‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 49 sur 61 · C0\CLUS · texte numérisé non relu

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le marquis ne les comprit point ou dédaigna de les relever. Le Russe eut alors l'heureuse inspiration de s'adressera madame de Villeneuve et, se ménageant avec elle un entretien particulier, l'interrogea discrètement. Il s'aperçut vite qu'il ne faisait point appel en vain à un amour-propre plus prompt à s'éveiller chez l'ambassadrice que chez son mari, et reconnut, suivant son expression, « qu'on désirait l'ordre ' » ; il fit part à qui de droit de cette découverte, et le cordon fut expédié. Néanmoins le vœu de madame de Villeneuve ne devait pas être exaucé; Louis XV n'accorda pas à son représentant l'autorisation d'accepter la croix de Saint-André, « Sa Majesté ne voulant 'i point, comme Anielot fut chargé de le mander au marquis, « que les ordres étrangers fussent trop multipliés dans son " royaume ' » .

Le Roi s'était déjà chargé de récompenser son serviteur. Outre une pension de vingt mille livres, il lui avait accordé le titre de conseiller d'Etat; c'était lui assurer, à sa rentrée en France, un rang envié à la cour, en même temps qu'une fonction éminente dans le gouvernement. Villeneuve accepta cette faveur avec une satisfaction d'autant plus marquée qu'il y voyait comme le prélude et l'annonce du retour. En effet, le 19 mai 17-41, deux vaisseaux du Roi parurent devant Constantinople; ils avaient à leur bord le comte de Castellane, nommé ambassadeur auprès de la Sublime Porte, et devaient ramener son prédécesseur, A l'audience de congé que Villeneuve reçut du sultan, on vit un spectacle extraordinaire; le monarque se souleva sur son trône, cette idole s'anima, un sourire éclaira son visage de statue, et quelques phrases

* SOLOVIKF, p. 187.

' /imelot à Villeneuve, 13 mai J740.

tombées de ses lèvres remercièrent l'ambassadeur de la part qu'il avait prise ou rétablissement de la paix. C'était comme un adieu solenne qu'adressait à Villeneuve ce monde de l'Orient, témoin l e ses travaux, de ses services et de ses succès '.

Au milieu du ccncert de regrets qui se préparait à saluer son départ, une voix discordante s'élevait; le comte de Bonneval ne cessait de parler, d'écrire, d'agir contre lui. Bonneval avait attribué aux iutrigues de notre ambassadeur son exil temporaire et rendait Villeneuve responsable d'une mésaventure dont il ne s'était pas entièrement relevé; cette supposition, s'ajoutant à d'anciens griefs, aidait transformé chez lui en haine bruyante contre le marquis un ressentiment d'ancienne date. Non content d'avoir fait passer à la cour de France, par la plume d'un secrétaire, une critique en règle du traité de Belgrade', il exhalait sa rancune dans des lettres intimes, portait avec la légèreté qui lui était habituelle d'invraisemblables imputations contre son ennemi et accusait de vénalité celui qui avait repoussé avec tant d'énergie les offres de la Tsarine'. A Constantinople même, il ne négligeait aucune occasion de lui nuire. Ayant appris qu'un envoyé du roi des Deux-Siciles travaillait à nouer des relations entre son maître et la Sublime Porte, et que la France, fidèle au système qui consistait à restreindre le nombre des nations expressément autorisées à naviguer au Levant, combattait cette tentative, il s'empressa de mettre au service de l'Italien ce qui lui

' Relalion de l'audience de congé du marquis de Villeneuve. Arcliives des affaires étrangères : Turquie, 1741.

s Celte pièce figure aux archives des affaires étrangère! : Turquie, supplénoent.

3 Lettres publiées à la suite du Mémoire du prince de Ligne, p. 211 et 217.

restait d'influence, l'assista dans toutes ses démarches et le fit réussir. Par ce léger échec infligé à la politique du marquis, il crut prendre sa revanche de Belgrade et se venger de ses propres disgrâces.

