin à côté de nous sur une petite table aussi mal servie que la nôtre l’était pompeusement. Lorsqu'un plat, après avoir circulé au rnilieu de nous, arrivait un peu ébréché sur la table des hauts dignitaires, ceux-ci se jetaient dessus avec une voracité extraordinaire. [ls mangeaient à l'arabe, avec leurs doigts, et il y en avait qui montraient untalent chirurgical de premierordre pour enfoncer leurs mains el une partie de leurs bras dans une oïe rôtie ou dans un mouton grillé, de manière à en retirer .victorieusement les bons morceaux. J'avais assisté à bien des spectacles de ce genre en Orient; mais, en Orient, Dieu merci ! on ne connaît pas le couscoussou; or, la manière de manger le couscoussou est
plus révoltante que tout le reste. On en remplit le creux de sa main et on avale de son mieux le contenu; toutefois il en reste toujours une certaine quantité, qu’ou a grand soin de reverser dans le plat pour n’en point priver ses voisins. Mème, si le diner du vizir n’eût pas été exécrable, cette petite scène nous en eût dégoûtés. Un orchestre de musiciens hurlant de la voix et raclant à tour de bras ses instruments, faisait un vacarme à ne pas nous permettre de nous entendre. Le vizir paraissait ravi de cette cacophonie ; il prenait des airs inspirés, se rejetant en arrière sur sa chaise, agitant son éventail en mesure, daignant même mêler des accents horriblement chevrotants à ceux de ses chanteurs. Il faut bien, comme on le dit, que la musique adoucisseles mœurs des hommes; car, au sortir de table, notre hôte, encore sous l’impression du concert et légèrement ému peut-être par le diner, conduisit M. Féraud sur son balcon qui dorminait le jardin du harem : « Regarde! » lui dit-il. — M. Féraud, tout surpris, s'écrie : « Mais ce sont tes femmes!— Oui, ce sont mes femmes, c’est ma famille; je veux que tu la voies : on ne doit rien avoir de caché pour un ami, et tu es tellement mon ami, que je tiens à te montrer ce que j'ai de plus précieux, ce qui fait le bonheur et la joie de ma vie. »
. Le soir même de ce diner mémorable, en dépit de la fatigue de nos estomacs et de la fatigue plus grande, si c'était possible, de nos tympans, nous dûmes en accepter un autre chez le caïd el-mechouar. Nous partimes, au coucher du soleil, d’assez méchante humeur, il faut en convenir, à la pensée de la nouvelle corvée que nous allions subir. Nous ne nous attendions pas à une agréable surprise; elle a été ravissante. Je n’ai jamais peut-être assisté à une scène plus réellement orientale que celle de notre diner chez le caïd el-mechouar. Il faisait encore grand jour quand nous arrivèämes dans sa maison. À peine en avions-nous franchi le seuil, que nous entrions dans une cour qui nous fit pousser à tous un cri d’admiration. Nous étions persuadés que les maisons de Fès étaient toutes médiocres et de mauvais goût. Nous avions sous les yeux une preuve éclatante de notre erreur, La cour du eaïd el-mechouar était très vaste, pavée de mosaïques et percée au centre d’un vaste bassin d’où s’élevaient plusieurs jets d’eau. Les murs de deux des côtés étaient pleins, mais également percés, en leur milieu, de portes ogivales surmontées d’auvents en bois sculpté et décorées de mille arabesques. À côté d’une de ces portes se voyait une de ces fontaines avec des mosaïques de faïence dont j'ai essayé de donner une
aible idée; la corniche et l’auvent, en bois sculpté, étaient de véritables merveilles qui défient absolument toute description. Des deux autres côtés de la cour, le mur s’ouvrait sur des chambres intérieures tendues de haïtis éblouissants ; au-devant de ces murs, deux colonnes, extrêmement élevées, supportaient une large terrasse sur laquelle des femmes, coiffées de hantouzes rouges, bleues, jaunes, vertes, roses, ornées de bijoux, se penchaient pour nous regarder. Les unes étaient voilées, les autres se bornaient à placer de temps en temps, devant leurs bouches, une toute petite main. Si elles étaient jolies, je l’ignore; mais, vues ainsi dans la lumière du couchant qui brillait sur leur coiffure éclatante, elles avaient quelque chose d’étrange et de fascinant, elles ressemblaient aux figures d’une séduction énigmatique que M. Gustave Moreau aime à peindre dans ses tableaux, et dont on ne sait si on les admire ou si on en est uniquement étonné. La plupart étaient brunes, et la régularité de leurs traits était irréprochable. Mais ce qui charmait en elles, c'était la grandeur des yeux noirs, exagérée encore par le k’hol et par le contraste de la petitesse de la bouche, de la finesse du nez, de la délicatesse de l’ensemble de la figure. Nous les aurions regardées longtemps, si nous n’avions craint de manquer aux
