‹ Une ambassade française en Orient sous Louis XV;Chapitre 48 sur 61 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Audience du suKan. — Le cortège de l'ambassadeur. — La première et la deuxième cour du Sérail. — Repas des janissaires. - Villeneuve au Divan. Moment solennel. — La salle d'audience. — Le sultan Mahmoud sur son lit de parade. — Triomphante sortie. — Rencontre à Andrinople d'un émissaire russe. — Message étrange dont il est porteur. — Réponse digne et habile de Vdicneuve. — Bataille de Krotzka. — Le grand vizir met le siège devant Belgrade. — Force de cette place; en l'attaquant, les Turcs s'exposent à un échec qui peut se transformer en désastre. — Lne prompte paix peut seule leur épargner les effets de leur imprudence. — Panique de l'Autriche. — Cette puissance se résigne à traiter séparément. Plan du médiateur. — Il arrive au camp. - Dangereuse ardeur des troupes : la ville de la guerre sainte. — Préparatifs d'assaut. — Réponse hautaine du vizir aux premières paroles du marquis. — Arrivée du comte de Neipperg, plénipotentiaire impérial. — Caractère de cet officier. — Ses offres sont jugées insuffisantes. — Les Turcs se proposent de le retenir prisonnier jusqu'à ce qu'il ait accédé à leurs exigences. — Villeneuve soupçonne ce dessein. — Un visiteur nocturne. — L'ambassadeur protège ÎVcipperg et lui donne asile dans sa tente. — Nouvelles conférences. Arrivée de Schmettow à Belgrade. — Cet habile général relève le moral de la garnison et ranime la défense. — Premiers revers des Turcs.

— Moment critique et décisif pour le sort de la négociation. — La question des murailles de Belgrade. — Expédient suggéré par Villeneuve. — Ali pacha de Bosnie. — Signature des préliminaires. — Dialogue entre Xci'pperg et Schmettow. — L'ambassadeur de France aux tranchées et dans la ville. — Les églises de Belgrade. — Eclatante victoire des Russes.

— Conquête de la Moldavie. — Désespoir de Charles VI en apprenant la signature des préliminaires. — La garantie donnée par la France lie la cour de Vienne et ne lui permet pas de désavouer Neipperg. — Négociations avec la Russie. — Litrigues de Cagnoni. — Villeneuve outre-passe «es instructions et admet la neutralisation d'Azof. — La Tsarine réduite à ■s'incliucr devant la nécessité. — Ratification solennelle des deux traites.

— Conditions de la paix avec l'Autriche. — Conditions de la paix avec la Russie. — Fermeture de la mer Noire à la marine russe. — L'acte nouveau ne reproduit pas la clause du traité de Pruth protectrice de la

Pologne. — Alliance défensive avec la Suède; vénalité intermittente du reis-effendi. — Arrestation de Neipperj^. — Quel jugement peut être porté sur sa conduite. — Procès de Wallis. — Les nouvellistes de Paris et de la cour : bruits invraisemblables. — Médaille triomphale. — Triple avantage que la France retire de la paix de Belgrade. — X'otre influence en Orient se retrouve sans rivale. — Altération de l'alliance entre les deux empires. — L'Autriche et la Russie tentent séparément de se rapprocher de nous. — La question du Luxembourg en 1739. — Lutte de prévenances entre Saint-Pétersbourg et Versailles. — La France arbitre de l'Europe.

Dès que Villeneuve eut officiellement revêtu son nouveau caractère, des honneurs inusités lui furent rendus. Un corps de janissaires fut mis à ses ordres et dut l'escorter dans toutes ses sorties. Les principaux personnages de la cour le firent complimenter et lui envoyèrent des présents; c'était au palais de France un défilé continuel de visiteurs, les uns apportant des corbeilles fleuries, les autres des coussins richement brodés. Dans la cour, les musiques du Sérail donnaient d'assourdissants concerts. Ces formalités précédaient et annonçaient la réception solennelle de l'ambassadeur par le sultan, fixée au 19 mai. Retiré dans les profondeurs du harem, le monarque oriental ne se montrait aux envoyés chrétiens que par une faveur insigne; il les recelait à leur arrivée et au moment de leur départ, mais ne les admettait en sa présence au cours de leur ambassade que s'ils avaient à lui remettre quelque lettre de leur maître, leur conférant une mission d'exceptionnelle importance; accrédité auprès de Mahmoud depuis neuf ans, Villeneuve allait le voir pour la première fois.

Avant le lever du jour, à la lueur des flambeaux, une flottille entière traversait le port, amenant de Péra à Stamboul l'am-

bassadeur et sa suite. Tous les navires français mouillés dans la Corne d'Or, ainsi que la plupart des bâtiments étrangers, saluaient de leur artillerie. Aux premiers rayons du soleil, le cortège se forma sur le quai de la ville musulmane et s'achemina lentement vers le Sérail. En tète marchait la garde de Tanibassadeur, puis d'autres janissaires par détachements nombreux, des officiers de différents grades, les tchaouchs ou huissiers de la Porte dans leur tenue d'apparat. La grosseur et la richesse des coiffures témoignaient de la solennité du jour; les tchaouchs portaient leur bonnet de cérémonie, vaste turban de forme évasée, décoré d'une longue plume de héron; sur la tête des janissaires, un immense panache se déployait en forme d'éventail. A cette pompe succédait tout à coup un fringant équipage, douze chevaux harnachés à la française, conduits en main, au devant desquels l'écuyer de l'ambassadeur caracolait. Puis c'était la maison du marquis au grand complet, le maître d'hùtel à cheval avec le sous-maître et le maître d'office, dix-huit valets grecs dans le costume de leur nation, vingt-quatre laquais en livrée aux couleurs de M. de Villeneuve, bleu et jaune, six valets de chambre à cheval, deux aumôniers habillés en drogmans, portant le pantalon large et la veste semée de broderies. Enfin l'ambassadeur paraissait, précédé de son premier interprète et d'un nouveau groupe d'officiers ottomans ; il s'avançait entre le chef des tchaouchs et un autre maître des cérémonies; autour de lui douze coureurs, portant l'équipement leste des Hongrois, et douze valets entièrement vêtus de blanc formaient une escorte immédiate. Dans les carrefours, sur les places, valets et coureurs écartaient la foule et s'alignaient sur les ailes ; l'envoyé du Roi semblait chevaucher alors au centre d'une troupe déployée en bataille.

Derrière lui venaient son jeune fils, puis le baron de Tott, les secrétaires, et parmi eux M. de Peyssonnel, tenant élevée entre ses mains la lettre du Roi Très-Chrétien à « son cher et parfait " ami l'empereur des Ottomans ' » . L'ambassadeur et sa suite portaient le costume, à la fois élégant et somptueux, en usage à la cour de Versailles; les chapeaux galonnés d'or, les perruques poudrées, les justaucorps où de fines broderies couraient sur le velours et sur la soie, se mêlaient de toutes parts aux volumineux turbans et aux robes flottantes de l'Islam, et l'habillement français frappait par sa grâce dégagée au milieu de celte lourde magnificence, sans nuire au bon air de la cavalcade. Les membres de la nation et les protégés fermaient la marche, chevauchant deux à deux en longue file. La foule musulmane contemplait le cortège ai^ec étonnement et en silence. Particulièrement curieuses de ces spectacles, les femmes turques, enveloppées de leurs voiles de soie aux nuances vives, se pressaient derrière les grilles des cimetières qui leur servaient de lieux de promenade, ou peuplaient de gracieuses apparitions le péristyle des mosquées ^.

On atteignit les murs du Sérail, à demi dissimulés sous les platanes et les cyprès. Auprès de l'entrée principale, Villeneuve se reposa quelques instants sous un kiosque, pour laisser passer le caimaliam ou gouverneur de Constantinople avec ses pages, ses estafiers et sa musique : c'était ce personnage qui remplaçait le grand vizir absent, et devait faire à notre envoyé les honneurs de la résidence impériale. Les Français pénétrèrent à sa suite dans la première cour du Sérail, vaste esplanade bordée de constructions irrégulières,

1 Relation de l'audience envoyée par V'ilieneuve,

2 Flachat, t. I, p. 568.

place publique de cette ville de palais. Des corps de troupe y étaient rangés, et les couleurs voyantes de leurs uniformes offraient aux regards une masse éclatante et bigarrée, *< l'apparence d'un parterre de tulipes r , suivant l'expression de lady Montague '. Une porte s'ouvrant entre deux tours crénelées conduit ensuite l'ambassadeur et ses compagnons dans la seconde cour du Sérail; avant d'en franchir le seuil, ils mettent pied à terre et déposent leur épée.

En pénétrant dans la seconde cour, ils se sentent dans un lieu plus auguste et voisin de la majesté suprême; les musulmans qui les guident observent désormais un silence religieux. De longues galeries développent autour de la cour leurs gracieuses arcades ; partout surgissent des dûmes dont la toiture de plomb resplendit; la demeure impériale se révèle dans ses magnificences intimes et son luxe ignoré du dehors. Du côté opposé à l'entrée, près de la plus haute tour du Sérail, Villeneui^e aperçoit la porte de la Félicité, qui donne accès aux appartements du souverain, mais il n'est pas introduit immédiatement auprès de Sa Hautesse; les ministres doivent auparavant, suivant l'usage adopté en ces cérémonies, le faire assister par honneur et l'associer à quelques-unes des opérations de leur gouvernement.

Au milieu de la cour, les Français ont remarqué une quantité d'écuelles, remplies de riz préparé à la turque; en face s'est placée une troupe nombreuse de janissaires. Sur un signe, les soldats rompent les rangs et se précipitent avec impétuosité vers le repas qui leur a été préparé ; on les voit se disputer leur part, se heurter, tomber et se relever, sans désor-

• OEuvres de lady Montugue, t. II, p. 26.

364 LA MISSIOX DU MARQUIS DE l'ILLE^EUVE.

(lie pourtant et sans un cri. Cette distribution, offerte plusieurs fois par semaine aux janissaires par la munificence du Grand Seigneur, jouait un rôle dans les préoccupations de ses ministj"es; c'était pour eux un moyen de connaître l'opinion des soldats. Si ceux-ci passaient devant les écuelles sans y toucher ou même les repoussaient du pied, cette bouderie indiquait de leur part un mécontentement toujours prêt à se tourner en révolte. Mangeaient-ils avec entrain, le gouvernement se rassurait, mesurant à cet empressement le zèle et les bonnes dispositions de la troupe.

Tandis que les janissaires achèvent leur repas, on a fait entrer Villeneuve dans une salle circulaire, décorée avec une sobre magnificence. Autour des murs règne une estrade recouverte de tapis ; là se tiennent, assis à la turque sur des coussins, la mine grave sous leurs turbans de deux pieds de diamètre, le col encadré de fourrure, le corps enveloppé de pelisses de drap vert, écarlate ou bleu, les principaux dignitaires de l'Islam. C'est lecaimakam, \edeflerdar ou grand trésorier, les caziaskers ou juges suprêmes, le nichandji ou garde des sceaux, les vizirs du premier rang. Ils se préparent à tenir le Divan, c'est-à-dire le conseil suprême de l'empire. Villeneuve est invité à y prendre part; il monte sur l'estrade, un tabouret est apporté pour lui servir de siège, les musulmans lui souhaitent la bienvenue, et la séance s'ouvre.

Après l'expédition des affaires courantes, les plaideurs sont introduits, car le Divan est avant tout une cour de justice où chacun est admis à porter sa plainte, avec une liberté qui éi'oque le souvenir des premiers âges de l'Islam. D'humbles marchands, des femmes présentent leur supplique et obtiennent une sentence; si parfois l'aspect imposant de l'assemblée fait

hésiter leur courage, ils se rassurent à la vue d'une baie grillée qui s'ouvre dans la muraille et derrière laquelle le Grand Seigneur peut assister, sans être aperçu, aux délibérations du Divan; le seul soupçon de sou invisible présence rappelle les juges à l'impartialité. Les arrêts rendus, il faut distribuer la solde aux janissaires. Des sacs de piastres sont apportés avec les rôles de la milice, leur nombre est vérifié, une pièce sonne sur les dalles pour attester la pureté du métal employé; puis, devant les sacs rangés en monceaux, des officiers envoyés par les compagnies passent en courant; chacun emporte sa part avec une surprenante rapidité, et les monceaux fondent. Aucune des formalités prescrites n'est épargnée à Villeneuve; on lui présente l'eau pour les ablutions, le parfum, le sorbet, puis quatre tables chargées de mets sont apportées, et chacune de ces opérations est entremêlée de saints, d'inclinations de tête, de ces gestes minutieusement réglés qui prolongent et compliquent toutes les cérémonies de l'Islam. Durant les repas offerts aux ambassadeurs, pour récréer les convives, on promenait devant l'entrée des salles les plus beaux chevaux des écuries impériales; ils étaient ornés de leurs plus riches atours, et les serviteurs chargés de les présenter les montaient sans babouches, par respect.

Le moment solennel de l'audience est arrivé. In officier apporte, en l'appuyant sur son front, un rescrit impérial qui ordonne d'introduire l'ambassadeur. Au milieu d'un silence plus profond que jamais, interrompu seulement par les Ichaouchs, qui laissent leur bâton d'argent retomber sur les dalles à intervalles réguliers, la porte de la Félicité s'est ouverte; les cojndjis ou gardes des portes, les mains croisées sur la poitrine, la tète inclinée sous leur haute tiare, se

tiennent immobiles des deux côtés de l'entrée; à l'intérieur, ou aperçoit la haie des icoglans et des gardes du corps, coiffés d'un casque empanaché et vêtus de brocart d'or. Les ministres subalternes et les juges franchissent le seuil les premiers; le caimakam entre à son tour, saluant de droite et de gauche; cnfm Villeneuve, après avoir été revêtu d'une pelisse de drap rose, fourrée de zibeline, est introduit avec ses principaux officiers. Deux capidjis tiennent chaque Français par les bras, le font s'appuyer sur eux et règlent sa marche.

Ce fut alors une vision rapide et éblouissante, une succession de portiques, des futaies de colonnes, plusieurs salles d'une décoration éclatante, auxquelles des coupoles enluminées formaient un ciel d'oretdepourpre.Onatteintet Ton traverse rapidement la troisième cour du Sérail ; le pavé est de marbre, des marbres précieux revêtent les murs, et les versets du Coran s'y détachent en caractères d'or. Au delà s'ouvre la salle d'audience. Un demi-jour respectueux, éclairant à peine le sanctuaire, laisse entrevoir dans l'un des angles un lit de parade, disposé pour servir de trône; dans la pénombre, des pierreries étincellent de toutes parts, sur le dais du trône, sur les colonnes de cuivre qui le soutiennent, sur l'encadrement des fenêtres; d'autres tracent sur la tenture rouge des murailles de lumineuses arabesques. A demi couché sur des coussins que recouvre une épaisse broderie de perles, le Commandeur des croyants se présente de profil, afin que l'Infidèle ne puisse contempler sa face sacrée; son costume diffère peu de celui de ses principaux ministres, seulement trois aigrettes enveloppent son turban, chacune d'elles jaillissant d'un nœud de pierres précieuses.