Il s'en consolait en même temps par Texistence qu'il s'était faite sur les rives du Bosphore : c'était celle d'un disciple d'Epicure plutôt que d'un sectateur de Mahomet. Moins que jamais il s'astreignait aux pratiques de sa nouvelle religion, sauf en public et par bienséance; chez lui, on eût vainement cherché le Coran, mais on découvrait une cave, dissimulée, il est vrai, sous forme de bibliothèque'. Parmi les musulmans, il ne fréquentait que ceux d'un esprit ouvert et tolérant. C'est à ces amis choisis avec discernement qu'il ouvrait désormais sa maison; là, on eût pu surprendre des discussions sur la philosophie et la politique, soutenues avec liberté par de graves efl"endis. Bonneval lui-même, avec sa longue barbe blanche, sa tète rasée, son embonpoint croissant, n'étonnait plus eu cette compagnie et était parvenu à faire « un beau Turc* " . Chaque semaine, il invitait les mêmes convives à un repas sans apprêt; la cuisine et le service étaient tout français, la conversation se faisait en italien, et Bonneval savait l'animer par de piquantes anecdotes ou les saillies de son esprit original. Casanova, qui le vit à cette époque, rend bien dans ses Mémoires l'impression de plaisir sans contrainte et de voluptueux abandon que procuraientces réunions intimes, ces causeries commencées à table, pendant la chaleur du jour, poursuivies sous de beaux ombrages, achevées dans quelque

' Mémoires de Casanova, t. I, p. 302 et suiv. 2 Prince db Lignb, p. 69.

kiosque ouvert à la brise rafraîchissante, d'où la vue, embrassant les lumineux horizons du détroit, plongeait sur des perspectives de riche végétation et de limpide azur. A ses familiers habituels llouueval aimait à joindre quelques étrangers, quelques chrétiens d'un esprit aimable et exempt de préjugés; suivant une jolie expression, il « faisait rendre à la Turquie « tout ce qu'elle renfermait comme ressources de société ' » . Parmi ses meilleures heures, il comptait celles où il lui était donné de recevoir et de fêter les Français que le hasard de leur destinée jetait dans la capitale de l'Islam. Les officiers des deux vaisseaux du Roi, pendant leur séjour à Constantinople, trouvèrent auprès de lui un accueil charmant; " le voir et l'aimer, disaient-ils, est la même chose' " . Il se tenait en quelque sorte sur les confins de deux mondes difiereuts, entretenant de bons rapports avec chacun d'eux et leur servant d'intermédiaire bénévole.

Dans cette vie du Bosphore où tout porte à une molle contemplation, la beauté du site, l'éclat du ciel, jusqu'à ce flot paisible auquel il faut se confier sans cesse et qui vous berce, il n'avait rien perdu de son activité d'esprit. Pour regagner la confiance du Divan, il se multipliait. Si la situation générale des affaires ne lui offrait plus l'occasion de hautes spéculations, la liste est innombrable des projets d'un ordre moins élevé, mais intéressants et nouveaux, pratiques ou hasardeux, qui durant cette période prirent naissance dans son esprit fécond, qu'il embrassa avec ardeur, transforma, abandonna et reprit, manqua ou conduisit à bonne fin. Tantôt il proposait de peupler avec des colons suisses les îles des Princes; tantôt il re-

' Saintk-Beuve, p. 410 du tome V des Lundis. ' Relation du chevalier de Bauffiemont.

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criitait des artilleurs français pour les enrôler parmi ses bombardiers ou s'occupait de doter la Turquie d'un corps d'ingénieurs européens; à ses moments perdus, il dessinait le modèle de bateaux plats qui faciliteraient une descente des Français en Angleterre. Toutefois cette recherche du progrès en toutes choses n'était à ses yeux qu'une occupation momentanée, par laquelle il trompait un dévorant besoin d'agir, et son espoir secret, celui dont il ne pouvait se détacher , était toujours de reprendre part aux mouvements de notre politique orientale. Comme l'état de ses relations avec Villeneuve formait l'obstacle principal à ce dessein, on conçoit avec quelle satisfaction il apprit l'embarquement du marquis et l'entrée en fonction d'un ambassadeur qu'il jugeait animé contre lui de dispostions moins hostiles, moins prévenu par le souvenir du passé, plus accessible au charme de son esprit et à l'ascendant de son impérieux génie.