UNE AMBASSADE AU MAROC. 333 lois de la bienséance orientale. Les deux colonnes qui soutenaient la terrasse où elles circulaient étaient carrées, mais les pans en étaient coupés à la base, disposition qu’on retrouve dans toutes les maisons de Fès et de Meknès. Qu'elle soit commode pour la circulation autour des colonnes, c’est possible selle n’en constitue pas moins une faute d’architecture évidente, car elle donne à celle-ci une apparence de faiblesse à la base qui semble compromettre la solidité de tout l’édifice. Des colonnes qui deviennent plus grosses à mesure qu'elles s'élèvent, n'est-ce pas un non-sens ? Mais les Arabes ont toujours manqué, dans leurs œuvres, de logique et de raison. J’ai vu des colonnes dans les cours marocaines, qu’on avait tellement taillées et tailladées dans leur partie inférieure pour y faire des ciselures de toute sorte, qu’elles paraissaient sans cesse sur le point de tomber. Celles de la cour du caïd el-mechouar étaient loin d’avoirun aspect aussi fragile. Elles se terminaient sans chapiteau ; mais à leur sommet courait une large corniche en bois, presque plate, appliquée contre le mur, à laquelle la pluie et le temps avaient donné uneteinte gris passé d’une douceur exquise; à peine si de légères moulures, d’un ton plus vif, formaient saillies sur ses bords et en son milieu. De grandes lampes pendaient entre les colonnes, et la foule des servi-
teurs était répandue dans tous les sens en groupes colorés.
Le caïd el-mechouar nous attendait à sa porte pour nous dire son éternel : Marhaba bikoun!
(Soyez les bienvenus !) Il avait à côté de lui une de ses filles, jeune enfant de quatre ou cinq ans, qui tenait de son père des formes massives bien différentes des formes légères des femmes que l’on voyait passer, repasser et s’arrêler sur les terrasses. M. Féraud layant pris dans ses bras et lui ayant baisé la main, le caïd el-mechouar prit à son tour cette petite main dans les siennes et la baisa avecun profond respect. Le baiser de l’ambassadeur en avait fait quelque chose de sacré, même pour un père;la politesse arabe a de ces raffinements que nous n’imaginerions jamais, nous grossiers ! Nous nous mîmes à table dans une des salles qui donnaient sur la cour, et je ne sais si ce fût à cause du décor que nous avions sous les yeux, mais le fait est que le diînernous parutun peu plus mangeable que les précédents. Un orchestre de musiciens, placé à côté de nous, nous sembla aussi moins discordant que ceux que nous avions entendus jusque-là. La musique arabe du Maghreb est inférieure à celle d’Orient. Elle est plus lourde, moins harmonieuse, plus dépourvue encore d’idées mélodiques. Toutefois, chez
UNE AMBASSADE AU MAROC. 335 le caïd el-mechouar, elle avait au moins une qualité, celle d’être discrète et de ne pas faire trop de bruit. Quand le repas fut terminé, nous allâmes nous asseoir à l’autre extrémité de la cour, de sorte que nous avions en face de nous la salle où nous venions de diner et que nous apercevions, par la porte ouverte, ces tables encore pleines, autour desquelles les serviteurs venaient tour à tour prendre leur nourriture. Quand ils eurent tous fini, ils se disposèrent, avec un instinct secret du pittoresque, les uns accroupis ou couchés au pied des tables, les autres debout ou allongés sur des tapis, sans ordre, encore au centre, ou sur les côtés de la cour. Les musiciens s'étaient rangées en ligne devant nous : ils jouaient-etchantaient plusfaiblement, soit fatigue, soit sentiment de la poésie de la nuit. L’obscurité était survenue, mais on avait allumé les lampes, qui éclairaient suffisamment la cour, sans pourtant y répandre une lumière indiscrète. Au-dessus de nos têtes, la clarté des étoiles était si vive, qu'elle faisait paraître le ciel tout noir. Nous élions assis ou étendus nonchalamment, nous prenions des tasses de thé et nous regardions. Notre hôte, trop poli pour nous déranger, se tenait toujours avec modestie à la porte; nous voyions sa grande taille dominer celle de ses serviteurs. La tiédeur du printemps d’Afrique
nous enveloppait. Bercés par les sons monotones et doux de notre orchestre, nous jouissions du spectacle de cette étrange fête où rien, absolument rien, ne nous rappelait l’Europe, où tout, au contraire, nous transportait dans le monde arabe et nous le montrait enfin sous l’aspect le plus cher aux imaginations. On eût dit que nous avions remonté le cours du temps, que nous avions échappé à la vie moderne, que nous étions dans la cour de quelque calife du moyen âge; et, quand nous levions nos yeux, déjà à demi clos, sur les terrasses, des ombres légères, dont une lueur égarée indiquait même parfois les formes fuyantes, ajoutaient une dernière illusion à toutes les autres et peuplaient de fantômes ce rève réalisé d’une nuit d'Orient.