Tandis que tous les musulmans se prosternaient, Villeneuve se contenta de s'incliner profondément par trois fois, avant de

débiter uuc courte harangue. Le caimakam reçut ensuite la lettre du Roi et la posa sur le lit du Grand Seigneur; raudicnce était terminée, sans que Mahmoud eût prononcé une parole ou fait un geste. Tous les assistants sortirent, et, tandis que l'ambassadeur s'éloignait avec son cortège, la porte de la Félicité se refermait, dérobant à nouveau les splendeurs entrevues'. Quelques jours après, Villeneuve quittait Constantinople pour se rendre à l'armée. Sa suite personnelle se composait de cent dix personnes, et la colonne entière, comprenant les troupes d'escorte, eu comptait six cents. Deux cents chariots portaient un matériel de campement complet. La nation française voulut accompagner sou chef jusqu'à quelques lieues de la ville ; une foule immense se pressait sur le passage de l'ambassadeur, semblant souhaiter un heureux succès à l'œuvre de paix qu'il allait entreprendre, et Mahmoud, dissimulé dans un kiosque du voisinage, assistait à cette sortie, qui semblait un triomphe anticipé.

A deux journées de marche d'Andrinople, Villeneuve fut rejoint par un agent que lui envoyait la cour de Russie et qui arrivait en droite ligne de Pétersbourg. C'était un homme de petit état et d'origine incertaine; il avait nom Cagnoui et se

' Relation de l'auclience envoyée par Villeneuve avec sa lettre du 19 mai 1739. Flachat, t. I, p. 567 et suiv. Laugieb, t. II, p. 11 à 17. Ephémérides daces, t. II, p. 205 et 206. Voyage du chevalier de Bauffremoiit, manuscrit déjà cité de la Bibliothèque nationale. Djevad-bev, Etat militaire ottoman, traduit du turc par Macridès, Paris, 1882, t. I, p. 124 et ^uiv.

disait né en Angleterre d'un père napolitain. On le savait seulement fort avant dans les bonnes grâces du comte Ostermann, qui l'employait aux missions où il fallait du mystère et de la finesse. Cagnoni apportait à Villeneuve des pouvoirs pour signer la paix au nom de la Tsarine, mais sous la condition que cette princesse conserverait Azof et son territoire. Il remit aussi à l'ambassadeur un chiffre pour correspondre directement avec le cabinet de Pétersbourg; enfin il lui présenta, comme la chose la plus naturelle du monde, un billet de vingt mille piastres, payable au porteur sur un négociant de Constantinople : c'était un présent que la Tsarine ofîï-ait à notre représentant, afin de s'assurer que les intérêts de son empire ne seraient pas sacrifiés dans la négociation.

Cette offre inopinée ne fut nullement du goût de M. de Villeneuve; à une époque où la corruption faisait partie des moyens employés couramment dans les négociations, les diplomates français donnaient beaucoup et ne recevaient point. La situation du marquis ne laissait pas néanmoins que d'être embarrassante; il fallait, en refusant, éviter de froisser l'Impératrice, dont le tort était d'avoir voulu traiter un ambassadeur de France comme on traitait ses propres ministres. Villeneuve s'y prit adroitement; il répondit « que, suivant lui, ce qu'il y « avait de plus flatteur dans une récompense, c'était de l'avoir tt méritée. Il ne se trouvait pas dans ce cas-là, puisque ses " soins n'avaient encore rien produit ; si la négociation se ter- « minait, comme il le souhaitait, d'une façon agréable à Sa « Majesté de toutes les Russies, il ne refuserait pas les témoi- « gnages qu'il Lui plairait de lui donner de sa satisfaction, per- « suadé qu'ils seraient d'une espèce à pouvoir se concilier avec « le caractère dont il était honoré, et à obtenir du Roi la per-

w mission de les accepter '. » Cagnoni n'insisla pas; il demanda seulement et obtint d'être admis dans l'escorte de l'ambassadeur pour toute la durée du voyage.

M. de Villeneuve espérait arriver au camp avant la reprise des hostilités; il avait compté sans l'ardeur des troupes ottomanes. Dès qu'une armée de plus de cent mille hommes eut été réunie dans la haute Bulgarie, auprès des positions que les Impériaux occupaient encore en Serbie, dès qu'elle vit son matériel et ses approvisionnements au complet, il fut impossible de la contenir, et le grand vizir dut la conduire à l'ennemi. L'Autriche, de sou côté, n'ayant point reçu de réponse à ses propositions dans le délai qu'elle avait assigné à la Porte pour prendre parti, interprétait ce silence comme un refus et ne s'occupait plus que de préparatifs militaires. Son armée s'était reformée au delà du Danube, puis avait franchi le fleuve et campait autour de Belgrade. Renforcée et reposée, forte de quarante mille hommes, qu'accompagnaient quatre mille femmes-, elle avait repris confiance en elle-même et voulait une revanche. Les deux partis se cherchaient donc; vainement Villeneuve, tout en pressant sa marche, écrivait-il au grand vizir d'éviter les actions « décisives et générales ^ » , les dispositions réciproques des armées rendaient un choc inévitable.

Le 22 juillet, les Allemands se portèrent en avant. Ils marchaient vers Krotzka, point situé sur le Danube, un peu en aval de Belgrade, et où la présence des Ottomans avait été signalée. S'éclairant mal et imparfaitement renseigné sur les mouvements de l'ennemi, Wallis croyait n'avoir affaire qu'à

ï Villonpuve à Amelot, 7 juillet 1739.

• Ep/icmérides daces, t. II, p. 221.

•^ Villeneuve à Amelot, 7 juillet 1739.

uu corps isolé, qu'il serait facile de surprendre et d'écraser. Pour arriver à Krotzka, il lui fallut allonger son armée en mince colonne dans uu défilé resserré entre des rampes boisées. Toutes les forces du grand vizir l'attendaient au sortir de ce couloir, rangées sur des hauteurs formant demi-cercle. En débouchant, les Impériaux donnèrent dans le filet et se virent environnés d'ennemis; ils étaient perdus, sans l'héroïsme de l'un des régiments qui formaient l'avant-garde, celui des cuirassiers de Palfy. Cette brave troupe s'établit sur uue hauteur environnée de pentes à pic et y occupa les Turcs, jusqu'à ce que ses débris eussent été acculés à l'un des escarpements et précipités dans le vide; le régiment périt en entier, mais sa résistance avait permis au reste de la colonne de franchir le défilé et de se déployer. La lutte s'engagea, longue, opiniâtre, furieuse; après avoir jusqu'au soir soutenu le choc de l'ennemi et repoussé quinze assauts des janissaires, les Impériaux croyaient recommencer le combat le leudemiin, lorsque le feld-maréchal IVallis, consterné du massacre de son avant-garde et de la perte de près de dix mille hommas, profita delà nuit pour ordonner lajretraite. Cette défaillance du commandement découragea les troupes; elles s'étaient crues presque victorieuses, et on les faisait fuir. Elles se retirèrent d'abord en bon ordre, puis précipitamment, et ne reprirent haleine que sur la rive gauche du Danube, après avoir traversé Belgrade sans s'y arrêter. Le 27 juillet, les soldats ottomans paraissaient devant cette place et ouvraient immédiatement la tranchée, sans même attendre l'ordre de leurs chefs '. Ces nouvelles trouvèrent M. de Villeneuve à Nisch. Elles

' Mémoires de Schmeitow, p. 200 à 214. Ephémérides daces, t. II, p. 238.

Tinquiétèrent plus qu'elles ne le réjouirent. Si la fortune, d'accord avec les secrets désirs de la cour de France, avait constamment favorisé les Turcs, leur armée n'allait-elle pas trouver, en se heurtant aux murailles de Belgrade, un terme à ses succès? Adossée au Danube et à la Save qui se réunissent sous ses murs eu une vaste nappe d'eau, Belgrade est accessible seulement par celle de ses faces qui regarde le sud; elle trouve ainsi dans sa situation la première raison de sa force. En outre, cédée à l'Autriche depuis vingt ans, elle avait été entourée par les ingénieurs allemands de défenses nouvelles et formidables, qui en faisaient, disait-on, la ville la plus difficile à prendre de l'Europe '. Au delà de la vieille enceinte où le prince Eugène avait fait brèche en 1698, s'étaient élevés des ouvrages extérieurs, construits d'après toutes les règles de l'art de la fortification, et la citadelle que l'on voit encore aujourd'hui dominer la ville du haut de son rocher, en face du confluent du Danube et de la Save, formait alors le centre d'un vaste camp retranché. Un investissement complet par Tarmée du vizir était impossible; en effet, les troupes de Wallis, restées maîtresses de la rive septentrionale des deux lleuves, maintenaient leurs communications avec la ville et y jetaient conlinitellement des renforts. Enfin les Ottomans ignoraient les moyens de réduire régulièrement une place, et les batteries qu'ils avaient élevées autour de Belgrade n'avaient réussi jusqu'à présent qu'à endommager quelques toits. Sans doute l'enthousiasme des soldats était à son comble, mais cette ardeur même, qui méconnaissait les

> « On assure, écrit La Motravk, que l'Empereur l'a rendue imprcuabic, si tant est qu'il y ait à présent des places qu'on ne puisse prendre. » Voyage ,en Turquie, p. ICO.

obstacles, commenrait à leur devenir fatale. Un corps s'étant aventuré au delà du Danube , l'armée impériale entière, formée en carré, lui offrit le combat à Pancsova. Malgré l'évidente disproportion des forces, un détachement de janissaires se jeta tète baissée sur l'ennemi ; fous d'héroïsme, cinq cents d'entre eux pénétrèrent jusqu'au milieu du carré, qui se referma sur eux ; pas un n'en sortit vivant, et le reste du corps se débanda '. Une attaque de vive force contre Belgrade ne pouvait avoir qu'un pareil succès, avec de plus graves conséquences. Après avoir laissé ses meilleurs soldats sur les glacis de la place, l'armée eût été repoussée en désordre, rejetée au loin, et cette déroute eût suffi à replonger les Turcs dans l'abîme d'où leur étoile et nos efforts les avaient miraculeusement tirés.

Le seul moyen de les sauver d'uu échec qui se fût transformé en désastre était une prompte négociation. Un événement depuis longtemps attendu par la France vint tout à coup en faciliter l'ouverture et le succès. La désunion des cours impériales, tel était le but auquel tendaient, depuis le commencement des hostilités, les désirs et aussi les efforts discrets de notre gouvernement. Si l'acceptation de nos bons offices par l'Empereur et la Tsarine ne permettait point à Fleury de travailler ouvertement à les diviser, le cardinal profitait de l'amélioration de nos rapports avec l'Autriche pour lui insinuer que les exigences de la Russie retardaient seules le rétablissement de la paix, et mettait toute son adresse à sous-eutendre un conseil qu'il lui était interdit d'exprimer ouvertement. Les alliances survivent rarement à des revers communs; déjà d'aigres récriminations avaient été échangées entre Vienne et

' Hamubr, p. 484.

Pétersbourg '. Pourtant rEinpereur hésitait encore à détacher sa cause de celle de la Tsarine, lorsque la défaite de son armée à Krotzka et l'attaque de liclgrade dissipèrent ses scrupules. L'immobilité des Russes pendant l'écrasement de l'armée autrichienne, leur lenteur à se mettre en campagne, le bruit de pourparlers suspects entre leurs généraux et l'ennemi commun faisaient d'ailleurs craindre à Charles VI une défection de ses alliés; il ne songea plus qu'à les prévenir. Un message du marquis de Mirepoix, accrédité par la France auprès de ce prince, informa M. de Villeneuve que la cour d'Autriche, consternée de ses derniers revers, en proie à une panique, se résignait à traiter sans la Russie, et que le feld-maréchal Wallis avait reçu des pleins pouvoirs pour signer la paix particulière de son maître avec la Porte, par l'entremise de notre ambassadeur *.

Le parti de Villeneuve fut aussitôt arrêté. Profiter de la frayeur momentanée de l'Autriche pour ménager sur-lechamp un accommodement entre cette puissance et la Turquie, puis contraindre la Russie isolée à poser également les armes, tel fut le plan qu'il imagina et pour lequel la rapidité d'exécution était la première condition du succès. Le moindre incident militaire, une sortie heureuse des défen-

1 « Le comte d'Ostein, minislre de l'Empereur à Pétersbourg, écrivait Saint-Séverin le 18 novombie 1738, est brouillé ouvertement avec M. Ostermann, au sujet des reproches que ces deui ministres se sont faits réciproquement sur les fàclieux événements de cette campagne. Outre des paroles fort dures entre eux, il y a eu des gestes, dont plusieurs personnes que l'on dit avoir été témoins ont été fort scandalisées de la pari de deux ministres de cette nature. » Archives des affaires étrangères : Suède, 1738.

-Villeneuve à Amelot, 17 août 1739. V. aussi Tlpetz, Etude sur la paix de Belgrade, d'après des documents inédits, Historische Zeitsclirift. (Xouvelle série, 4'' volume, 1878.)

■^'4, LA MISSIO^' DU MARQl'IS DK VILLEKELVE.

seurs de Belgrade, un assaut infructueux des assiégeants, nne' victoire des Russes, pouvait changer la situation respective des belligérants et, par suite, les dispositions de l'Autriche. L'occasion de terminer glorieusement la guerre s'offrait aux Ottomans, mais Villeneuve sentit que le hasard l'aurait fait naître en vain, si l'adresse du médiateur ne se hâtait d'en profiter.

D'abord, tout parut se conformer aux désirs du marquis. Le grand vizir, instruit de sa présence à Nisch, le manda au camp devant Belgrade. A cet appel, Villeneuve se sépara de la plus grande partie de sa pompeuse escorte et, la devançant, s'engagea en Serbie avec un petit groupe d'hommes. Pendant quatre jours, les Français hâtèrent leur marche à travers un pays désolé, où la guerre venait de passer et d'exercer ses ravages. A Krotzka, il leur fallut subir un affreux spectacle, la vue du champ de bataille encore couvert de cadavres décapités ; les Turcs avaient laissé sans sépulture les corps de leurs ennemis. Parvenu au camp le 15 août, Villeneuve fit dresser ses tentes auprès de celles du grand vizir, à quelques pas des tranchées; de leur quartier, ses compagnons suivaient le travail des batteries, voyaient luire l'éclair des pièces '.

Villeneuve avait été bien accueilli; le grand vizir lui avait envoyé en présent un de ces beaux coursiers, à l'encolure fine, à la démarche onduleuse, que les Turcs réservaient à leurs pachas. Cependant un rapide coup d'œil sur tout ce qui l'environnait suffit à convaincre le marquis des difficultés immenses de sa tâche ; il comprit qu'il lui faudrait non-seulement persuader un ministre , mais encore apaiser une armée entière, ameutée autour de cette place de Belgrade

' Lettres écrites an marquis de Caumont par diverses personnes de la suile de Villeneuve. [Co/'ection Schefer.)

LAPAIXDEBELGUADE. 37 5

que se disputaient depuis un demi-siècle chrétiens et musulmans, que ceux-ci 'avaient surnommée In ville de la guerre sainte et qu'ils s'étaient juré de reconquérir.