Cependant, en voyant s'éloigner le vaisseau dans lequel Villeneuve regagnait sa patrie, qui saurait dire qu'un sentiment d'envie et une secrète amertume ne traversèrent point son cœur? Depuis quelque temps, au milieu des tableaux gracieux ou brillants dont il aimait à s'environner, il commençait à ressentir une mélancolie qui en corrompait le charme et qu'avaient connue avant lui d'autres grands renégats '. Etait-ce le regret d'une existence mal employée? était-ce le ressouvrenir doux et poignant de la patrie perdue? Son plaisir,

' An seizième siècle, le rcnég.it El-Etildj-Ali, amiral de la floUe, riche, puissant, viclorieux, devenu le premier personnage de l'Islam après le sultan, s'habillait à certains jours de vêtements noirs; c'était un signe que tout le monde eût à éviter de lui parler et à respecter sa tristesse. Voy. la notice publiée sur ce personnage par M. H. de Gramiio\t, Alger, 1886, p. 5.

lorsqu'il était seul, était de dépouiller sa défroque d'emprunt et de s'habiller des pieds à la tête en gentilhomme français. On raconte aussi qu'un jour, entendant un air italien qui peut-être lui rappelait le temps où, jeune et sans reproche, il guerroyait avec nos troupes dans les plaines du Milanais, il ne put contenir son émotion et versa des larmes. Enfin, dans une lettre à son frère, il avouait « qu'il était souvent bien loin de « lui par des réflexions fatigantes ' » . S'il s'essayait encore à jouer un rôle en Turquie, c'était seulement à titre d'attente et comme un acheminement vers d'autres entreprises : lui aussi rêvait de quitter l'Orient et de chercher un refuge honorable; restée haute malgré tout, son âme ne comprenait plus le repos sans la satisfaction d'elle-même.

Malheureusement, hôte et confident des Turcs, il était aussi leur prisonnier, car les musulmans n'admettaient point qu'un renégat prétendit retourner au culte et à la patrie qu'il avait délaissés, et leur loi punissait comme crime capital toute tentative d'évasion. Bonneval s'efforça néanmoins, dans les années qui suivirent le départ de Villeneuve, d'intéresser à ses projets les deux puissances qu'il tenta de servir, IVaples et la France; à plusieurs reprises, il crut approcher du but ; chaque fois, hélas ! l'événement déjoua ses espérances. Pendant sept ans encore, il devait vivre à Constantinople, jouissant de quelque crédit sans considération véritable, souvent consulté et rarement écouté, mêlé à tout et ne décidant de rien, jusqu'à ce qu'un accès de goutte l'emportât brusquement, à soixante-douze ans, entre un imam et un moine accourus pour se disputer son dernier soupir. On trouva sous son chevet une dépêche confidentielle de Ver-

' Prince dk Ligne, p 67.

sailles qu'il n'avait point eu le temps de déchiffrer, et qui, l'autorisant à rentrer en France, lui en indiquait les moyens '. Mais il était dit que Donnerai , après les innombrables traverses de sa destinée, chercherait vainement un asile, ne ferait que l'entrevoir et ne pourrait l'atteindre. Son exil et son travestissement devaient se prolonger au delà de la vie, et, singulier jusque dans la mort, le vaillant capitaine chrétien, le héros de Péterwaradein et de Belgrade repose, maintenant, à la manière des vrais croyants, dans l'un des cimetières de Péra, sous une colonne marquée d'un turban et portant uueépitaphe turque, à l'ombre d'une mosquée de derviches tourneurs *.