Je n’en finirais plus si je prétendais raconter en détail tous les diners auxquels nous avons dù assister à Fès pour remplir jusqu’au bout nos devoirs diplomatiques. Je ne parlerai donc plus que d’un seul, celui du pacha de la ville, parce qu’il nous a présenté quelques particularités intéressantes. Le pacha de la ville est un vieux nègre aveugle, frère de l’ancien grand vizir Si-Mouça, et lui-même personnage d’une grande importance. Il habite une magnifique maison, qui est précédée d’une des plus belles fontaines de Fès et qui possède une cour de mème
UNE AMBASSADE AU MAROC. 337 genre que celle du caïd el-mechouar, bien qu’à mon aviselle lui soit très inférieure. C’est dans cette cour que le vieux pacha nous attendait. Appuyé sur un long bâton, soutien de sa décrépitude, et tout enveloppé de voiles bancs, il produisait un singulier effet avec sa figure éteinte, et pourtant encore fine etspirituelle. Il voulut qu’on lui présentât chacun de nous, et, ne pouvant nous voir, il nous prit du moins les mains avec le plus cordial empressement. Mais, s’il ne nous voyait pas lui-même, nous nous sentions vus de toutes parts. Les terrasses de sa cour regorgeaient de femmes penchées très bas pour nous mieux regarder. Elles étaient là en nombre incalculable, et néanmoinsil y en avait encore bien d’autres qui aspiraient à nous apercevoir. On voyait passer des têtes de blanches et de négresses à toutes les fenêtres, à toutes les ouvertures qui donnaient sur la cour. Derrière chaque porte, il y avait foule compacte qui risquait sans cesse de la faire éclater à force de la pousser. Des nègres sévères cherchaient à refréner une curiosité si intempérante. Mais les malheureux avaient beau se fâcher, refermer avec violence les battants qui s’ouvraient, les loquets qui se soulevaient, à chaque minute, ils devaient recommencer la même besogne, l'effort des femmes étant plus vigoureux que le leur. Cette pe-
tite scène nous expliquait l’état dans lequel se trouvait le pacha. Il a toujours eu, paraît-il, un harem immense, et depuis longtemps déjà, hélas ! c’est une propriété purement platonique pour lui. Il ya sept ans, il avait fait à M. Féraud cette triste confidence. Il n’était pas aveugle alors, mais il n’en valait pas beaucoup mieux et il en souffrait beaucoup plus. S’étant aperçu, pendant le diner qu’il donnait à l’ambassade dont M. Féraud faisait partie, que celui-ci ne mangeait pas, il l’appela auprès de lui et lui dit : « Regarde donc sur mes terrasses. » M. Féraud crut poli de lui répondre : « Au spectacle que j'y vois, je juge que tu dois être un homme heureux. — Au contraire, répondit le pacha, il n’y a pas de plus grand infortuné que moi. Tous ces trésors que tu contemples sont comme s'ils n'étaient pas à moi. » Etle malheureux pacha, développant sa confidence, entra dans les détails les plus navrants sur l’inutilité, voire même sur les inconvénients de posséder, dans de certaines conditions, un des harems les plus peuplés de l’Afrique. Depuis sept ans, il s’est peut-être fait à son ‘sort, car il a l’air résigné. Mais, en passant à mon tour l’inspection de ses terrasses, j'ai compris ce qu'il avait dû souffrir et je n’ai pu m'empêcher d'éprouver une vive compassion pour un homme
qui a si cruellement subi le supplice de Tantale,
Pour nous faire honneur et nous recevoir dignement, le pacha de la ville avait convoqué les principaux chérifs de la mosquée de Moula-Edriss, c’està- direles hommesles plussaints etles plus distingués du Maroc. Nous entràmes dans une pièce où était réunie cette sorte d’institut marocain.Le coup d’œil en valait la peine : le long des murs et sur trois lits en baldaquins, placés au centre et aux extrémités de la pièce; était rangée une série d'énormes personnages aceroupis sur leurs jambes, tout pareils à des bonzes plongés avec béatitude dans la contemplation d'eux-mêmes. Les deux du milieu, les premiers de la bande, les descendants les plus directs de Moula-Edriss, étaient d’une telle corpulence, qu’ils avaient peine à tenir sur le Hit à baldaquin où on les avait juchés ensemble. L'un était noir comme de l'encre, ce qui prouvait surabondamment que le sang de Mahomet, avant d'arriver à lui, s'était croisé avec celui de tous les nègres et de toutes les négresses du Soudan. Il était affreusement laid, avec ses grosses lèvres épaisses, ses joues pendantes, ses yeux petits et ternes. Pour ajouter encore à l'aspect repoussant de son visage, la nature l’avait gratifié d’une énorme tache lie de vin sur tout un côté, tache dont la coloration se