Une animation extraordinaire régnait dans le camp. Le pacha Ali, geuverneur de la Bosnie, venait d'amener un renfort puissant, tiré de sa province. Les trente mille hommes dont cette troupe était composée défendaient pied à pied leur pays depuis deux ans; c'étaient de rudes soldats, conduits par des beys à mine farouche. Habitués aux alertes incessantes et aux pénibles exploits de la guerre de montagnes, les Bosniaques considéraient avec dédain tous ceux qui n'avaient point partagé leurs épreuves. Voyant des bains dans le camp, ils se moquaient : « Le Danube, la Save, disaient- « ils à ceux qui s'en servaient, voilà l'eau pure dont il faut user « pour vos ablutions'. » Ces railleries piquaient au vif les soldats des antres corps, faisant naître entre eux et les nouveaux venus une rivalité d'audace et une dangereuse émulation. Les uns et les autres réclamaient à l'envi un grand effort immédiat. Parcourant les rues du camp, Villeneuve remarqua des amas de fascines destinées à combler les fossés, des échelles préparées pour l'escalade ; aveuglés par leur ardeur, prenant pour une brèche praticable les dommages insignifiants que leur artillerie avait faits au corps de place, les janissaires se disposaient à risquer le salut de l'armée dans un assaut impossible.

Le grand vizir paraissait gagné ou débordé par ce dangereux emportement. Lorsqu'il reçut Villeneuve pour la première fois, bien qu'il fût au courant des intentions pacifiques de l'Autriche, bien que déjà Wallis lui eût envoyé un

' Lettre d'un agent de Bonneval, archives des affaires étrangères. Turquie,

de ses officiers pour entamer la négociation, il affecta de ne parler d'abord que " de la main de Dieu qui s'appesantis- « sait sur les Infidèles ' ». A la fin, il demanda à Villeneuve s'il avait des nouvelles de Vienne ; l'ambassadeur répondit, comme les avis de M. de Mirepoix l'y autorisaient, que l'Empereur consentait à traiter sur la base d'une cession partielle de la Serbie. A ces mots, le drogman de la Porte, qui servait d'interprète, pâlit et se troubla ; il craignait le courroux du vizir, s'il lui transmettait des offres aussi éloignées de ses prétentions. En effet, Elvias-Méhemmed répondit brusquement que la remise immédiate de Belgrade pourrait seule le décider à la paix, et sur l'beure le feu des assiégeants redoubla d'intensité*.

Le même jour, Villeneuve reçut de nouvelles dépêches de Vienne ; l'Autriche abandonnait la Serbie et la Valachie entières, moins Belgrade. Le lendemain, on apprit l'arrivée dans la place d'un envoyé spécial de l'Empereur, le général d'artillerie comte de Neipperg, qui demandait à se rendre au camp des Turcs. Charles VI, mécontent du feld-maréchal Wallis, craignant de plus qu'une connaissance imparfaite de notre langue ne rendît ce général impropre à une négociation où tout devait passer par l'intermédiaire de la France, lui avait retiré ses pouvoirs diplomatiques pour les transférer à Neipperg; on allait savoir par cet officier les intentions définitives de sa cour et le dernier mot de l'Empereur.

Le 18, IVeipperg était au camp, sous une tente spécialement disposée pour le recevoir et où Villeneuve l'avait rejoint. Dans un entretien seul à seul qu'il prolongea quelque temps, l'ambassadeur put observer et pénétrer à loisir celui dont il

1 Villeneuve à Amelof, 17 août 1739.

lui faudrait se faire le soutien ou l'adversaire, suivant que les conditions de l'Autriche répondraient plus ou moins à nos intérêts. Xeipperg était un officier à la moustache déjà grise, honorablement connu pour son expérience et sa valeur, sachant faire la guerre comme la plupart des généraux de son pays, c'est-à-dire sans hardiesse, mais avec une correction méthodique; placé jusqu'alors au second rang, il semblait de ces hommes que riiabilude de l'obéissance passive laisse hésitants et troublés en face des responsabilités à assumer et du devoir à chercher. Il chargea Villeneuve de réitérer au vizir, de la part de l'Empereur, la proposition de céder la Serbie sans Belgrade, en y ajoutant l'offre de démolir celte forteresse : son mandat, ajoutait-t-il, n'allait pas au delà de cette suprême concession. — « Comme je n'ai qu'un Dieu, je n'ai qu'une pa- « rôle, répondit Elvias-Méhemmed-pacha; je veux Belgrade « et n'écouterai rien qu'on ne m'en ait apporté les clefs '. » Instruit de cette parole, Neipperg déclara qu'il n'avait rien à ajouter aux propositions faites en son nom et demanda des chevaux pour retourner dans la ville.

Le jour suivant s'écoula sans que les Turcs eussent accédé à cette demande. « Les grandes affaires, disaient-ils, ne se « terminent pas en un jour *. « Ce propos indiquait-il de leur part un retour à la modération? Si Villeneuve fut d'abord tenté de le croire, certains symptômes alarmants, qu'il remarquait depuis quelques heures, le détrompèrent rapidement, eu lui révélant l'imminence d'un péril inattendu. Le grand vizir, dans toutes les audiences qu'il lui donnait, rompait avec les habitudes d'impassibilité majestueuse qui, aux yeux desOrien-

' Villeneuve à Amelot, 21 août 1739.

378 LA MISSION DU MARQl'IS DE VILLE\EUVE.

taux, passent pour la forme extérieure de la dignité; la vivacité de son langage décelait le trouble de son àme. Ses conseillers intimes, le reis-cffendi, le drogman, les chefs du corps des janissaires, continuaient à fréquenter Villeneuve; néanmoins, tout en recherchant sa conversation et en l'invitant familièrement sous leurs tentes « pour prendre le café » , il lui montraient moins de confiance que par le passé; ils laissaient percer quelques doutes sur la sincérité ou l'efficacité de nos bons offices et, par leur réserve autant que par leur langage, semblaient annoncer des mesures extrêmes. Villeneuve commençait à craindre que le plénipotentiaire autrichien ne fût plus en sûreté parmi eux; bientôt la certitude allait chez lui remplacer le soupçon.

Dans la nuit du 19 au 20, la portière de sa tente se souleva, et il vit paraître à ses yeux le drogman de la Porte. C'était Alexandre Ghykha, frère de l'hospodar de Valachie; sa charge faisait de lui, suivant l'expression de M. de Peyssonnel, " le chef de sa nation et le premier esclave de la Porte ' » . Ses compatriotes l'entouraient d'honneurs quasi souverains, les ministres turcs le consultaient familièrement et l'initiaient à tous leurs desseins, mais en même temps lui faisaient supporter plus qu'à tout autre le poids de leurs mécomptes et de leurs colères; le vizir, qui le traitait aujourd'hui en confident, pouvait demain d'un signe faire voler sa tête. Le langage de Ghykha à l'ambassadeur, ému, plein de véhémence, tour à tour voisin de la prière et touchant à la menace, laissait voir l'état violent où le tenait la crise à laquelle il était mêlé; on pouvait se demander s'il venait donner des conseils, en solliciter, ou

• LcUre au marquis ilc Ciiumont, en date du 12 mai 1738. {Collection Schefer.)

poser des conditions. Quoi qu'il en fût, Villeneuve surprit dans sa conversation tout le secret des désirs, des impatiences et des résolutions du premier ministre.

Elvias-XIéhemmed voulait Belgrade à tout prix, jugeant son honneur et sa fortune intéressés à cette acquisition. D'autre part, il s'imaginait que l'Autriche ne répugnait pas essentiellement à l'abandon de la place; cette pensée lui avait été inspirée par le langage imprudent de l'officier envoyé au camp par Wallis, le colonel Gross, qui avait consenti à admettre ou au moins à discuter l'opportunité d'un tel sacrifice. Aussi les refus de Xeipperg étonnaient-ils le vizir autant qu'ils l'irritaient, et il rendait Villeneuve responsable en partie des suites qu'entraînerait cette inflexibilité. La Porte comptait offrir cent cinquante bourses à notre ambassadeur, s'il obtenait la cession de la ville à l'amiable, et même cette proposition injurieuse formait l'un des principaux objets de la visite du drogman. A défaut de cet expédient, voici le moyen qu'on avait découvert pour obtenir Belgrade. Neipperg s'était rendu au camp sans exiger des otages qui eussent garanti sa sûreté; lorsqu'il avait communiqué ses pouvoirs aux Turcs, ceux-ci avaient remarqué qu'ils étaient illimités et ne contenaient aucune réserve; le négociateur pouvait ainsi consentir à tout, sans crainte d'être désavoué. Sa résistance étant toute personnelle, il s'agissait de la briser, et, pour atteindre ce but, le grand vizir ne craindrait point d'employer la violence. Il considérait désormais Meipperg comme son prisonnier en même temps que son hôte; il le ferait arrêter et le retiendrait captif jusqu'à ce que le comte eût souscrit aux sacrifices qu'on exigeait de lui; l'exaspération des troupes justifiait aux yeux du vizir ce parti de rigueur.

380 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEMEUVE.

Jamais, depuis Touverture de ces épineuses négociations, l'instant n'avait été plus critique. Un attentat au droit des gens dans la personne du comte de Neipperg, commis à quelques pas de la tente de l'ambassadeur du Roi, n'eût pas seulement soulevé contre ses auteurs une réprobation générale, il eût porté un coup sensible à l'honneur de la France. Disposée de tout temps à la soupçonner de secrète connivence avec les Turcs, l'Europe eût désormais vu en elle la complice avérée de leurs excès. Dans ce péril, Villeneuve ne perdit point contenance. Il avait reconnu que la peur seule rendait les Turcs exigeants et demain peut-être les rendrait féroces, que tous ces triomphateurs tremblaient, le drogman et les ministres devant le vizir, le vizir devant les troupes, tous devant le Sérail ; il savait aussi que, sur des esprits troublés, la fermeté et l'énergie fournissent des moyens d'action toujours efficaces. Entre l'Autriche qui s'abandonnait et les Turcs qui, au milieu de leurs succès, ne savaient pas garder le sang-froid nécessaire pour en profiter, Villeneuve seul resta maître de lui : il devait dominer l'un et l'autre parti.

Avec l'interprète de la Porte, il le prit sur un ton très-haut et ne ménagea point le visiteur nocturne. " Nous autres Pro- « vençaux, écrivait-il naguère à son ami le marquis de Cau- « mont, avons toujours eu la réputation d'être vifs ' . '> Il dit à Ghykha « qu'il ne connaissait rien de plus désagréable « que toutes les pensées dont il venait interrompre son som- " meil 1) , ajoutant, après avoir rudement repoussé ses offres, « qu'il avait trop bonne opinion de ses maîtres pour croire qu'ils « voulussent violer le droit des gens et mettre la France en

1 Lettre du 14 ociobre 17,2. {Collection Schefer.)

« compromis ' « . Puis il congédia rinterprèlc, tout en se réservant d'employer ses avis.

Le lendemain, à la première heure, il fit chercher Neipperg. L'Autrichien commençait à pressentir les intentions des Turcs : ic Je vois bien, disait-il, que le camp n'est plus pour » moi qu'une honnête prison, mais j'aime mieux y laisser ma « tête que de la porter à Vienne sur un échafaud *. » Eu entrant au quartier de l'ambassadeur de France, il se retrouva en pays chrétien ; Villeneuve avait habitué les Turcs à considérer la partie du camp où il résidait comme un territoire neutre, et la liberté dout on y jouissait était telle que les aumôniers de l'ambassadeur y célébraient la messe, au milieu de cette armée toute brûlante des passions surexcitées de l'Islam \ Villeneuve accueillit l'envoyé impérial avec honneur, l'installa à son foyer et l'y retint; c'est là désormais que Neipperg passera la plus grande partie de son temps, à l'abri du nom respecté de la France.

Cet acte courageux de notre ambassadeur était en même temps un trait d'habileté. Il sauvait le plénipotentiaire autrichien d'une violence matérielle, mais, en même temps, le constituant l'hôte de la France, assurait la prolongation de son séjour dans le camp sans apparence de contrainte, laissait ainsi aux concessions qu'il pourrait faire le caractère de sacrifices librement consentis et, par suite, les rendait moins pénibles pour sou orgueil. Tout en le protégeant, Villeneuve ne désespérait point de l'amener à fléchir et s'occupait sans relâche de lui ménager une capitulation. Le serrant de près,

I Villeneuve à Amelot, 21 août 1739.

' Laugier, t. II, p. 40.

3 Kkralio, t. II, p. 229.

il finit par lui demander si, parlant de démolir Belgrade, il n'avait pas voulu dire que celte ville démantelée demeurerait aux Turcs. Neipperg, se décidant à profiter de cette planche tendue à sou amour-propre, convint que telle avaitété sa pensée. Villeneuve se hâta de reporter cette parole au rciseffendi, en la présentant, non comme une proposition nouvelle, mais comme l'explication et le développement de la précédente. " Vous nous avez parlé jusqu'ici en ambassadeur, lui dit le « ministre, maintenant conseillez-nous en ami '. » Villeneuve lui fait sentir avec feu toute l'importance des offres de l'Autriche et décide les Ottomans à rouvrir la négociation.

Le 22 août, la reprise solennelle des conférences avait lieu. Sous une tente, trois sofas avaient été dressés; assis sur celui du milieu, Villeneuve présidait et dirigeait le débat, son secrétaire accroupi à ses pieds sur un tapis; à sa droite siégeait Neipperg, à sa gauche les représentants du vizir, Mustapha et Saïd. Toutefois ces derniers persistèrent à réclamer Belgrade avec ses fortifications, Meipperg repoussa constamment cette prétention, et deux longues séances n'aboutirent à aucun résultat. Neipperg insistait de nouveau pour qu'on le laissât partir; les Turcs n'opposaient à ses demandes que des réponses évasives, et Villeneuve, dans ce pas difficile, s'avouait avec inquiétude qu'il ne découvrait à la situation aucune issue favorable ^ .

Ses angoisses eussent été plus vives encore, si son regard avait pu percer les murailles de Belgrade et suivre les événements qui se déroulaient dans la place. Jusque-là la [défense n'avait

» Villeneuve à Amelot, 21 août 1739.

- Villeneuve au comte de Sinzendorf, ministre de l'Empereur, 10 septembre 1739.

pas été mieux conduite que l'attaque, et la garnison avait dû son salut à l'inexpérience des assiégeants plus qu'à son activité. Cependant la cour de Vienne s'était enfin décidée à confier le commandement de Belgrade à un officier instruit et brave, le général Schmettow, dont le mérite avait triomphé non sans peine d'intrigues de cour et d'intrigues de camp, également funestes pour la bonne conduite des opérations, Schmettow quitta l'Empereur le 18 août, emportant les dernières espérances de l'Autriche. Le 22, il se jette dans Belgrade, et dès le lendemain, s'aventurant en barque au milieu des flots du Danube, explore, sous une grêle de balles, les positions ennemies. Il en reconnaît soigneusement les points faibles, puis, revenu dans la place, y découvre des ressources ignorées en artillerie et en munitions. Il relève le moral de la garnison, diminue ses fatigues en réduisant le nombre des hommes commandés pour le service journalier, réserve ainsi des forces pour les entreprises du dehors, communique quelque chose de son ardeur même au feld-maréchal W'allis, à son état-major, à ses soldats, qui, laissés inactifs sur la rive gauche du Danube et de la Save, s'étaient bornés jusqu'à présent à des marches inutiles. Il essayait de faire comprendre à ces troupes que le meilleur moyen de secouer l'ennui et le malaise qui les oppressaient était de combattre; son but était de se servir de l'armée de Wallis pour dégager la place et intervertir les rôles, transformer les assiégés en agresseurs et réduire les Turcs à la défensive ' .