Les dernières années du marquis de Villeneuve présentent avec celles de Bonneval un contraste frappant. Chez le dernier, faute d'une croyance qui lui propostàt un but plus élevé à atteindre que le seul contentement de son orgueil, de rares qualités s'étaient dépensées en pure perte ou n'avaient produit que par exception des résultats utiles. Sa carrière avait excité surtout la curiosité ; elle s'acheva au milieu de l'indifférence. Au contraire, Villeneuve trouva dans l'estime générale et la satisfaction des grandes choses accomplies la récompense d'une

' Cette leUre est vraisemblablement celle qui figure dans l'ouvrage de M. Zévort sur le marquis d'Argenson, Paris, 1880, p. 186.

* Xous avons vu à Constantinople le tombeau de Bonneval; il s'élève dans un enclos solitaire, qui servit aufrefois de lieu de sépulture et qui forme une dépendance du tekkè ou couvent des derviches tourneurs de l'érii. Après nous avoir fait errer quelque temps sur un sol hérissé de colonnes funéraires, au milieu des morts oubliés, l'un des derviches nous désigna un mausolée carré, portant les mêmes emblèmes que les autres, mais un peu plus vaste et mieux orné : c'est là, nous dit-il, que repose le pacha français. La vue admirable que l'on découvre au loin ajoute à la poésie du site; nous apercevions la Corne d'Or, les terrasses du Sérail à demi voilées par le feuillage des cyprès, le Bosphore, Scutari et ses mosquées, enfin, à l'horizon, les îles des Princes, dans uae brume lumineuse qui semblait les envelopper d'une poussière d'or.

vie qui s'était dépensée au service de l'Etat et vouée tout entière à sa gloire. Après son débarquement, il fut aussitôt mandé à la cour. On l'y attendait avec impatience; à l'heure où la mort de l'empereur Charles VI et l'ouverture de sa succession imposaient à la i'rauce d'embarrassantes décisions, le besoin de conseils éclairés et judicieux comme les siens se faisait particulièrement sentir, et le bruit se répandit de sa nomination immédiate à la secrétairerie d'Etatdes affaires étrangères '.Cependant d'autres dispositions furent adoptées, et Villeneuve dut se borner à prendre parmi les conseillers d'Etat la place qui lui avait été réservée. Cette retraite laborieuse n'allait pas se prolonger jusqu'à la fin de sa vie, et son nom devait être prononcé de nouveau dans notre histoire politique.

En 1744, un an après la mort de Fleury, Louis XV s'essaya pour la première fois à son métier de roi. Ce que ni les appels pressants de l'opinion, ni le plein épanouissement de sa maturité n'avaient pu déterminer, l'amour l'opéra, et l'indolence du jeune roi trouva enfin cet aiguillon. Sous l'inspiration de madame de Chàteauroux, Louis XV se remit à revendiquer toutes les prérogatives, tous les devoirs de la souveraineté. Partant pour les Flandres, où il allait se mettre à la tète de son armée, il voulut aussi prendre en personne le commandement de sa diplomatie. Amelot venait d'être congédié; à sa place, le Roi ne nomma point de secrétaire d'Etat et prétendit en exercer lui-même les fonctions. Les deux premiers commis, M.\I. de la Porte du Theil et Le Dran, l'accompagnèrent pendant toute la campagne; ils lui lisaient la correspondance des ambassadeurs, soumettaient les réponses à

' D'Argkxso.v, t. lil, p. 327.