combinant avec le noir de sa peau était devenue d’un bleu de moisissure horrible à contempler. Les bras nus de ce saint personnage étaient si gros que je les avais d’abord pris pour ses cuisses. Son compagnon de lit était très blanc au contraire, mais il avait l’air parfaitement hébété, sa lèvre inférieure était flasque et pendante, et, pendant trois ou quatre heures que nous avons passées chez le pacha, il n’a pas cessé d’égrener son chapelet sans faire d’ailleurs aucune autre espèce de mouvement. Le nègre, à côté de lui, moins dévot sans doute, s'était assez vite profondément endormi. Tous les types académiques de Fès étaient loin d’être aussi parfaitement pédants, lourds et niais. Il y avait même dans le nombre de belles figures ascétiques, des figures de moines bons vivants et, à côté, des figures de gens retors et délurés,de jésuites musulmans. M. Henri Duveyrierayant entrepris une longue conversation avec deux de ces sortes de per- .Sonnages, ceux-ci lui témoignèrent une grande bienveillance, sans chercher à lui cachertoutefoisle peu de cas qu'ils faisaient des sciences physiques et naturelles auxquelles il leur disait qu’il s’appliquait. À leurs yeux, il n’y a de science véritable que la théologie et la jurisprudence qui en est une branche. Ils estiment très haut aussi les lettres pures et la
poésie. Ils connaissent mieux leurs poètes que leurs historiens et leurs géographes. Dès qu’on leur dit qu’on aime leur littérature, ils vous demandent : € Qu’as-tu lu? qu’as-tu lu ? » Et, si on peut leur citer ua certain nombre d'auteurs, ils se regardent entre eux avec des airs de surprise, et vous regardent vous-même avec des airs d’admiration.
M. Féraud était resté dans un coin de la salle auprès du pacha. Un des chérifs dont là physionomie marquait le plus d'intelligence était venu se joindre à leur conversation. C'était un personnage : d'importance, Si-Ahmed-ben-Souda, cadi de Meknès, prieur particulier du sultan, chargé de lui lire tous les matins un passage du Bokhari et de lui réciter les prières musulmanes. Deux ou trois autres savants les entouraient. Nous voyions ce petit groupe causer avec une gaieté surprenante, il fallait que la conversation fût bien spirituelle, car tout le monde semblait ravi. À un moment, M Féraud prit un morceau de papier et y écrivit quelque chose, nous ne savions quoi. Quand il le passa à Si-Ahmed-ben- Souda pour le lire au pacha, celui-ci manifesta sa satisfaction par les gestes les plus expressifs et par les sourires qui laissaient voir, malgré son âge, deux magnifiques rangées de dents blanches entièrement intactes. Mais il n’eut de cesse qu'après
avoir fait écrire à son tour quelque chose qu'il dictait. Il s’y reprit à deux fois, et l’on riait de plus belle. Voici ce qui s'était passé. Comme on parlait à M. Féraud des.poëtes arabes et qu’il en citait une telle quantité que ses auditeurs ne pouvaient s’empêcher de marquer quelque incrédulité sur des connaissanceslittérairesaussiétendues,pour dissiper tous ces doutes, il composa immédiatement un quatrain arabe qui disait en beau style :
Au maître de cette maison hospitalière Paix et félicité !
Que Dieu protège ses jours Tant que roucoulera la colombe!
Le pacha, charmé, avait tenu à répondre, et il avait dit d’abord :
À l'ambassadeur du gouvernement français Que Dieu accorde tous ses bienfaits !
Qu'il vive toujours heureux, que ses honneurs augmentent Jusqu’au jour de l'éternité !
En entendant ce quatrain, M. Féraud protesta, disant que, si « ses honneurs » augmentaient, il quitterait le Maroc ; or, pour lui, le bonheur suprème, unique, sans égal, était de vivre avec les gens qui l’accueillaient si bien. On voit d’ici le succès de ce compliment. Il fallut refaire tout le distique, pour
mettre « la gloire » à la place des « honneurs ». Le lendemain, on ne parlait pas d’autre chose au palais du.sultan que de la joute poétique qui avait eu lieu chez le pacha de la ville. Cette petite scène était bien orientale aussi; elle nous rappelait un côté charmant des mœurs anciennes des Arabes; mais ces jeux d'esprit ne se font plus aujourd’huique par routine; l’imprévu et l'inspiration font défaut, et le charme a disparu.