Deux jours à peine s'étaient écoulés depuis les conférences tenues infructueusement dans le camp, que cette énergie com-

' Schmettow, p. 231 à 243.

monçait à porter ses fruits. Des travaux de coutre-approche avaient été élevés par les Autrichiens; ils se couvrirent d'artillerie qui prit d'enfilade les ouvrages de l'ennemi et le réduisirent à abandonner trois cents pas de tranchée. Cependant les Turcs avaient réussi depuis quelques jours à s'établir au delà du Danube, au village de Borsa, ne laissant plus à Wallis que la rive gauche de la Save pour communiquer avec la place ; dans ce poste nouveau, ils espéraient dresser des batteries qui prendraient à revers la ville et le château. Schmettow a compris ce danger et veut s'en garantir; il traverse le Danube avec un corps entier, puis renvoie les vaisseaux qui l'ont amené, ne laissant à ses soldats d'autre alternative que d'emporter la position ennemie ou d'être rejetés dans le fleuve. Ils repoussent d'abord les janissaires; ceux-ci reviennent à la charge avec un acharnement furieux, mais leur ardeur se dépense en vain, et ils doivent abandonner la redoute de Borsa à une troupe qui se retrouve valeureuse en se sentant commandée '.

Ces échecs semblaient un avertissement que la fortune donnait aux Turcs, avant de se retirer d'eux sans retour. Livrés à eux-mêmes, en eussent-ils profité? Les dispositions des soldats, l'entêtement des chefs, leur langage de plus en plus hautain, tout permet d'en douter, et il est probable qu'ils auraient compromis définitivement leurs succès, pour en avoir voulu abuser, et poussé l'obstination jusqu'à la démence, si le médiateur n'eût enfin découvert un moyen de rapprocher les deux partis et de donner à l'orgueil du vizir une dernière satisfaction. La question des murailles de Belgrade restait la principale difficulté. Si elle mettait eu jeu l'orgueil des Otto-

' ScHiiËTTOW, p. 243 à 253.

mans, Neipperg n'ignorait point que l'honneur et la conscience de son maître s'y trouvaient engagés. La construction des ouvrages destinés à compléter les défenses de Belgrade avait été présentée par l'Empereur à ses peuples comme intéressant à la fois la patrie et la religion; les frais en avaient été couverts au moyen d'une taxe levée sur le clergé, et Charles VI ne se reconnaissait plus le droit de disposer de ces murailles, devenues sacrées à ses yeux par leur origine autant que par leur destination. Toutefois, si de part et d'autre il paraissait impossible de céder, ne pourrail-on transiger? Pourquoi les Autrichiens ne démoliraieut-ils pas les fortifications qu'ils avaient eux-mêmes construites, et ne rendraient-ils pas la place avec ses vieilles murailles, telle que vingt ans auparavant les Turcs avaient été forcés de la leur abandonner? Le grand vizir pourrait ainsi se glorifier auprès du sultan de lui avoir conquis une ville murée, et d'autre part l'Empereur n'aurait pas la mortification de voir une barrière élevée par lui contre les Infidèles se retourner contre ses Etats et devenir le boulevard de la Turquie.

Après avoir saisi l'idée de cet expédient dans l'esprit inventif du drogman Ghykha, Villeneuve se l'appropria et la soumit à Xeipperg. Celui-ci ignorait l'arrivée de Schmettow et ses premiers succès; par un scrupule exagéré, dans la crainte d'augmenter les défiances des Turcs, il avait prévenu les assiégés de ne lui adresser aucune communication; demeuré sous l'impression décourageante des revers subis au début de la campagne, il crut à l'opportunité d'une dernière concession. Neipperg se rendant, il s'agissait de persuader les Turcs; Villeneuve ne désespérait point d'y parvenir. Comme il avait cru remarquer des dispositions conciliantes chez u!j ^de leurs

principaux chefs, Ali, gouverneur de Bosnie, il en fit auprès du' grand vizir et des autres pachas le défenseur du moyen terme suggéré par la France. Nul plus que cet ancien vizir, devenu général heureux et entreprenant, n'était capable de remplir un tel rôle; populaire dans l'armée, écouté dans le conseil, après avoir fait ses preuves dans la guerre comme dans la politique, il pouvait conseiller la modération sans être taxé de faiblesse.

Ali usa de moyens détournés pour insinuer ses sentiments à ceux qu'il voulait convaincre. S'il se rencontrait avec Neipperg en présence d'autres musulmans, il affectait de les dépasser en hauteur et en brusquerie, laissant voir néanmoins qu'à se& yeux la conservation de la forteresse tout entière n'avait point l'importance qu'on lui prêtait, et que la démolition de quelques murailles n'enlèverait rien à la force défensive de la Turquie. « Gardez votre Belgrade si elle vous est si chère, disait-il au u comte; moi, je continuerai mon chemin, en mettant tout à « feu et à sang jusqu'aux portes de Vienne; j'en sais le chemin, « et nous verrons si à mon retour vous persisterez à nous re- « fuser vos chères murailles'. » Il habituait ainsi peu à peu les membres du Divan à se départir de leur rigueur, puis leur fit agréer séparément nos propositions, et les bases de l'accommodement furent arrêtées dans des entretiens intimes avant d'être publiquement discutées.

Le 29 août, Villeneuve et Neipperg furent invités à se rendre sous la vaste tente où se tenait ordinairement le Divan. Ils n'y trouvèrent point le grand vizir, mais les pachas de Bosnie et de Roumêlie, le reis-effendi , le cadi Essad, l'aga

' Lctfre d'un agent de Conncval, déjà citée à la page 375.

des janissaires, les chefs des différents corps, enfin tous les ministres subalternes de la Porte, formant une assemblée nombreuse et solennelle. Ali prend la parole et presse Neipper<j de céder Belgrade dans son entier ; le ministre impérial réitère son refus. A ce moment, Ali, s'adressant à Villeneuve, le somme de remplir son office de médiateur en présentant quelque moyen de transaction qui puisse concilier les exigences respectives.

« Je lui fis savoir, dit Villeneuve dans son récit de cette « négociation, que j'avais déjà fait ce qu'il pouvait attendre de « moi, en imaginant le tempérament de détruire les nouvelles « fortifications et de laisser subsister les anciennes, et que « c'était par considération pour la médiation de la France que « M. de Neipperg avait pris sur lui de consentir à cet expé- « dient, quoiqu'il excédât ses instructions. Bien qu'Ali-pacha « ne parût point entièrement satisfait de cette réponse, je « savais que, dans le fond de son cœur, il ne la désapprouvait " pas, et que le but de cette conférence était uniquement de « faire voir aux siens qu'il n'était pas possible de faire la paix « à de meilleures conditions '. d

Les Turcs délibérèrent entre eux, puis se rallièrent à l'expédient recommandé par Villeneuve, et le grand vizir fit alors savoir qu'il y adhérait également, satisfait d'avoir mis sa responsabilité à couvert derrière celte imposante consultalion. Deux jours encore furent consacrés à régler le sort de quelques bourgades situées au delà du Danube, sur les confins de la Valachie et du Banat : le grand vizir mettait son honneur à les conserver, parce qu'elles avaient l'année précé-

1 Villeneuve à Amclot, 2 septembre 1739.

dente servi de théâtre à la guerre et que l'armée des musulmans les avait faites siennes, en les marquant de son sang. Enfin, après que vingt fois tout eut failli se rompre, " après « des discussions plus propres à faire la matière d'une transit action entre deux particuliers que d'un traité entre deux « grands empires ' » , le 1" septembre, Villeneuve signa après Elvias-Méhemmed et Neipperg les préliminaires de la paix. Il les signa, ainsi qu'il le reconnaissait lui-même, «dans le « moment critique, passé lequel on ne peut raisonnablement .< penser que l'affaire eût pu se terminer * ». En effet, depuis la veille, le feu de la place redoublait de violence et de précision. Des batteries nouvellement installées avaient réduit au silence toutes les pièces des Turcs, à l'exception de cinq, et Schmettow songeait à en profiter pour tenter une sortie en masse, destinée à débloquer la place; l'armée se fût glissée silencieusement pendant la nuit dans Belgrade, se fût formée derrière les ouvrages en colonnes d'attaque et au matin eût fait irruption sur les lignes ennemies '.

Aussitôt la paix conclue, les Turcs firent des signes et agitèrent des drapeaux blancs pour prévenir les assiégés. La canonnade continua de plus belle. Xeipperg, reprenant alors la plume avec laquelle il venait de signer les préliminaires , écrivit au commandant de la ville de suspendre les hostilités; cet ordre ne fut pas exécuté. Inquiet, Neipperg dut partir en personne pour Belgrade ; en y arrivant, il demanda aux officiers qui se pressaient pour lui faire accueil lequel d'entre eux commandait dans la place : " C'est moi, mon camarade, dit Schmettow. —

' Villeneuve h Atnelot, 2 septembre 1739. ^ M.

* SCHMRTTOW, p. 251 à 253.

« Pourquoi n'avez-vous pas exécuté mes ordres? — Je n'en « avais pas à recevoir d'un collègue moins ancien que moi. » Neipperg annonça qu'en vertu des pleins pouvoirs de l'Empereur il venait de conclure la paix, mais il n'osait encore en exprimer les conditions. A la fin, il dit à Schmettow : «Combien croyez- « vous, mon camarade, qu'il faudra de jours pour raser «Belgrade? » Le gouverneur répondit qu'il ne comprenait rien à la question. « Vous comptiez donc, reprit Meipperg, « défendre votre place contre cent cinquante mille hommes? « — Oui, sans doute, et il n'y a pas un soldat de la garnison qui « ne le croie comme moi. — Façon de parler; l'Empereur ne « pense pas de même, puisqu'il a jugé à propos de faire la paix « à cette condition. Et vous ignorez sans doute que les Turcs « avaient fait un amas immense d'échelles et tous les autres « préparatifs nécessaires à l'escalade ? — Façon de parler, « interrompit brusquement Schmettow; c'était là où je les « attendais. Si vous voulez, monsieur, prendre la peine de « voir nos oui'rages, x'ous pourrez jugrr de quelle manière « nous les aurions reçus, et vous conviendrez que leur amas « d'échelles ne devait pas nous faire peur '. n II fallut l'arrivée du feld-maréchal Wallis et son autorité pour imposer silence à l'indignation du brave soldat, et pour que le feu cessât sur toute la ligne des travaux de défense.

Villeneuve pénétra dans la ville avant les vainqueurs. Dans les jours qui avaient suivi la signature des préliminaires, plusieurs officiers généraux allemands et même un prince

ï Schmettow, p. 265 à 267. Kéralio, 1. Il, p. 242 à 249. Voy. aussi la loUre écrite par le général Sclitneltow au marquis de Alirepoix et transmise par celui-ci le 22 octobre 1730 : archives des affaires étrangères, \ ieiine.

300 LA MISSIOM DU MARQUIS DE VILLEAîEUVE.

(le la famille impériale, enfermés dans Belgrade, étaient venus voir l'ambassadeur et s'asseoir familièrement à sa table; après les ennuis d'un long emprisonnement, ils retrouvaient avec bonheur la conversation d'un Français. Villeneuve rendit dans Belgrade les visites qu'il avait reçues. Pour arriver à la place, il lui fallut traverser les ouvrages bouleversés par le canon et les tranchées que Ton s'était disputées pied à pied. Partout la lutte avait été chaude et meurtrière ; partout les environs de Belgrade présentaient cet aspect particulier des champs de bataille d'Orient où aux traces de la férocité des Turcs se mêlaient celles de leur luxe et de leurs raffinements, où de belles armes, des lambeaux de velours et de soie jonchaient le sol auprès d'affreux débris, et où l'on sentait, suivant l'expression du prince de Ligne, " le u cadavre et l'eau de roses ' » . Les troupes des deux partis s'étaient rapprochées, s'observaient et parfois se mêlaient; c'était l'un de ces instants où les passions surexcitées subissent une détente et où la haine fait place à la curiosité. Pourtant les officiers autrichiens contenaient mal leur désespoir; le rouge de la honte leur montait au front, lorsqu'ils voyaient les janissaires escalader les ouvrages par manière de jeu, et les spahis caracoler sur des chevaux dont la housse était faite d'étendards impériaux pris à Krolzka *. Approchant de l'enceinte, Villeneuve put se convaincre que la brèche dont parlaient les musulmans avec emphase formait une entaille à peine visible aux solides remparts de la place '.

1 Tome VII des Mélanges, p. 219,

2 SCHJIETTOW, p. 169.

* c Si j'avais eu une pioche, en deux heures de lemps j'en aurais fait davantage t, écrivait au marquis de Cauraout un des jeunes gens de la suite de Villeneuve.

LA l'AlX DE BELGUADE. 391

Tlus loin, l'aspect formidable de la citadelle lui fît mesurer .avec orgueil l'étendue des sacrifices imposés à l'Autriche. Pourtant, à la vue des églises qui allaient être converties en mosquées, son cœur se serra, et il se souvint qu'il était le représeulaut du Roi Très-Chrétien. Le jour même, il obtint des Turcs qu'une église serait laissée aux prêtres latins, et qu'ils continueraient d'y exercer leur ministère sous la protection du Roi ; « à l'expresse considération de la France » , la religion catholique fut maintenue dans cette ville de Belgrade d'où i'Allemagne se laissait expulser ' .

Quelques jours plus tard, deux courriers arrivaient à Vienne, ;à moins de vingt-quatre heures d'intervalle. L'un, dépêché par Xeipperg, apportait le texte du traité onéreux du 1" septembre; l'autre, parti de Moldavie, avait franchi les Carpathes, traversé à bride abattue les plaines de la Hongrie ; accourant du quartier général de Munich, il annonçait uu éclatant succès des Russes.

L'armée moscovite, longtemps retardée en Pologne par les :pluies, le mauvais état des chemins et ses démêlés avec les habitants, n'avait entamé que vers la fin de juillet le territoire ottoman. Son premier objet était la conquête ou plutôt la délivrance de la Moldavie. De ce côté, les Turcs avaient établi leur ligne de défense un peu en arrière du Dniester et

' La permission accordée à ce sujet par le commandement militaire turc Xjgure aui archives des affaires étrangères : Turquie, 1739.

l'appuyaient sur deux forteresses : Choczim au nord et Bender au sud. Munich, après avoir donné le change aux ennemis par une démonstration contre Bender, passa le Dniester un peu au-dessous de Choczim et se dirigea sur cette place. L'armée turque, commandée par le séraskier Vélypacha, le rejoignit trop tard pour lui disputer les passes montagneuses qui commandent l'entrée de la Bessarabie, mais chercha à lui couper la retraite. On en vint aux mains; aux escarmouches de cavalerie succédèrent des rencontres sanglantes ; les musulmans comptaient parmi eux des janissaires d'élite, ceux qu'on nommait les « sans quartier » ; d'autre part, l'armée russe se grossissait chaque jour de Moldaves et de Valaques, empressés à combattre dans ses rangs contre l'oppresseur de leur pays. Le 28 août, à Stavoutchani, les Russes se trouvèrent tout à coup eutourés par l'ennemi; ils l'oyaient en face d'eux le gros de l'armée de Vély-pacha, campé au sommet d'une éminence que protégeait un ravin rempli d'eau, sur leurs flancs des corps ennemis couvrant les hauteurs, derrière eux, les Tartares. Munich sortit de ce péril, comme à son ordinaire, par un coup d'audace; au lieu de se défendre, il attaqua. Il fit passer le ravin par ses troupes à un endroit que l'ennemi croyait inaccessible, leur fit gravir les pentes et parvint à les former en carré sur le plateau; la cavalerie, puis l'infanterie turque s'élancèrent sur elles sans réussir à les entamer ; continuant toujours d'avancer, la masse russe emporta le camp du séraskier et coupa en deux son armée, dont les débris se dispersèrent dans toutes les directions.