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son appréciation et à sa signature. Dans sou zèle subit, le jeune roi avait dépassé la mesure; il reconnut vile les inconvénients d'un système qui l'accablait sous le poids des détails, et, en novembre 17-44, se trouvant à Strasbourg, à peine remis de la maladie qui l'avait mis aux portes du tombeau, comprit la nécessité de rendre à un secrétaire d'Etat la direction immédiate des affaires étrangères. Quant au cboix à faire, se déterminant seul et sans consulter personne, comme s'il eût voulu enlever aux brigues le temps de se produire et mettre les ambitions en présence du fait accompli, il songea à un homme qui s'effaçait volontairement et que recommandaient seuls le mérite de ses services passés et son renom de bon négociateur. Le marquis de Villeneuve voyageait depuis plusieurs mois en Provence; c'est sur lui que Louis XV jeta son dévolu. Ce choix n'offrait qu'un inconvénient. Le marquis avait soixante-neuf ans, des inflrmités, et, bien que son esprit fût demeuré alerte et «gaillard » , suivant le mot de d'Argenson ', dans un corps offrant tous les signes de la décrépitude, il était à craindre qu'il ne succombât promptemenJ sous le fardeau du ministère; sa mort ou sa retraite entraînerait à bref délai une nouvelle vacance dans un poste où, plus que j)artout ailleurs, il importait d'assurer la continuité des vues et des principes. Louis XV reconnut ce danger, mais crut trouver un moyen infaillible d'y faire face. Entrant au ministère, Villeneuve serait autorisé à s'y faire accompagner de deux auxiliaires de son choix, qu'il instruirait par ses leçons et ses exemples; puis, parmi ces deux élèves ministres, le Roi désignerait un jour celui qui lui paraîtrait le plus apte à rem-

' T. IV, p. 111.

placer son maître. Villeneuve obtenait ainsi le rare et singulier privilège de disposer pour l'avenir de la charge qui lui était attribuée dans le présent ; il aurait à la fois à désigner et à former son successeur; jamais marque de la confiance royale n'avait été plus absolue ni moins sollicitée.

Après avoir imaginé cette combinaison, Louis XV s'en ouvrit au comte de Saint-Florentin, ministre d'État : » Comme je tt vous crois fort honnête homme et fort secret, lui écrivait-il «de Strasbourg à la date du 9 octobre 1744, je vais vous « charger d'une commission sur laquelle je vous demande le « plus grand secret, hors pour la partie intéressée. J'ai jeté « les yeux, pour remplir la place des affaires étrangères, sur (1 M. de Villeneuve. Il est un peu vieux, mais c'est une bonne « tête, et je voudrais qu'en même temps que je le nommerais « à cette place, il me proposât deux sujets qui lui serviraient « de secrétaires ou de tel autre nom qu'on voudrait leur don- « ner, lesquels il instruirait pour qu'un des deux pût lui suc- « céder. Ce n'est pas un parti pris à l'improviste comme vous <• croyez, mais c'est singulier comme nous manquons de sujets « pour toutes les places. J'aurais bien désiré en prendre un « plus jeune, mais je ne l'ai pas trouvé, et c'est ce qui me fait tt imaginer ce que je vous mande. Mon intention est donc que (1 vous sondiez M. de Villeneuve, tant pour la place que pour « mon arrangement, soit de vous-même, soit de ma part, « comme vous le jugerez à propos, et que vous me rendiez « compte au plus tôt de ses sentiments'. » Tandis que le Roi disposait de lui, Villeneuve reprenait le

' Cette lettre a été publiée par M. Armand Baschbt, dans son Histoire du dépôt des affaires étrangères , p. 255.

chemin de la cour. Avant qu'aucun message du comte de Saint-Florentin ait pu le rejoindre, ignorant tout, il arriva jusqu'aux environs de Paris, où il s'arrêta chez une amie, madame du Luc, qui habitait le château de Savigny, Lorsque cette visite lui arriva, madame du Luc venait de recevoir son courrier; toutes les lettres de la cour parlaient déjà du futur ministre; le Roi avait mal gardé son secret; personne n'ignorait son choix, et chacun l'approuvait. Madame du Luc s'étonna que Villeneuve lui fît mystère d'une nouvelle aussi intéressante ; à la fin, prenant les devants, elle lui adressa ses félicitations, mais en y mêlant quelques reproches, et fut sur le point d'accuser l'amitié de son hôte d'un manque de confiance'. Villeneuve témoigna d'une surprise qui n'avait rien d'affecté et qui n'eut d'égale que sa consternation. En avoir fini avec la politique et se sentir ressaisi par elle, s'être cru libre à jamais du tracas des hautes charges, puis entrevoir la perspective de nouveaux et plus absorbants soucis, quel coup pour un sage, et d'autant plus irrémédiable qu'eu pareil cas la désignation du Roi équivalait presque à un ordre! Villeneuve remonta en voiture fort troublé, incertain de son sort et voulant croire à une méprise.

