‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 2 sur 61 · IV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT-PROPOS

Le principal artisan de cette œuvre fut le marquis de Villeneuve, ambassadeur auprès de la Porte de 1728 à 1740. A cette époque, par suite de la lenteur et de la difficulté des communications, l'envoyé de France à Constantinople n'était point seulement l'instrument, mais le directeur de notre politique orientale ; il en réglait tous les mouvements, agissait de sa propre initiative, portait la responsabilité de nos revers et recueillait l'honneur de nos succès. Le savant orientaliste Hammer a pu écrire, à propos de l'ambassade de M, de Villeneuve : « Jamais, antérieure- « ment ni depuis, l'influence française sur les affaires de la « Porte ne se fit sentir par des résultats aussi éclatants ' . » Villeneuve ne s'éleva pourtant que par degrés à cette autorité décisive, et les débuts de sa mission furent aussi agités que le dénoûment en fut mémorable. Lors de son arrivée à Constantinople, l'Autriche et la Russie s'efforçaient de dominer la Turquie par la crainte, en attendant qu'elles l'assujettissent parles armes; Villeneuve eut à lutter contre les intrigues des deux empires, contre l'indolence d'un sultan uniquement occupé de ses plaisirs, contre la malveillance d'un ministre circonvenu par nos adversaires. Il en appela du Divan au harem, et sut trouver un auxiliaire inattendu dans la sultane fille du monarque régnant et femme du premier ministre. Plus tard, il assista à l'une de

• Hamuer, Histoire de l'empire ottoman, traduction française de Dochez, t. m, 1. LXVIII, p. 490.

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ces secousses qui venaient périodiquement bouleverser l'Orient; il vit une révolte de janissaires, l'écroulement d'un trône, les chefs de la populace maîtres du pouvoir, un matelot et un artisan installant dans Constantinople un gouvernement d'aventure, une succession de désordres et de coups de main , enfin l'autorité d'un nouveau sultan , Mahmoud I", s'affermissant sous la main d'un vizir énergique. L'habileté de l'ambassadeur consista à faire servir chacune de ces péripéties au relèvement et au progrès de notre influence.

Quand le calme fut rétabli, Villeneuve exhorta les Turcs à s'armer pour le salut de la Pologne, où le roi Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, personnifiait, contre l'intervention allemande et russe, la cause de l'indépendance nationale. A cet instant, notre envoyé rencontra un obstacle où il se flattait de trouver un appui. Comme aucune singularité ne devait manquer à sa missiMJ^^^lB^ Français figurait alors parmi les conseillers du «j^n etjv^ ^ ^^ dans la négociation ouverte avec l'ambassadeiir du "Roi, ^o^V'i* fournissait des arguments à la Porte et lui suggî réponses. Le comte de Bonneval, après avoir trahi tour à tour la France pour l'Autriche et la chrétienté pour l'Islam, jouissait auprès du grand vizir d'un crédit prépondérant, quoique éphémère. Bon général, politique sagace, doué d'un génie impétueux et entreprenant, il rêvait d'associer à la fois la Turquie et la France à ses vastes desseins ;

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malheureuseiiieut un orgueil poussé jusqu'à la frénésie, un esprit chimérique, un caractère impuissant à se maîtriser firent constamment dévier sa fortune : né pour être grand, il ne fut qu'extraordinaire. Il eût pu servir avec efficacité notre politique; il ne fit souvent que la contrarier en prétendant la diriger, et les efforts de l'ambassadeur ne réussirent pas toujours à combattre avec succès ou à employer son influence.

La Pologne asservie, les deux cours impériales se retournèrent contre la Turquie et démasquèrent leurs projets; dans ce péril, le rôle de Villeneuve s'agrandit, et ses talents parurent en pleine lumière. Il porta les Turcs à requérir la médi tion du Roi et à se réfugier sous notre protection. Alors , tandis que son gouvernement le secondait par d'habiles démarches, modérait les exigences de l'Autriche et de la Russie , préparait une diversion dans le Mord et tentait d'émouvoir les neutres, Villeneuve ranimait dans le Divan les courages ébranlés et déterminait les Turcs à une résistance qui déconcerta leurs adversaires. En 1739, choisissant l'instant propice, il se transporta au camp du grand vdzir. L'effort principal de la lutte se concentrait autour de Belgrade; les Turcs avaient perdu cette place et aspiraient à la reconquérir; Belgrade est l'un de ces lieux que leur situation condamne à devenir le point de rencontre des peuples et l'enjeu éternel des batailles. Au plus fort du siège, taudis que cinq cents pièces d'artillerie se répon-

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daient de part et d'autre, Villeneuve se présenta en pacificateur; en plein camp ottoman, sous les tentes surmontées du Croissant, on le vit improviser et présider un congrès, dans lequel il sut profiter d'une défaillance momentanée de l'Autriche pour séparer les deux cours alliées et leur faire successivement la loi. Par les traités qui furent signes, la Moscovie s'éloignait de la mer Noire; la ville dont elle prétendait faire le berceau de sa puissance navale devait disparaître du sol; la navigation de l'Euxin était interdite aux Russes. L'Empereur cédiiit Belgrade, la Serbie, tout ce qu'il possédait en Bosnie et en Valachie; sa domination repassait le Danube et refluait eu même temps vers l'ouest. Arrêtant la Russie, la paix de Belgrade faisait reculer l'Autriche et doit être considérée surtout comme un triomphe de la France sur l'influence germanique.

Les effets de cette paix n'ont pas entièrement cessé de se faire sentir en Orient. C'est de nos jours seulement que l'Autriche a repris dans la péninsule des Balkans la situation dont nos succès diplomatiques l'avaient fait déchoir, et encore la voyons-nous obhgée à de continuels efforts pour maintenir son influence en Serbie, alors que cet Etat faisait avant 1739 partie intégrante de son empire. Quant à la Russie, si Catherine II lui ménagea d'éclatantes revanches, le retard qu'avait subi le progrès de la puissance moscovite en Orient au commencement du siècle ne permit pas à la

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