Le lendemain de cette victoire décisive, Munich se présentait devant Choczim; bâtie sur une sorte de promontoire

LA PAIX DE BELGRADi:. 393

que forme un coude de Dniester, appuyant à des pontes abruptes ses murailles taillées dans le roc, Clioczim eût pu soutenir un long siège, mais la garnison était sortie pour prendre part à la bataille de Stavoutchani et s'était débandée après la défaite. Resté presque seul avec ses deux cents bouches à feu, le gouverneur dut se rendre ; dès lors, rien ne résista plus aux Russes; la Moldavie se mit à leurs pieds et les accueillit comme des libérateurs; Munich traversa triomphalement Jassy, où le clergé grec vint à sa rencontre et où les états de la principauté se placèrent sous la protection de la Tsarine; il poussa ses avant-postes jusque sur le Danube, tandis que son aile droite s'étendait en Valachie, afin de donner la main au corps autrichien qui opérait sur les confins de cette province '. Combien l'Empereur regretta à ces nouvelles l'instant de faiblesse qui lui avait conseillé une paix séparée, il est aisé de le concevoir. Son courroux fut extrême; il dit qu'il ferait couper la tète à Wallis, et sou premier mouvement fut de désavouer Neipperg. Il agitait le projet de ne point ratifier les préliminaires, lorsqu'il s'aperçut qu'il n'en était plus le maître, et que l'adresse de la diplomatie française lui avait enlevé jusqu'à la faculté de reprendre la parole donnée en son nom. Aussitôt le traité signé, Villeneuve s'était hâté de le revêtir de la garantie de la France; Charles 11 se trouvait ainsi lié envers Louis XV comme envers le sultan et ue pouvait déchirer le pacte conclu sans compromettre ses relations avec nous. De plus, il avait été stipulé que cinq jours après la suspension des hostilités, c'est-à-dire avant qu'aucun contre-ordre pût venir de Vienne, les Impériaux livreraient

' Manstei.v, t. II, p. 1 à 31.

304 LA MISSIOM DU MARQUIS DE VILLEXEUVE-

aux Turcs une porte de Belgrade et que la garnison commencerait elle-même la démolition de la forteresse. Ainsi, taudis que la cour impériale délibérait encore sur l'acceptation du traité, ses clauses s'exécutaient, et les troupes du grand vizir, immobiles daus leur camp, regardaient crouler d'elles-mêmes ces murailles de Belgrade qui auraient pu longtemps braver leurs efforts.

Réduit à s'incliner devant un mal sans remède, l'Empereur ratifia les préliminaires, mais demeura plongé plusieurs jours dans un morne abattement. Ses familiers le trouvaient insensible à tous leurs efforts pour consoler ou distraire son chagrin '. Charles VI ne renonçait pas cependant à tout espoir d'obtenir quelque adoucissement à son sort à la faveur des progrès de la Russie, et, comme si ses scrupules de conscience se fussent réveillés au bruit des victoires moscovites, il tenta un effort pour rattacher sa cause à celle de son alliée. Suspendant l'effet de son mécontentement contre Xeipperg, il lui ordonna de retourner au camp des Turcs; le comte dut y déclarer que son maître exécuterait toutes les conditious des préliminaires, mais ne consentirait à leur transformation en traité définitif que si la Russie signait en même temps son accommodement avec la Porte.

Villeneuve travaillait sans relâche à ce nouvel ouvrage. Depuis qu'il avait appris l'invasion de la Moldavie et la reddi-

' L'envoyé russe à Vienne écrivait dans une dépêclie : « Je sais par des « personnes de son rniourage inlime que l'Empereur n'a pas ressenti aussi « vivement la perte de X'aples, de la Sicile, d'une partie considérable du ( Milanais, d'Orsova, que le malheur actuel. Alaljjré tous ses elforls, il ne

« peut dormir Tout le inonde s'aperçoit que son visajje est changé,

« L'Impératrice s'associe à sa désolation et est malade depuis plusieurs * jours. 1 SoLoviEF, p. 164.

LA PAIX Di: BELGRADE. 395

lion de Clioczim, sa seule pensée était de profiter des pouvoirs que la Tsarine lui avait précédemment expédiés pour signer la paix au nom de cette princesse et la mettre en présence d'un fait accompli, sans lui laisser le temps de rétracter ses ordres ni d'élever ses prétentions. Toutefois ni la Porte ni la France n'entendaient laisser Azof aux mains des Russes, et l'on a vu que Villeneuve n'avait pas été autorisé par les instructions venues de Pétersbourg à restituer cette place. Cette rigueur était-elle définitive, et Cagnoni, cet émissaire mystérieux que le comte Ostermann avait placé près de notre ambassadeur pour l'assister ou le surveiller, et que l'on savait possesseur du secret de sa cour, ne pourrait-il fournir à cet égard d'utiles renseignements? Villeneuve essaya de le sonder et le trouva impénétrable, éludant toute réponse positive et s'enfermant dans des formules d'une obséquieuse politesse. Cagnoni convint pourtant que la Russie ne se refuserait point à démanteler Azof. Les Turcs exigeaient plus : « Azof, « disaient-ils, est une courtisane qui a eu trop de galants « pour mériter qu'on lui donne un mari ' » , et ils demandaient que son territoire, transformé en désert, n'appartînt ni à l'un ni à l'autre des deux empires, mais servît à les séparer. Cependant le temps pressait; le grand vizir, impatient d'aller jouir à Coustantiuople de la gloire acquise devant Belgrade, se disposait à lever le camp et annonçait son départ sous trois jours. D'autre part, le comte de Xeipperg, bien que le traité avec l'Autriche fût tout préparé, en ajournait la signature conformément aux ordres de sa cour et, sur un ton qui reprenait plus de fermeté, annonçait qu'il ne saurait dans

' L.uGiKR, t. I, p. ;313,

39G LA MISSION DU MAUQUIS DE VILLE Aï E UVE.

aucun cas se mettre à la suite de rarmée ottomane. Ni la démolition, ni même l'évacuation de Belgrade n'étaient achevées; tandis qu'une garnison ottomane s'installait dans la ville, les Allemands se retranchaient dans le château, assez fort pour soutenir un siège, et reprenaient une attitude belliqueuse.

A cet embarras, qui empêchait notre ambassadeur de « reposer même dans la nuit ' ^ , vint tout à coup s'en ajouter un autre. Villeneuve crut remarquer chez Caguoni un manège suspect; l'agent russe, toujours réservé d'apparence et affectant de passer entièrement ses journées à chiffrer des dépêches, agissait sous main avec une adroite vigueur et répandait à pro fusion parmi les Turcs les sequins et les roubles dont ses maîtres paraissaient lui avoir fourni une inépuisable provision. En dépit de ses succès, se sentant menacée par la Suède et dégoûtée de toute action commune avec l'Autriche, la cour moscovite inclinait à la paix , mais se reprenait à l'espoir d'esquiver notre médiation et de traiter directement à des conditions avantageuses; dans ce but, Cagnoui avait reçu l'ordre d'acheter le Divan à tout prix. Déjà ses efforts portaient leur fruit et la roideur des musulmans commençait à fléchir. La France se loyait ainsi exposée à un double danger : si Cagnoni réussissait dans sa tâche, la paix avec la Russie se faisait sans nous et contrairement à nos intérêts; s'il échouait, les deux traités demeuraient en suspens , et les avantages acquis sur l'Autriche se trouvaient subitement remis en question.

Villeneuve ne vit de salut que dans une initiative hardie. Il outre-passa ses instructions et admit au nom de la Russie la

• Villeneuve à Amelot, 26 septembre 1739.

neutralisation d'Azof. Toutefois, réfléchi jusque dans sou audace, il n'eut garde de s'exposer de la part de la Tsarine aux reproches dont l'Empereur avait accablé son plénipotentiaire; il spécifia qu'il n'engageait la Russie que condilionnellement, sauf ratification, et réserva la garantie de la France. Le 18, jour fixé par le grand vizir pour la levée du camp, les deux traités furent signés à six heures du matin. Déjà les tentes étaient pliées, les trompettes sonnaient le départ, les convois défilaient. En plein air, au milieu des troupes prêtes à s'ébranler, Villeneuve apposa son sceau sur le double instrument diplomatique, puis monta à cheval; son cortège prit immédiatement la suite de celui du grand vizir, et la masse de l'armée ottomane reflua vers l'intérieur du pays.

Divers motifs obligèrent la Tsarine à pousser la résignation jusqu'au bout. Tandis que l'ardeur belliqueuse des Suédois s'augmentait et que l'explosion des hostilités dans le Nord semblait imminente, un sourd mécontentement grondait dans toutes les parties de l'empire, prenant la forme, chez les principales familles, d'intrigues coupables. On venait de découvrir une conspiration formée dans le but de détrôner Anna Ivanovna; les Dolgorouki et les Galitsyne s'y trouvaient impliqués; le sang le plus illustre de l'empire avait jailli sur l'écliafaud '. En même temps, les Moscovites voyaient s'évanouir le dernier espoir qui les eût soutenus jusqu'alors; en signant définitivement la paix, l'Autriche s'interdisait de reprendre les armes qu'elle avait laissées échapper

' La cour de Russie il y a cent uns, Paris, 1858, p. 57. Une leUrc d'un officior russe, publiée dans cet onvraj;e, prétend qne les conjurés s'entendaient avec II France et recevaient ses inspirations. Aucun document parvenu à notre connaissance n'est venu conGrmer ce fait.

:i9S LA MISSION DU MAUQLIS DE VILLEXEUVE.

de ses mains. Abandonnée sans retour par son alliée, la Tsarineapprouva le traité conclu par Villeneuve, bien qu'il ne répondît guère à ses espérances, et chargea son ancien ministre auprès de la Porte, M. de Wichniakof , de porter à Constantinople sa ratification. Ainsi, dans cette négociation si habilement liée par notre diplomatie, menée jusqu'à son terme avec une si heureuse dextérité, tout s'était enchaîné. La première défaillance de l'Autriche avait arrêté les progrès de la Russie et disposé cette puissance à un accommodement; le traité signé en son nom par Villeneuve, sous d'expresses réserves, avait déterminé l'Empereur à s'engager irrévocablement, et la défection consommée de l'Autriche avait rendu inévitable l'acquiescement de la Russie aux conditions dictées par notre ambassadeur '. Attirées et maintenues sur des terrains séparés, les deux cours y demeurèrent jusqu'au bout. Wichniakof avait été précédé sur le Bosphore par un envoyé allemand, porteur de la signature impériale; les alliés de 1726 ne se trouvèrent même point réunis pour l'acte de pure forme qui donnait à l'œuvre de paix sa dernière consécration et qui confirmait leur défaite diplomatique. Le 5 novembre, puis le 1" décembre, le véritable vainqueur, le marquis de Villeneuve, se rendait avec une pompe extraordinaire à l'arsenal de Constantinople;

' Après avoir rendu compte de la négociation au jour le jour dans ses dépèches du 17 août au 26 septembre 1739, Villeneuve en présenta ensuite le tabl 'au d'ensemble dans une relaliou (]ui se trouve i la Dibliotlièquc nationale, sous le n» 7194. Le récit de l'ambassadeur, reproduit en parfie par Laugier, peut être contrôlé au moyen : 1° de la longue dépêche de l'amb.issadeur véniiien du 3 novembre 1739; 2° des lettres écrites par Amelot à Saint-Séverin, pour lui f:iire l'historiciue des derniers événements, d'aprè-^ des inforinations personnelles : archives des alfaircs étrangères, Suède, septembre à décembre 17o9. Les textes des traités figurent à la fin du lome II (le Lalgier,

là, revêtu d'une pelisse de drap d'argent semblable à celle du graud vizir, présidant une assemblée où figurèrent sucessivement, à côté des pacbas les plus distingués, les représentants de l'Autriche et de la Russie, au bruit des fanfares et des salves d'artillerie, il procédait à l'échange des ratifications. Le traité avec l'Empereur n'était que la confirmation et le développement des préliminaires. L'Autriche cédait, avec Belgrade, toute la partie de la Serbie conquise vingt ans auparavant par ses armes; elle abandonnait en outre la bande de terre que le traité de Passarouitz lui avait attribuée en Bosnie, et qui, longeant la Save au sud, ouvrait aux armées impériales l'accès des provinces occidentales de la Turquie. Le Danube et la Save redevenaient la limite des deux empires; l'Autriche était rejetée de la péninsule des Balkans, et l'empire ottoman voyait se fermer la brèche que les désastres du commencement du siècle avaient faite à ses frontières. Au nord du Danube, l'Autriche perdait la Valachie orientale et reculait jusqu'aux montagnes du banat de Temeswar; de ce côté, la Turquie recouvrait également une frontière naturelle. La forteresse appelée Aouvelle Orsova, construite par les Impériaux au milieu même du fleuve, non loin des Portes de Fer, pour devenir entre leurs maius la clef du bas Danube, retournait aux Ottomans; par contre, l'ancienne Orsova, située sur la rive septentrionale, devait être démantelée et demeurer en cet état à l'Autriche, à moins que les Turcs ne parvinssent à détourner, en la rejetant à l'ouest de la ville, la rivière Czerna, destinée à servir de ligne séparative aux deux empires. Ces stipulations ne rendaient pas seulement aux principautés roumaines leur intégrité sous la suzeraineté de la Porte; elles les plaçaient pour l'avenir à l'abii des

400 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

atteintes de l'Empereur. Sur le Danube comme sur la route de Constantinople, l'Autriche perdait ses avantages et opérait un mouvement rétrograde; la paix de Belgrade interrompit pour cent vingt années sa marche vers l'Orient.

Si la Russie obtenait par son traité la destruction et la neutralisation d'Azof, elle payait ce résultat de chères concessions. C'était d'abord la restitution de toutes ses conquêtes : ses troupes devaient évacuer la Moldavie, Choczim, l'embouchure du Dnieper avec Oczakof et Kinburn, celle du Bug et du Kouban, les points qu'elle occupait encore en Crimée. Elle reconnaissait aux Turcs le droit de construire des retranchements à l'embouchure du Don et au-dessous d'Azof, pour lui interdire l'accès de la mer, c'est-à-dire de construire un nouvel Azof. La Russie pourrait, il est vrai, élever sur sa propre frontière une forteresse destinée à contenir les Tarfares, mais jamais Taganrog ne pourrait être rebâti. La clause la plus importante était celle qui décidait qu'aucun vaisseau russe, portant pavillon de guerre ou pavillon marchand, ne pénétrerait dans la mer Noire, et que les sujets de la Tsarine ne seraient admis à y faire le commerce qu'à bord de navires turcs. La marine moscovite recevait ainsi sou exclusion absolue des mers du Midi; l'Euxin demeurait un domaine réservé, laissé sous la garde de la Sublime Porte, et cette partie du plan combiné par la France pourla pacification de l'Orient recevait une tardive, mais totale exécution. La Russie s'éloignait du pied du Caucase comme des bords de la mer Noire ; les contrées situées sur le versant septentrional de la grande chaîne, et dont les deux puissances se disputaient la possession nominale, étaient déclarées indépendantes. La vanité moscovite se consolait de tant d'avantages laissés à l'Ottoman au prix d'une satisfaction plus apparente que réelle :

il était convenu que la question du titre impérial, revendiqué par la Tsarine, serait traitée « incessamment et à l'amiable' « ; encore Villeneuve avait-il su réserver expressément, par un écrit remis entre les mains du reis-cffendi, nos prérogatives séculaires etles «prééminences de Sa Majesté ' » .

