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AVAIVT-PROPOS
Sous Louis XV, le marquis d'Argenson écrivait : « La « première grande révolution qui arrivera probablement « en Europe, sera la conquête de la Turquie. Cet empire « devient trop faible par son mauvais gouvernement, par « l'impossibilité qu'il devienne meilleur, la sûreté qu'il
« deviendra pire Tout se soulève dans l'empire otto-
« man, tous les jours une plume de l'aile est ôtée ' . »
A l'instant où ces lignes furent tracées, la prophétie qu'elles contenaient semblait sur le point de se réaliser. Depuis un demi-siècle, la Turquie avait perdu presque autant de territoires que nous lui en avons vu abandonner récemment; des portes de Vienne, elle avait reculé jusqu'aux défilés des Balkans, et sa retraite vers l'Asie se précipitait. D'abord l'Autriche lui avait enlevé des royaumes entiers, la Hongrie, la Transylvanie, la Serbie ; en même temps, la Russie avait surgi de ses déserts, et son apparition avait suffi pour rendre aux races chrétiennes d'Orient
' Mémoires du marquis d'ArgeJisoti, publiés par la Sociélé de l'iiistoire de France, t. I"", p. 301.
II AVAIVT-PnOPOS.
la confiance dans l'avenir, pour leur montrer dans le Tsar orthodoxe à la fois le vengeur et l'héritier de Byzance. Puis l'Autriche et la Russie s'étaient liguées contre la Turquie, et toutes deux venaient de lui déclarer successivement la guerre. Les troupes de la première franchissaient le Danube et se répandaient dans la péninsule des Balkans ; leurs avant-postes n'étaient plus qu'à quelques lieues de Sofia ; elles avançaient à marches forcées sur la route qui mène de l'Europe centrale vers Constantinople et occupaient les avenues de celte capitale. Les armées de la Russie parcouraient la Crimée, prenaient position aux embouchures du Don et du Dniester, et menaçaient celles du Danube; ses flottes s'aventuraient sur la mer Noire, que Pierre le Grand avait montrée à son peuple comme le vrai chemin de Constantinople. Avec une résignation fataliste, les Turcs semblaient reconnaître l'impossibilité de tenir tète à l'orage; ils avouaient « que les temps étaient ce venus, et qu'il fallait perdre l'espoir de régner sur des « chrétiens ' » . Leur empire offrait tous les signes d'une prochaine dissolution, et quelques années auparavant, l'envoyé moscovite à Constantinople, un de ces diplomates d'avantgarde que la Russie sait poster sur le Bosphore pour précéder et éclairer ses armées, avait pu écrire à l'impératrice Anna : « Votre Majesté règne légitimement sur les cœurs
' Archives des affaires étrangères : Turquie, 1737.
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a de fous les bons chrétiens qui se trouvent sous le joug u de la barbarie, prête à rendre le dernier soupir '. »
La Turquie sortit cependant de cette épreuve, non-seulement vivante, mais intacte et fortifiée. Elle trouva sa ressource dans le courage de ses soldais, dans cette valeur guerrière qui survit chez elle à l'écroulement des autres vertus, mais elle dut surtout son salut à une intervention étrangère, qui vint, comme à d'autres époques, traverser les desseins de ses ennemis et borner leurs progrès. Ce qu'il y eut de particulier dans cette crise, ce fut que l'une des grandes puissances joua à elle seule le rôle que toutes ont essayé plus tard de remplir collectivement ; la France régla alors le sort de l'Orient et fit en cette circonslance l'office de l'Europe. Posant la première un principe que d'autres gouvernements devaient reprendre plus tard et ériger en dogme absolu, elle déclara que l'existence de la Turquie importait au repos même de la chrétienté , puis, s'interposant entre les partis, par une campagne diplomatique menée avec habileté, terminée avec gloire, fit conclure sous sa médiation les traités de Belgrade qui assurèrent à l'Orient vingt-neuf années de paix; depuis lors, les efforts réunis des puissances et les délibérations des congrès n'ont jamais réussi à fixer pour une aussi longue période les destinées de cette région.
' Dépêche du résident VVicliniakof, citée par Solovief, Histoire de Russie, t. \X, cb. m, p. lil.