Lorsqu'il arriva à Paris, la réception qu'on lui fit à son hôtel ne lui permit plus de douter de son malheur. Lui-même se chargeait plus tard, avec une spirituelle malice, de faire à ses amis le récit de cette scène. « Il contait plaisamment, « écrit le duc de Luynes, qu'en entrant dans sa cour, il l'avait « trouvée remplie de gens qu'il ne connaissait point et qui " l'entourèrent, avec de profondes révérences et de grands

' Duc DE Lly.ves, t. VI, p. 145.

^^ monseigneur^ le sollicitant, l'un pour être suisse, l'autre « pour être courrier, celui-ci pour être rôtisseur et celui-là Cl pour être officier, etc. Il ne songea qu'à se sauver dans son « appartement et n'a été occupé depuis qu'à se délivrer d'un «fardeau dont il sentait la pesanteur'. » Sa résolution fut aussitôt prise. Il irait se présenter au Roi et, lui exposant franchement ses raisons, le supplierait d'agréer son refus et de lui épargner une faveur qui l'accablait.

A son retour d'Alsace, Louis XV passa quelques jours aux Tuileries; c'est là qu'il reçut Villeneuve en audience privée. Les courtisans virent le marquis entrer dans le cabinet royal le visage défait et " plus mort que vif » ; il en sortit radieux. Aussitôt chacun de s'empresser autour de lui ; on le complimente, on l'accable de flatteries intéressées, on croit parler à un ministre : c'est la répétition de la scène de l'hôtel, sur un autre théâtre. « Vous pouvez me féliciter, répond enfin le mar- " quis, car le Roi m'a permis de refuser. » En effet, Louis XV n'avait pu que se rendre à la prière de son vieux et fidèle serviteur; après l'avoir nommé, il lui avait fait la grâce plus grande de le dispenser d'accepter, en relevant ce bienfait par un mot qui en doublait le prix : " Age, arrangements, " santé, avait-il dit en faisant allusion aux considérations invo- " quées par le marquis, voilà des raisons qui ne sont que trop « bonnes*. »

En rappelant l'altération de ses forces, Villeneuve n'avait pas allégué une trompeuse excuse, et l'événement ne devait que trop lui donner raison. C'est en vain qu'il chercha de nou-

J T. VI, p. 145.

* Duc DE LuvxKS, t. VI, p. 144, 1V5. D'Argevso.v, t. IV, p. 114. Fussav, Histoire de la diplomatie française ^ t. V, p. 232.

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vcaii dans sa chère Provence un climat plus propice au rétablissement de sa santé. Son état s'aggrava rapidement; il succomba à Marseille le 1" juillet 1745. Sa mort fut notée comme un événement par l'écrivain grand seigneur qui tenait alors la chronique de la cour ' ; en effet, par son refus d'entrer au ministère, Villeneuve avait rappelé l'attention sur lui, et il avait été plus remarqué pour s'être dérobé à ce périlleux honneur que pour en avoir été jugé digne. Le fait était si nouveau, si hors d'usage, si contraire à toutes les traditions reçues, qu'il avait produit d'abord beaucoup d'étonnement et quelque scandale : « M. de Villeneuve, « écrivait d'Argenson , a fait aujourd'hui l'action la plus u inouïe qui se puisse voir - » , et l'on s'était demandé, au premier moment, s'il fallait trouver sa conduite déplacée ou sublime. Cependant les esprits sensés l'approuvèrent; ils apprécièrent ses motifs et louèrent sa modération ; la foule se rendit à cet avis, par le sentiment qui la porte à admirer surtout ce qu'elle ne comprend pas, et l'on jugea en définitive que l'heureux négociateur de Belgrade avait mis le sceau à sa renommée, en dédaignant une charge que tant d'autres ambitionnaient ^. Pour nous, ce dernier trait n'a rien qui doive nous surprendre; il achève de nous montrer l'homme tel que nous l'avons vu à l'œuvre; c'est l'expression suprême d'un caractère qui sut toujours, au milieu des plus grands succès, garder le tact et la mesure propres à en assurer la durée.