Parmi tant de clauses suggérées par la diplomatie française avec une prévoyante sagacité, il convient de signaler une omission. On se rappelle que le traité du Prutli et les actes qui l'avaient confirmé ou modifié portaient défense à la Russie de se mêler aux troubles intérieurs de la Pologne et plaçaient les libertés de ce pays sous la garantie ottomane. La guerre ayant annulé les stipulations antérieures, cet article n'aurait repris de valeur que s'il eût été formellement rappelé dans le traité de Belgrade. Or, il n'y figura point. Au cours des négociations poursuivies l'année précédente, le conseil du Roi s'était demandé s'il convenait d'insister pour le rétablissement des clauses protectrices de la Pologne et s'était prononcé pour la négative ^ La France craignait-elle d'ajouter une difficulté à toutes celles qui retardaient le grand œuvre de la paix? S'intéressait-elle moins à la Pologne depuis que Stanislas Leczinski avait perdu l'espoir d'y régner? Enfin se persuadait-elle que le Turc, enhardi de ses succès et reprenant confiance en lui-même, saurait spontanément assumer un rôle qu'un texte formel lui avait jadis conféré? Quoi qu'il en soit, Villeneuve avait dû, par ordre, éviter toute discussion sur ce point délicat, et il s'était conformé jusqu'au bout à la ligne de conduite qui lui avait été tracée.

' An. XII.

» Villeneuve à .■Imelof, 15 septembre 1739. "* Amelot à Villeneuve, Jl novembre 1738.

402 LA MISSIO\' DL MARQUIS DE V I l.I.E M E l' VE.

A défaut (le la Pologne, il ne lui était pas interdit de s'occuper de la Suède. Il entreprit de régler le sort de cet Etat par un acte séparé, destiné à servir d'utile complément au traité de Belgrade. La fin des hostilités en Orient plaçait la Suède dans une situation critique. A l'instant où ses préparatifs militaires s'achevaient et où elle se flattait de mettre les Moscovites entre deux feux, le brusque effacement de la Turquie renversait tous ses plans et la laissait seule en face d'un adversaire qu'elle avait provoqué; après avoir rêvé une offensive hardie, elle redoutait une invasion. Sans doute la Russie sortait épuisée d'une lutte qui lui avait coûté cent mille hommes', mais ses armées se sentaient capables de tous les sacrifices que la voix du souverain leur commanderait, et la conquête de la Finlande s'offrait à elles comme une facile revanche des déboires éprouvés en Orient. Aux yeux de Villeneuve, il était un moyen sûr de prévenir cette extrémité; c'était de presser désormais, après l'avoir retardée jusqu'alors, la conclusion du traité d'alliance entre la Turquie et la Suède : dans les circonstances présentes, ce pacte, qui ne pourrait plus avoir qu'un caractère défeusif, assurerait la sécurité de la Suède au lieu de la jeter dans de compromettantes aventures.

Profitant de la présence de nouveaux envoyés suédois, Villeneuve employa à cette œuvre l'activité dont il avait donné tant de preuves. De sou côté, la Russie ne négligea aucun moyen pour détourner ce dernier coup : raisonnements, prières, promesses, son agent n'épargna rien; il tenta la cupidité du reis-effendi par l'appât d'une grosse somme. La réponse de Mustapha fut caractéristique dans sa naïveté;

' Soi' VIEF, p. 167.

LA PAIX DE BELGllADE. 403

elle montra comment la conscience des hommes d'Etat musulmans savait allier certains scrupules à une vénalité qui ne prenait point la peine de se dissimuler, a J'aime l'argent, ' dit l'honnête effendi, autant et plus qu'un autre, mais il faut « garder les bienséances, et je ne vois point qu'à quelque prix « que ce soit ou puisse se prêter aux vues de la Russie '. >• Le 19 juillet 1740, le traité d'alliance défensive fut signé; c'était le premier que les Turcs eussent conclu avec une puissance chrétienne. Obligeant chacune des parties, au cas où l'autre subirait une attaque, de l'assister avec toutes ses forces, il sauvait la Suède d'une agression immédiate, tout en plaçant la Turquie à l'abri d'un retour offensif de l'ennemi commun. Le traité de Belgrade avait imposé aux Russes une halte forcée sur le chemin de l'Orient; le traité suédois opposait une barrière à la reprise de leur marche.

Trompées dans leurs espérances, humiliées dans leur orgueil, les deux cours impériales firent retomber le poids de leur colère sur ceux de leurs ofticiers et de leurs diplomates qui leur avaient préparé celte déconvenue. Les dernières victoires des armées russes avaient quelque peu relevé le prestige des généraux de la Tsarine et fait oublier l'insuccès de leurs premiers efforts ; ils crurent se disculper entièrement en se faisant les accusateurs de leurs collègues autrichiens. Lorsque Munich, frémissant de dépit, avait dû arrêter sur le

« Lalgier, t. II, p. 130.

Danube ses bataillons triomphants, il s'était écrié : « Que les a Turcs rendent grâces à Mahomet, à Villeneuve et à Xeip- « perg'. » Son aide de camp Manstein nous a conservé le texte d'une lettre écrite par le feld-maréchal à l'un des officiers généraux de l'Empereur, et dans laquelle sa colères'exhalaitavec une rude éloquence : « Du côté des Russes, disait-il, on prend des « forteresses; du côté des Autrichiens, on les fait démolir et on « les cède aux ennemis. Les Russes acquièrent des principau- « tés, les Impériaux rendent aux Turcs des royaumes entiers. « Les Russes réduisent l'ennemi à l'extrémité, les Impériaux " lui accordent tout ce qu'il veut et tout ce qui peut flatter et « augmenter son orgueil*. »

Point n'était besoin d'entretenir et d'aiguiser le ressentiment do l'Empereur contre ses propres agents. Déjà ce prince avait cru nécessaire d'expliquer sa conduite aux yeux de ses peuples et de l'Europe par un manifeste qui n'était qu'un long acte d'accusation contre Xeipperg. A peine la mission du comte était-elle terminée, qu'il le fit arrêter, jeter dans une forteresse, et nomma une commission militaire chargée de le juger. L'opinion réclamait un châtiment; à Vienne, l'irritation était à son comble, succédant à la stupeur des premiers instants, et le jour où le texte du traité définitif avait été connu, il avait fallu doubler les postes et renforcer la garnisou, pour prévenir une émeute ^ Les mots de haute trahison et de crime contre l'Etat volaient de toutes parts, et, comme lepeupledans ses malheurs veut à tout prix découvrir un cou-

' Documents publiés par la Société impériale d'histoire de Russie, Pétersbourg, 1874, t. XX, p. 119.

* Manstei.v, t. I, p. 37 à 38.

^ Soi.oviEF, p. 165.

pable et choisir une victime, il désignait Neipperg comme Taiiteur responsable des fautes commises et des hontes éprouvées. Le négociateur du traité de Belgrade méritait-il cet excès d'inforlune, et doit-on croire qu'en le ponrsuivant sans pitié, la colère publique ne s'égarait point? Grâce à un acte de piété filiale, au plaidoyer posthume que le comte Léopold de Meippcrg publiaplus tard en faveur de son père et qu'il appuya de pièces authentiques', grâce aussi à la facilité avec laquelle les archives publiques et privées livrent désormais leurs secrets, il devient possible aujourd'hui d'émettre sur laconduitedeNeipperg une appréciation fondée. On ne saurait dire qu'il transgressa les ordres de son maître et l'engagea sans son consentement. Les instructions qu'il emporta de Vienne étaient formelles; elles lui permettaient d'aller jusqu'à la cession de Belgrade et lui laissaient sur les autres points une liberté d'action des plus étendues. L'Empereur désespérait alors de sa fortune: les avis décourageants qu'il recevait de l'armée et que dictait la plus honteuse épouvante, s'attachaient àlui démontrer l'impossibilité de résister : un rapport envoyé par l'officier qui commandait dans Belgrade avant Schmettovir, rapport transmis par Uallis comme l'expression de la vérité, laissait croire positivement que la place était à la merci d'un assaut; pour prévenir de nouveaux désastres, Charles VI croyait à la nécessité d'une paix immédiate, quelle qu'elle fût. Toutefois Neipperg eut le tort, passant par Belgrade, de ne point se rendre compte par lui-même de la situation réelle de la place et de ses

' Cet ouvrage, utile à consulter sur les négociations de Belgrade, est inti. lulé : Histoire fondée sur des documents originaux de toutes les transactions relatives à la ) aix conclue /e 18 septembre 1739 entre l'empereur Charles Ï/I, la Russie et la Porte ottomane. Francfort et Leipzig, 1790, in-S».

406 LA MISSIOW DU MARQUIS DE VILLEKEUVE.

ressources défensives, il eut le tort plus grave, après s'être mis aux mains des Turcs, de s'interdire toute relation avec la ville ; cette mesure imprévoyante le condamna à ignorer la réaction salutaire qui se produisit dans l'esprit des assiégés, leurs tentatives heureuses pour se dégager, et le changement qu'elles déterminèrent dans les dispositions de la cour de Vienne. Pendant la négociation, l'Empereur enioya à son plénipotentiaire de nouveaux ordres, dans lesquels, sans lui retirer expressément la faculté de céder Belgrade, il lui recommandait plus de hauteur et moins de précipitation ; par la faute de JVeipperg, le message fut retenu à Belgrade et ne parvint point à sa destination. Les préliminaires répondirent ainsi à la situation de l'Autriche telle qu'elle apparaissait un mois auparavant, non à l'état réel de ses forces et de ses espérances '. En6n, rien n'excuse la coupable faiblesse avec laquelle Neipperg consentit à l'exécution immédiate du traité. Si aucun de ses actes ne justifie le reproche d'infidélité, il faut convenir qu'il se montra jusqu'au bout diplomate incapable et malavisé. L'histoire impartiale hésite à porter sur lui un jugement trop sévère, préfère le plaindre et ne peut l'absoudre.

D'ailleurs, Cliarles VI lui-même, après lui avoir donné des juges, reconnut l'impossibilité où se trouverait le conseil de guerre de prononcer une condamnation; il tint l'affaire en suspens et se borna à retenir le comte en prison jusqu'à la fin de son règne. A l'avènement de Marie-Thérèse, Neipperg recouvra la liberté et reprit avec honneur sa carrière de soldat.

Eu même temps que lui, Wallis avait été mis en jugement. L'impéritie dont il avait fait preuve à la tête de l'armée, sa

' Ti PKTz, p. 49 et 50.

facililé à croire, sans eu avoir vérifié l'exactitude, les rapports mensongers du commandant de Belgrade, enfin les premières et fatales concessions qu'il avait faites à l'ennemi au début des pourparlers, devinrent contre lui autant de chefs d'accusation formels. Le procès fut d'abord vivement mené, puis abandonné, sans aboutir à d'autre résultat que la disgrâce du feld-maréchal . Les dépositions, les interrogatoires avaient démontré que le nombre des coupables était trop grand pour qu'il fût possible à la justice impériale de s'appesantir sur une ou deux têtes seulement, sans s'exposer au reproche de prévention et de partialité. On avait entendu les ministres, les généraux, les fonctionnaires s'adresser de mutuels reproches et se livrer à ces récriminations qui semblent le triste partage des vaincus; en fait, tous avaient leur part de responsabilité dans le malheur de l'État; après Krotzka, tous avaient subi l'impression aveuglante de la défaite, et nul n'avait échappé à cet égarement qui aggrave les désastres et saisit trop souvent les nations que la fortune a trahies.

En France, le public prit d'abord le change sur les véritables motifs de la paix. Comme l'opinion s'était faite turque en haine de l'Autriche, les échecs militaires de cet empire avaient été accueillis avec un enthousiasme qui se plaisait à en exagérer l'importance. Après Krotzka, on crut à l'entière destruction de l'armée impériale, et, malgré la réserve toute de bienséance affectée par les membres du gouvernement, on se répétait à la cour, le sourire aux lèvres et le visage épanoui, que l'ambassadeur d'Autriche lui-même, croyant à un désastre, s'était enfermé chez lui et « s'arrachait les cheveux ' » . Seule-

« D'Argkxson, t. II, p. 228.

ment, comme il paraissait impossible d'admettre que les Turcs, laissés à eux-mêmes et à leur seul génie, eussent battu les troupes de l'Empereur, il fallut trouver à leurs succès une autre explication. Le personnage romanesque qui continuait d'occuper l'attention publique se trouva à point nommé pour la fournir; on venait d'apprendre le retour de Bonneval à Constantinople ; le bruit se répandit qu'il commandait en chef à Krotzka ; seul il aurait conduit les Ottomans sous les murs de Belgrade et réduit l'Autriche à merci, tandis que le représentant officiel de la France, le marquis de Villeneuve, se serait borné à une promenade d'agrément à la suite de l'armée des Turcs, voyageant à loisir et " tirant la bécassine ' " . Peu à peu des renseignements plus précis rétablirent la vérité; ils mirent en lumière le rôle prépondérant joué par notre ambassadeur, et la France put s'enorgueillir d'un succès qu'elle ne devait qu'au zèle éclairé de sa diplomatie ainsi qu'à l'heureuse politique de son gouvernement. Le cardinal de Fleury prit avec modestie sa part du succès et témoigna d'une joie décente ; il fit adresser à Villeneuve des félicitations sans réserve.

' D'Argkvson, t. II, p. 279. D'Argenson nous fournit aussi quelques détails sur d'autres bruils invraisemblables qui coururent à Paris au sujet de la conclusion de la paix. « On m'assure, dit-il, que Gérauldy, arracheur de dents, ayant été à Pétersbourg pour accommoder la bouche de la grande autocratrice de Russie, il s'est trouvé être un drôle capable d'intrigue, et le due de Courlande s'en est saisi; qu'il l'a chargé d'une lettre de conséquence que Gérauldy a envoyée à mademoiselle Canaye, marchande, et sa corresponilanle, et qu'elle a apporté fort secrètement ce paquet à M. le cardinal, et que, pour la réponse, elle a marché par un courrier; que, sur cette réponse, ou a engagé le général Munich à venir à Paris, où il a résidé quinze jours, caclié dans un cinquième étage et s'abouchant souvent avec le cardinal. iP. 313. Les Mémoires du marquis d'Argenson, durant celte période, sont un monument d'informations fausses et d'appréciations injustes, ilis en disgrâce par le cardinal, leur auteur voyait tout avec les yeus de sa rancune et de son ambition déçue.

Louis XV ordonna de célébrer la paix de Belgrade comme une bataille gagnée; une médaille fut frappée pour en perpétuer le souvenir; l'image de la patrie y figurait, tenant à la main, au lieu de lauriers, des rameaux d'olivier, emblème d'un triomphe pacifique et d'une victoire sur la guerre,

La France retirait de sa médiation trois avantages principaux. Le premier était de terminer par une paix glorieuse pour nos plus anciens amis une guerre où leur existence même avait été en jeu. Eu arrêtant les hostilités au moment où elles menaçaient de tourner au désavantage des Ottomans, les traités de 1739 laissaient les esprits sous l'impression de leurs premiers succès, relevaient leur prestige et forçaient l'Europe à croire à leur vitalité. Grâce à la réputation qu'ils avaient reconquise, les Ottomans devaient jouir pendant trente ans d'une paix qu'ils auraient pu mettre à profit pour achever la réforme de leur armée, s'initier à certains progrès de la civilisation, et s'assurer les moyens de combattre leurs ennemis d'Europe à armes égales. En même temps, ils n'ignoraient point que leur salut était en grande partie l'œuvre de la France; aussi semblaient-ils disposés à témoigner leur gratitude par la consolidation et l'extension des privilèges dont nos nationaux jouissaient dans leurs Etats. Dégagés des craintes que leur inspiraient l'Autriche et la Russie, et qui leur commandaient parfois des ménagements contraires à nos intérêts, ils revenaient à leurs inclinations naturelles, et notre influence auprès d'eux se retrouvait sans rivale.

En second lieu, la paix avait achevé de détruire l'intimité entre les deux empires que les vicissitudes de la guerre avaient altérée ; elle rendait probable la rupture définitive de leur alliance. Sans doute les deux souverains proclamaient leur

410 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VIULE\EUVE.

intention de rester amis, et Xeipperg avait été chargé de remettre à Villeneuve une déclaration portant que l'union de son maître avec la Tsarine subsistait, en dépit de la paix séparée qu'il avait dû conclure. Mais ces protestations suffisaient-elles à rétablir la confiance disparue et à effacer un irréparable passé? Au souvenir cuisant des humiliations de Belgrade se joignait désormais chez l'Empereur celui de l'abandon où l'avaient laissé les armées de la Tsarine; la Russie, de son côté, continuait à reprocher au cabinet de Vienne une défection diplomatique qui avait rendu stériles les victoires de Munich. Les deux cours, lorsqu'elles mettaient en balance les résultats divers de leur association, reconnaissaient que la somme des dommages éprouvés l'emportait de beaucoup sur celle des profits réalisés en commun, concevaient des doutes sur la valeur du parti qu'elles avaient embrassé treize ans auparavant, et semblaient n'attendre qu'un prétexte pour ressaisir leur liberté d'action.

Enfin, dernier et remarquable effet de notre intervention, c'était vers la France elle-même que chacun des deux empires tournait ses regards, lorsqu'il sentait la nécessité de modifier son système d'alliances et de contracter d'autres liens. L'habileté et le succès commandent la considération, même chez un adversaire. Dans le duel diplomatique où elles avaient succombé, l'Autriche et la Russie avaient éprouvé la force de la France et la supériorité de son jeu; aussi chacune d'elles semblait-elle plus disposée à s'entendre franchement avec nous qu'à se rapprocher de son inutile partenaire. La Fi-ance n'avait point usé à leur égard de ces procédés violents et perfides qui creusent entre les nations d'infranchissables abîmes. Son gouvernement et son représentant à Constantinople avaient

LA PAIX DE BELGllADE. 411

mainleuu à leurs démarches un caractère crirréprochable corroction et conservé jusqu'au bout les apparences d'intermédiaires courtois; les deux cours pouvaient venir à nous sans trop souffrir dans leur orgueil et sans prendre aux yeux de l'Europe le triste rôle de dupes.

L'Autriche en particulier éprouvait la tentation d'entrer dans celte voie, et la conduite du cardinal semblait l'y inviter. Tout en conseillant la Turquie, Fleury avait su user envers la cour de Vienne d'infinis ménagements. On assurait même que, sur ses avis, Louis XV avait secouru de quelques prêts d'argent les finances obérées de l'Empereur. Eu échange de cette assistance, Charles VI n'eût pas été éloigné de nous fournir un gage matériel de ses bonnes dispositions, et peu s'en serait fallu que la crise d'Orient n'eût pour dernier résultat l'agrandissement du royaume. Fleury, disait-on, préoccupé d'étendre nos frontières vers le nord-est, rêvait l'acquisition du Luxembourg et avait obtenu de l'Empereur la promesse de livrer ce duché à titre de nantissement : l'insolvabilité du débiteur eût permis de transformer plus tard en expropriation définitive cette occupation provisoire. Un observateur vigilant, placé à Berlin, qui suivait non sans admiration, mais avec une curiosité malveillante, tous les mouvements de la France, s'est fait l'écho de ce bruit; en 1738, le prince royal de Prusse, destiné à devenir Frédéric II, écrivait : «A présent, les Français doivent « leurs plus beaux succès à leurs négociations. La véritable « fortune de ce royaume, c'est la pénétration, la prévoyance « de ses ministres et les bonnes mesures qu'ils prennent. « Voyez avec quel soin le cardinal se charge de la médiation « entre l'Empereur et les Turcs. L'Empereur, en rcconnais- (' sance de ce service, ne peut faire moins que de céder à

412 LA MISSIOX" DU MARQLIS DE VILLEXELVE,

« Louis XV ses droits sur le Luxembourg. Ce duché, selon « toutes les apparences, doit être une des premières acquisii< tions qui suivront la Lorraine '. » Quoi qu'il en soit des projets prêtés à Fleury, il est certain que vers cette époque une correspondance intime s'établit entre le cardinal et le comte de Bartenstein, conseiller et confident de l'Empereur *; l'idée d'une alliance des deux couronnes pour réfréner les ambitions impatientes, consolider les droits acquis et maintenir entre les États un juste équilibre, devait plaire à ces ministres d'un esprit posé et de tendances pacifiques. Si Fleury eût joint la fermeté à la modération et su résister jusqu'au bout à de dangereux conseils, si, d'autre part, la mort de Charles VI ne fût venue provoquer un nouveau bouleversement, peut-être la réconciliation de la France et de l'Autriche, destinée à s'accomplir en 1756, eût-elle été avancée de quinze années et eùt-elle fait prévaloir pour longtemps en Europe une politique conservatrice ^

Dans le même moment, en Russie, un parti puissant vantait les avantages de l'alliance française. A sa tête figurait Munich, le héros de la dernière guerre. Avant de quitter l'Orient, Munich s'était rencontré avec le baron de Tott, dépêché par Villeneuve au quartier général moscovite pour régler l'évacuation de la Moldavie. Le feld-maréchal se montra d'abord

• Considérations sur l'état présent du corps politique de l'Europe, dans le tome VIII (les OKiwres complètes, p. 16. La correspondance oflicielle de Vienne, aux archives des alïaires étrangères, ne fait d'ailleurs aucune allusion à une néjjociation do celte nature.

* Voy A. Baschet, Histoire du dépôt des archives des affaires étrangères, Paris, l'Ion, 1875, p. 339.

3 Charles VI mourut le 19 octobre 1740, en répétant : « C'est Belgrade qui me tue. » 11 ajoutait, en montrant sa poitrine : « Je sens là le poids de Beljjrade qui m'étouffe. »

plein (le courtoisie et d'égards envers notre émissaire, puis, donnant bientôt à sa conversation un tour plus familier, avec la rondeur militaire qui lui était habituelle, demanda au jeune homme s'il retournait en France et, sur sa réponse affirmative, le chargea d'une commission pour le ministère du Roi. « Aussi bon Français que bon Russe » , disait-il, il avait proposé jadis à sa souveraine de s'entendre avec la France au sujet de la Pologne, croyait à la nécessité d'unir les deux Etats et jugeait le moment opportun pour reprendre cette œuvre'. Munich n'exprimait alors que son opinion personnelle, mais sa voix trouvait des échos à Pétersbourg et jusque dans la famille impériale. Si certains ministres de la Tsarine conservaient à notre égard d'invincibles défiances, si Fleury d'autre part continuait à témoigner pour les intérêts de la Suède une sollicitude exclusive de toute liaison immédiate avec les ennemis de cette nation, il n'en est pas moins facile de surprendre à cette époque dans les rapports entre la France et la Russie une tendance à se rapprocher et comme un empressement à se mieux connaître. L'envoi d'un ambassadeur français répondait à l'iustallalion du prince Cantémir à Paris. Le choix pour cette mission du brillant marquis de La Chétardie, l'éclat dont il avait entouré sou voyage, les habitudes de luxe et d'élégance qu'il apportait avec lui, faisaient paraître la France à Pétersbourg sous un aspect séduisant et magnifique, et déjà les débuts de cette ambassade donnaient lieu, sinon à un échange de propositions formelles, au moins à une lutte de prévenances. Par un phénomène destiné à se reproduire dans le siècle suivant, le conflit, tantôt militaire, tan-

■ Les paroles de Munich sont textuellement rapporlées dans notre ouvrage sur Louis XV et Elisabel/i de Russie, p. 112 et 113.

414 LA MISSIOM DU MARQUIS DE VILLEiVEUVE.

tôt diplomatique , qui s'était prolongé pendant plusieurs années entre la France et la Russie, loin de laisser entre les deux États d'amers souvenirs et des germes de discorde, semblait avoir préparé leur réunion en leur inspirant des sentiments de mutuelle estime.

Ainsi, tout en procurant des résultats immédiats, la paix de Belgrade n'engageait point l'avenir et laissait à la France la libre disposition d'elle-même, avec la faculté de choisir ses amis. La France pouvait, persistant dans ses errements traditionnels, continuer de protéger contre toute atteinte l'ancien équilibre de l'Europe; elle pouvait aussi traiter avec l'Autriche et faire de sou accord avec celte puissance la base d'un système nouveau; rien ne l'empêchait enfin de tenter un rapprochement avec la Russie, si son instinct l'entraînait à une politique d'action et à d'audacieuses entreprises. L'avantage de cette situation n'échappait point alors aux contemporains; ainsi s'explique l'admiration provoquée chez eux par les derniers succès de notre diplomatie, mêlée d'une jalousie comparable à celle qu'avaient excitée jadis les victoires de Louis XIV. En effet, la France reprenait sans combat, par le seul effort d'une habile politique, cette direction de l'Europe que la force des armes lui avait autrefois attribuée. Fleury jouait le rôle de médiateur universel, se mêlait à tous les différends, conciliait les parties suivant nos intérêts et, accepté comme intermédiaire, s'instituait en arbitre. Dans l'espace de peu d'années, on l'avait vu employer ses soins à retarder une rupture entre l'Angleterre et l'Espagne, pacifier Genève, étendre la main entre les Génois et la Corse révoltée, et profiler de son intervention pour occuper militairement cette île ; la paix de Belgrade semblait l'éclatante consécration du même système.

Obligeant les deux principales puissances du continent, liguées naguère contre nous, à s'incliner devant les arrêts de notre diplomatie, elle vengeait Stanislas et la Pologne, mettait au front de notre jeune monarque, déjà couronné par la victoire, une auréole de triomphante prudence, et devait marquer Tinstaut où, dans le dix-huitiôme siècle, l'ascendant de la France sur l'Europe atteignit à son apogée.

S'il appartenait au Roi et à ses ministres de faire produire à la paix de Belgrade toutes ses conséquences en Europe, il dépendait plus spécialement de Villeneuve de lui faire porter tous ses fruits en Orient. L'ambassadeur ne faillit pas à cette dernière partie de sa tâche. Peu après son retour à Constantinople, il demanda, comme prix de son entremise diplomatique, le renouvellement des capitulations. Cette faveur, obtenue à plusieurs reprises , offrait divers avantages : d'abord, c'était une occasion de faire introduire dans le code de nos privilèges quelques clauses nouvelles et profitables; puis, comme il était d'usage, après chaque renouvellement, d'adresser aux gouverneurs des provinces et des villes un exemplaire des capitulations modifiées, cet envoi, en rajeunissant le titre qui nous établissait en Orient, lui rendait plus de force et de prestige ; il rappelait nos consuls à la connaissance de leurs droits et les commandants turcs au sentiment de leurs devoirs. Après les offices qu'elle avait reçus de Ville neuve, la Porte ne fît aucune difficulté d'accéder à sou désir, et, le 28 mai 1740, les nouvelles capitulations furent signées.

Cet acte, comme les précédents, n'a point le caractère d'un traité conclu entre deux parties; c'est une déclaration dans laquelle le Grand Seigneur porte seul la parole. Il débute par un

COMCLLSIOM. 417

préambule plein d'emphase : < Moi, dit-il, qui suis le sullau « des glorieux sultans, l'empereur des purssants empereurs, le i( distributeur des couronnes, l'ombre de Dieu sur la terre ', >' Prenant ensuite un ton plus modeste, il s'intitule seulement « le serviteur des illustres et nobles villes de la Mecque et de « Médine » . Cet hommage rendu au souvenir du Prophète, le ton du monarque redevient superbe; il se proclame « le pro- « tecteur et le maître de la sainte cité de Jérusalem » , et donne la pompeuse énumération de toutes les provinces et villes de son empire, caractérisant quelques-uns de ces lieux par des épitliètes poétiques ou expressives : c'est Damas, " odeur de paradis " , l'Egypte, « la rareté du siècle et renommée pour ses délices » , Erzeroum » la délicieuse » et Bagdad, " capitale des califes » . Dans cette nomenclature, Mahmoud n'a garde d'oublier ses droits sur les régences africaines; parmi les cités qui lui appartiennent, il fait figurer Kérouan, Tunis, Alger et Tripoli, et, par une allusion aux conditions de la dernière paix, épuise la série de ses possessions en citant Belgrade, « place de guerre ». — « Moi, reprend-il enfin, qui suis l'Em- «» pereur, l'asile de la justice et le roi des rois, le centre de la « victoire, le sultan fils de sultans, l'empereur Mahmoud le con- « quérant, fils de sultan Mustapha, fils de sultan Méhemmed, « moi qui, par ma puissance, origine de la félicité, suis orné « du litre d'empereur des deux Terres, et, pour comble de la « grandeur de mon califat, suis illustré du titre d'empereur « des deux Mers. » Après ce débordement de formules et ce torrent d'images, la déclaration met eu scène le souverain de

■ Texte des capitulations, publié à la suite tla Mémoire du comte de Saint-Priest, p. 475 ;\ 522. Toutes les citations qui suivent sont tirées du même texte.

la France. Elle explique qu'une lettre, signalant l'utilité d'un renouvellement des capitulations pour entretenir l'union traditionnelle des deux empires, a été envoyée au siège du califat par " celui qui est la gloire des grands princes de la u croyance de Jésus, l'élite des grands et magnifiques de la « religion du Messie, l'arbitre et le médiateur des affaires des « nations chrétiennes, revêtu des vraies marques d'honneur « et de dignité, rempli de grandeur, de gloire et de majesté, ;< l'empereur de France et d'autres vastes royaumes qui en « dépendent, notre très-magnifique, très-honoré, sincère et « ancien ami Louis XV, auquel Dieu accorde tout succès et « félicité !) . Le message du potentat chrétien a été déposé au pied du trône ottoman par « le modèle des seigneurs chré- « tiens, l'habile, prudent, estimé et honoré ministre, Louis- « Sauveur marquis de Villeneuve, dont la fin soit comblée de « bonheur » . La lettre a été traduite et sa teneur fidèlement rapportée par le grand vizir, celui que Mahmoud appelle « l'interprète absolu de nos ordonnances, l'ornement du « monde, le maintien du bon ordre des peuples, l'ordon- « nateur des grades de notre empire, l'instrument de la gloire « de notre couronne, le canal des grâces de la majesté royale " . Sensible à l'amitié que la France a manifestée de temps immémorial pour la Sublime Porte et dont elle lui a donné en dernier lieu des preuves convaincantes, Mahmoud s'est prêté au vœu exprimé dans la lettre royale : il a décidé de confirmer, renouveler et étendre les privilèges accordés aux Français dans son empire, afin qu'ils en jouissent à jamais, sous la garantie de sa parole impériale.