Le désir de ménager à ses derniers jours de paisibles loisirs

• Duc DE LUVNES, t. VII, p. 4.

s T. IV, p. 113.

5 Duc DE LuVNKS, t. VI, p. 144.

avait-il seul dicté la résolution de Villeneuve? Nous inclinons à penser qu'il craignait en même temps de s'associer à une politique dont s'alarmait son jugement droit et qui entraînait le royaume vers un avenir inconnu. En effet, la France n'avait pas su profiter des avantages d'une situation de tous points excellente et avait mal soutenu sa fortune. Deux ans après la paix de 1739, le Roi et le cardinal, le premier par insouciance, le second par faiblesse, s'étaient laissé entraîner à entreprendre contre Marie-Thérèse une guerre injuste dans son principe, mal engagée, plus mal conduite, où de faciles succès se transformèrent promptement en revers et dont le seul résultat fut d'élever la Prusse sans abattre l'Autriche. A l'instant où Villeneuve déclinait la fonction qui lui était offerte, Louis XV continuait la lutte pour la défense de ses Etats et l'honneur de ses armes, mais Frédéric II seul en recueillait le profit. Ce monarque sans scrupules, après avoir déjà compromis la France et l'avoir trahie, après l'avoir entraînée dans de téméraires aventures et brusquement abandonnée, continuait à en faire tour à tour sa complice et sa dupe. Plus tard, la France devait reconnaître son erreur, essayer d'arrêter les progrès de la puissance nouvelle qu'elle avait contribué à créer, se liguer avec Marie-Thérèse contre l'astucieux génie qui l'avait abusée, mais elle trouvera alors en Frédéric II le plus redoutable des adversaires et tombera des déceptions de la guerre de la succession d'Autriche aux désastres de la guerre de Sept ans.

L'œuvre de Villeneuve ne devait pas survivre à ce déclin de la puissance française. Le contre-coup de nos défaites se fit sentir jusqu'en Orient, et le fruit des négociations de Belgrade fut perdu sur le champ de bataille de Rosbach. Déjà les

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brusques oscillations de notre politique avaient étonné les Turcs et altéré leur confiance en nous; la guerre de Sept ans acheva de diminuer notre prestige auprès d'eux, tout en nous discréditant aux yeux d'autres puissances dont jadis notre seule parole avait arrêté la marche triomphante. Trente ans après la médiation de Belgrade, Catherine II reprit et exécuta les desseins de Pierre le Grand et d'Anna Ivanovna. Trop faible alors pour que la Russie recherchât son alliance, trop faible aussi pour s'opposer avec succès aux progrès de cet empire, la France dut assister impuissante à la ruine de ses anciens alliés, au démembrement de la Pologne et au morcellement de la Turquie; elle vit les Ottomans écrasés consentir au profit de leurs vainqueurs des avantages qu'ils ne nous avaient jamais accordés, et la marine moscovite dominer un instant la Méditerranée orientale, où l'Angleterre, méconnaissant ses propres intérêts, guidait par ses agents et ses officiers les matelots inexpérimentés de Catherine II et servait de pilote à la Russie. Lorsque enfin les projets de la Tsarine se révélèrent dans toute leur étendue, lorsqu'ils mirent en péril l'existence même de la Turquie, la France était à la veille d'un bouleversement intérieur; le malaise qui précède les grandes crises la tenait paralysée et ne lui permit que des efforts sans vigueur et sans suite. On vit alors (et ce n'est pas l'une des moindres surprises que réserve l'étude de ces temps troublés) la jeune puissance dont le nom n'avait pas été prononcé dans les négociations de Belgrade, la Prusse, grandie par nos fautes autant que par ses succès, usurper à Constantinople le rôle attribué un demi-siècle plus tôt à la France, hériter en partie de notre influence auprès du Divan et, détachant l'Autriche de la Russie, obligeant Catherine II à borner ses conquêtes.

retenir à sou tour la Turquie sur le l»ord de rabane '. A cette époque, notre ancienne supériorité ne subsistait qu'en un point : nos flottes marchandes sillonnaient encore les mers du Levant, et notre commerce, s'accroissant sans cesse, égalait presque à lui seul celui de tous les autres peuples*. Mais la Révolution brisa les règles étroites et tutélaires que l'ancien régime avait établies pour la protection du négoce, sans leur substituer d'autres garanties; elle fit succéder l'anarchie à un ordre rigoureux, laissa prescrire nos droits, périmer nos privilèges, porta une main inexpérimentée sur l'organisation complexe et savante qui avait fait pénétrer notre influence dans toutes les parties ,du Levant, et acheva de détruire l'œuvre que la monarchie avait patiemment élevée, maintenue au prix de longs efforts, et finalement compromise par ses fautes.

Depuis, la France a reparu en Orient à des époques et avec des fortunes diverses. Elle a passé triomphante en Egypte, où son éphémère domination a laissé pourtant de durables vestiges. Dans d'autres provinces, elle est intervenue au nom de ses traditions et de ses devoirs séculaires, comme champion du christianisme et de l'humanité; dans d'autres enfin, elle a contribué à l'afifranchissement des peuples et s'est efTorcée d'édifier des Etats nouveaux avec les ruines du passé. Vers le milieu de ce siècle, sa politique a retrouvé sur le Bosphore et la mer

' ZiXKEiSE.v, t. VI. Voyez aussi l'article publié dans la Revue des Deux Mondes du !«' décembre 1883, sans nom d'auteur, sur la politique prussienne en Orient à la fin du dernier siècle.

' En 1787, le commerce de Smyrne représentait 42, 41 pour 100 sur l'ensemble du négoce de cette échelle. En 1839, il était tombé à 3,10 pour 100; aujourd'hui, il s'élève à peine à 17,60 pour 100. Voy. D. Gkor- GI.IDÈS, p. 225.

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Noire Toccasion de mémorables succès; on a vu sa diplomatie, profitant avec une habile modération des victoires de nos armes, terminer une guerre glorieuse par un traité (jui présente avec ceux de Belgrade de frappantes analogies, affermir l'empire ottoman tout en s'efforçant de le régénérer, contenir les ambitions de la Russie sans s'aliéner irrévocablement cette puissance, et, par cette intervention triomphante, ressaisir pour un instant la direction de l'Europe. Puis, comme si une fortune cruelle nous condamnait de siècle en siècle à répéter les mêmes fautes et à repasser par les mêmes épreuves, les erreurs de notre politique d'Europe et leurs conséquences funestes sont venues à nouveau nous imposer en Orient la réserve et l'effacement.

Cependant la France ne s'est pas retirée tout entière de contrées où jadis son action s'exerçait avec tant d'éclat. Si, depuis la Révolution, notre commerce n'a point ressaisi dans ces parages sa prospérité d'autrefois, nos missionnaires font encore, suivant le mot d'un homme d'Etat ottoman, « germer la France « sous leurs pas " . A côté de la foi, la science a ses missions, et celles-ci, comme les premières, contribuent par de nobles travaux à maintenir ce que l'on a si justement nommé la grandeur morale de la France en Orient. Enfin notre pays demeure présent dans ces lointaines régions non-seulement par les grands intérêts qu'il y a conservés et qu'il doit y défendre, mais aussi par l'expansion de ses idées, la diffusion de sa langue, le libre rayonnement de son génie. L'activité de nos compatriotes ne s'y laisse plus concentrer, comme aux siècles écoulés, sur quebjues objets déterminés; elle se disperse et se multiplie, embrasse les objets les plus divers, prend sa part de toutes les entreprises tentées dans l'ordre de la [laix et de la civili-

sation. Livrée à elle-même, elle a su étonner les peuples par ses œuvres et, sur ce sol classique des merveilles, égaler les anciens. Ces efforts maintiennent à leur manière la chaîne des traditions, préservent le vieux renom de la France, préparent le relèvement de son influence politique et gardent pour l'avenir le précieux dépôt du passé.

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