Suit rénumération, sous forme d'articles, des avantages confirmés ou octroyés. L'acte nouveau fait allusion aux capi-

CONCLUSIOX. 419

tulations précédentes, dont il reproduit les principales clauses. Protection des Lieux Saints, inviolabilité des ambassadeurs et consuls, liberté de navigation et de commerce, faculté de prêter notre pavillon aux navires étrangers, juridiction des consuls pour ce qui regarde les rapports de nos nationaux entre eux, tous ces droits d'antique date sont passés en revue et solennellement rappelés. A quarante-trois articles tirés du texte antérieur s'en ajoutent quarante-deux entièrement nouveaux. Le premier porte que nos ambassadeurs et consuls seront traités avec les honneurs convenables au titre d'empereur, reconnu de tout temps à leur maître : ainsi se trouve prévenue et réprimée à l'avance toute usurpation que pourraient tenter sur nos privilèges honorifiques l'Autriche et la Russie, en alléguant au profit de leurs souverains une vaine supériorité de titre. Nos consuls obtiennent aussi en qualité de droits positifs la possession de certaines prérogatives que l'usage seul leur avait attribuées; nul ne pourra les empêcher désormais d'arborer le pavillon du Roi ni de s'entourer d'une garde de janissaires. Par l'article 82, tous les établissements des religieux francs, pourvu qu'ils soient placés sous la protection du Roi, sont formellement reconnus; la Porte s'engage à accorder les autorisations nécessaires pour la réparation des édifices sacrés, au fur et à mesure des besoins; défense est faite aux pachas, cadis et commandants de pénétrer plus d'une fois par an dans le " sépulcre de Jésus " , non plus que dans les autres églises et lieux de pèlerinage de la Terre Sainte. Le commerce n'est pas moins favorisé que la religion. La réduction des droits de douane à trois pour cent, prononcée en 1673 pour les principaux objets d'exportation, s'appliquera désormais à tous les

produits des deux pays; la suppression de certaine taxe supplémentaire, dite mèzeterie, dont la perception avait motivé de notre part de persistantes réclamations, fait l'objet d'un article formel. Les franchises de nos nationaux sont assurées et complétées par une série de dispositions : c'est la défense faite aux officiers turcs de violer le domicile d'un Français ou de procéder contre lui à aucun acte d'instruction criminelle sans la présence du consul, c'est l'interdiction aux juges locaux de s'immiscer dans les différends entre Français et autres étrangers, c'est le droit réservé à nos concitoyens de soumettre au jugement immédiat de la Porte leurs démêlés avec les habitants du pays, sans passer par les tribunaux inférieurs. Enfin il est rigoureusement défendu aux musulmans de s'indemniser à nos dépens des ravages des corsaires, aussi bien que d'établir entre les Français d'une même échelle une solidarité forcée et de mettre en cause la nation tout entière pour l'insolvabilité de l'un de ses membres : ainsi disparaissent deux sources continuelles de persécutions et d'avanies. En général, les capitulations de 1740 avaient moins pour effet d'accroître nos droits que de les dégager avec netteté; tranchant un grand nombre de points débattus, prévoyant tous les cas, faisant face à tous les besoius, elles définissaient avec une si heureuse précision le régime attribué à nos nationaux que le besoin de les renouveler ne se fit plus seutir ; rappelées dans les traités conclus de nos jours avec la Sublime Porte, elles sont demeurées la base reconnue de nos privilèges et forment encore aujourd'hui la loi des Français dans les Echelles du Levant.

Mahmoud ne borna pas au renouvellement des capitulations les témoignages de sa gratitude; il envoya en France une ambassade extraordinaire, chargée de présenter au Roi ses

COMCLLSIOX. 421

remercîments. Saicl fut désigné comme chef de la mission, qui se composait de cent quatre-vingt-trois personnes; l'ami deHouueval se trouva ainsi au comble de ses vœux : il put revoir Paris. Dans sou journal, le chroniqueur Barbier nous a laissé tous les détails du passage des Turcs parmi nous ; il raconte comment l'ambassadeur, arrivé aux portes de la capitale, en attendant le jour fixé pour son entrée solennelle , fut d'abord hébergé aux frais du Roi dans une maison du faubourg Saint- Antoine , comment un grand nombre de seigneurs et de dames l'y vinrent visiter, moins par politesse que par curiosité, " de même qu'on va voir l'ours ' » , et comment ils furent tout surpris de trouver un seigneur fort aimable, au fait de nos usages, répondant en français aux questions qu'on lui posait, parlant couramment notre langue, « mieux même que les autres ambassadeurs * » . L'entrée publique eut lieu le 7 décembre 1741, avec beaucoup d'éclat. Toujours avide de spectacles, le peuple de Paris s'était porté en foule à cette cérémonie. Les inspecteurs de police, le guet, les gardes de la connétablie ouvraient la marche, précédant trois corps de troupes : les dragons de Mailly, le régiment de Beaucaire et les grenadiers à cheval. L'envoyé paraissait ensuite, en pelisse et turban, entre le maréchal de Noailles et l'introducteur des ambassadeurs; des esclaves à pied tenaient la bride de son cheval et de ceux de ses principaux suivants. Les cadeaux destinés au Roi figuraient dans le cortège et excitaient particulièrement l'attention du public. On vit défiler successivement six chevaux de prix, couverts de

' Journal historique et auecdotique du règne de Louis XV, par Bahbier, publié par la Société de l'histoire de France, t. II, p. 312. « Id., p. 314.

422 LA MiSSIOX DL MARQUIS DE VI LLE M E LIE,

superbes caparaçons, im trophée d'armes précieuses et bizarres, porté sur deux mulets, enfin une tente bariolée et resplendissante de dorures, dressée sur une plate-forme que traînaient huit chevaux. L'eflendi suivit dans cet appareil la rue Saint-Antoine, les quais, puis passa le pont Royal pour gagner la rue de Tournon, où se trouvait Thùtel réservé aux ambassadeurs extraordinaires.

Son séjour se prolongea six mois. Le Roi et les ministres lui donnèrent audience à Versailles, mais c'est à Paris qu'il passa la plus grande partie de son temps; il y devint pour un instant le personnage à la mode. On le recherchait dans les compagnies; on goûtait sa conversation, on lui trouvait « de l'esprit ' » ; il recevait bonne et nombreuse société. Lorsqu'il sortait, le peuple s'empressait pour le voir passer dans son carrosse, escorté de quatre gardes de la conuétablie à cheval. Les théâtres lui plaisaient beaucoup, et son apparition y attirait le public; chaque fois qu'il devait se rendre à l'Opéra ou à la Comédie, les affiches annonçaient que " Son Excellence « Saïd-effendi, ambassadeur extraordinaire du Grand Sei- « gneur, honorerait de sa présence la représentation ^ » . Toutefois, Voltaire fait tort à l'hospitalité française quand il prétend qu'on lui fit voir le Bourgeois gentilhomme, et que pendant la cérémonie , à l'aspect de son peuple et de sa religion travestis sur la scène, le musulman manifesta bruyamment son indignation \ Au contraire, Saïd ne recueillit en

1 Barbier, t. II, p. ,314.

^ Id.

3 Introduction de l'Essai sui- les mœurs, cli. xxii, t. XV', p. 103. L'erreur de Voltaire est démontrée dans la \otice sur le Bourgeois gentilhomme, qui figure dans l'édition des OEiivres de Molière, par MM. Dkspois et Mes- NARD, Paris, Hachette, 1883, t. VIII, p. 16.

COMCLUSION. «3

lout lieu que des marques de sympathie; il partit également satisfait de Paris et de la cour, et les récits qu'il rapporta dans son pays ne firent qu'y rehausser le prestige et l'autorité de la France.

A Conslanliuople, notre amhassadeur tendait à devenir l'intermédiaire hahituel des relations entre la Porte et les puissances. De 1739 à 1741, de nouveaux et fastidieux débats s'ouvrirent avec la Russie et l'Autriche au sujet de l'exécution des traités de Belgrade, dont certaines clauses, par leur insuffisance ou leur obscurité, témoignaient de la précipitation avec laquelle elles avaient été rédigées. Villeneuve fut l'àme de toutes les négociations engagées, modéra les exigences respectives, dirigea en personne et à son gré l'exécution de son œuvre. Il fit conclure entre l'Autriche et la Turquie et contre-signa une [convention interprétative du traité; il en prépara une autre entre la Turquie et la Russie. De plus en plus, le sultan et ses conseillers semblaient disposés à chercher dans une entente étroite avec nous la solution de toutes les difficultés et la sûreté de leur empire. Revenant à des idées qui n'avaient jamais cessé de leur être chères, ils nous sondèrent à nouveau sur un traité d'alliance, parlant de prendre l'engagement, chaque fois que la France rentrerait en guerre contre l'Empereur, de s'associer à la lutte. A cet instant, si la cour de Versailles eût voulu sincèrement profiter de la situation prise par son ambassadeur, peut-être fûtelle parvenue à s'assurer pour l'avenir le concours permanent des Turcs et à attacher pour jamais cet adversaire encore redoutable aux flancs de la maison d'Autriche ' .

1 Correspondance de Villeneuve avec Fleury et Anielot, llM-M, passim.

Il ne suffisait pas à Villeneuve d'avoir élevé le crédit politique de la France au plus haut degré qu'il dût jamais atteindre. Son passage à l'ambassade eut des effets non moins considérables au point de vue des autres intérêts dont il avait reçu la direction. Suivant nous, rien ne fait plus d'honneur à son caractère, rien ne met mieux en relief la justesse et la haute portée de son esprit que la manière dont il comprit le rôle religieux de la France en Orient. A ses yeux, si la France avait à maintenir avec un soin jaloux son droit de protéger et de représenter le catholicisme, elle ne devait point transformer cette prérogative en arme de guerre contre les communautés dissidentes ; il lui fallait au contraire se faire un agent de concorde et de pacification entre les différentes églises, étendre ainsi sur les unes et les autres une autorité bienfaisante et s'assurer de leur part une égale déférence. La politique de Villeneuve, toute d'apaisement, lui fut inspirée moins par les instructions de son gouvernement que par une conviction personnelle et réfléchie. Sincèrement religieux, il haïssait l'intolérance et ne perdait aucune occasion de lui déclarer la guerre. Un jour que M. de Caumont lui avait envoyé la pièce nouvelle de Voltaire, Alzire, il lui écrivait en le remerciant : « La tragédie d'AlzirCj K dont vous avez eu la bonté de m'envoyer un exemplaire, a eu " pour moi toute la grâce de la nouveauté ; je l'ai lue avec la « même satisfaction que les Parisiens l'ont vu représenter, '< persuadé que le succès de cette pièce doit être principale- " ment attribué à l'objet qu'a eu l'auteur de prouver cette «i maxime que c'est par la douceur et la persuasion que la « religion doit être établie, non par la force et la violence '. »

1 Lettre du 18 août 1736. {Collection Schefer.)

CONCLUSIOM. 425

Eu un langage moins familier, il reproduisait la même pensée dans ses mémoires au ministre sur la forme adonner aux rapports entre les différents cultes, mémoires qui fourniraient encore aujourd'hui un digne sujet de méditation aux hommes appelés à résoudre pratiquement ces délicats problèmes. » Il « faut considérer, disait-il, que le plus grand mal de la reli- « gion dans ce pays ne vient que de ce qu'on accoutume les " Turcs à profiter des divisions des dififérentes sectes. Le plus « grand bien qu'on puisse faire dans le Levant, c'est de couper « racine, s'il se peut, à cette peste, d'accoutumer les chrétiens « à s'aimer ou à se ménager du moins les uns les autres, plu- " tôt que de se ruiner et se détruire réciproquement par le « moyen des Turcs... Les hérétiques sont nos frères, et, si « nous voulons qu'ils s'accoutument à en agir avec nous « comme avec les leurs, il est bon de les désabuser de cette i; misérable habitude'. »

Mettant ces principes en application, Villeneuve savait au besoin protéger les missionnaires contre les excès de leur propre zèle; empressé à favoriser leurs progrès, il leur interdisait toute violence de conduite ou de langage à l'égard des schismatiques. Si quelque contestation s'élevait avec ces derniers, il s'adressait à leurs patriarches, dont il avait su se ménager la confiance, et, d'accord avec eux, réglait le litige à l'amiable. Il pacifia par ce moyen l'Eglise de Syrie, mais ce fut surtout dans les rapports avec les Arméniens que les résultats de sa politique se firent sentir. Depuis un demisiècle, la guerre civile régnait au sein de la nation arménienne, grégoriens et catholiques achetant tour à tour l'appui du

' Mémoire d'ensemble sur l'état de la reli;jion au Levant pendant l'ambassade du marquis de Villeneuve. Eibliotlièque nationale, n" 719'f.

bras séculier, c'est-à-dire de l'autorité turque, pour se persécuter mutuellement. « La violence, disait Villeneuve, est mise « en quelque sorte aux enchères'. » A force de prudence et d'habileté, l'ambassadeur mit un terme à ces excès; il sut persuader aux schismatiques que la France, agissant au nom du catholicisme, ne poursuivait pas leur conversion immédiate et générale, qu'elle voulait seulement «adoucir les obstacles^ » entre les deux cultes, et que son but n'était pas la conquête, mais la réunion; comme acheminement à ce but lointain, il ménagea entre les deux partis une sorte de compromis, un accord purement temporel. Les catholiques durent se soumettre à payer certains droits prélevés au profit du clergé dissident, celui-ci s'engageant à ne point scruter les consciences, à laisser les Arméniens fréquenter nos églises et à ne point se prévaloir des firmans rigoureux qu'il avait obtenus en d'autres temps contre nos coreligionnaires.

La Porte fut appelée à sanctionner ce pacte, mais Villeneuve veilla à ce que cette intervention ne prît jamais un caractère oppressif. Quelques évêques et l'un des métropolites grégoriens ayant contrevenu aux termes de l'arrangement, le grand vizir proposa au marquis " de faire pendre ces brouillons » , et parut fort surpris que l'ambassadeur de France n'acceptât pas cette proposition. « Il ne le fut pas moins, continue ' le mémoire que nous avons déjà cité, lorsque ayant fait « mettre quelques-uns de ces Arméniens schismatiques aux « galères, le marquis de Villeneuve lui fit demander leur « grâce. Ce trait de générosité et de clémence touchant autant « les Arméniens qu'il avait étonné le vizir, pour donner des

1 Mémoire cité à la page précédente.

2 Instructions donuées à Villeneuve au moment de son départ.

COX'CLUSION. 427

« témoignages publics de la bonne foi arec laquelle ils étaient «résolus de maintenir la paix que raccommodement avait « rétablie dans cette nation, les patriarches de Constantinople " et de Jérusalem vinrent, avec les principaux de leurs Armé- « niens et ceux même qui avaient été les plus outrés persécu- « teurs des catholiques, faire leurs prières dans l'église du « palais de France et dîner à la table de l'ambassadeur, qui de (' son côté alla visiter leurs églises. » On vit dès lors se produire chez la nation arménienne tout entière un mouvement spontané vers l'Occident et vers la France. Le patriarche de Constantinople se mit en correspondance avec le cardinal de Fleury ; les dignitaires du clergé grégorien, aussi bien que les catholiques, cherchèrent désormais auprès de notre représentant aide et protection. Enfin les chrétiens de toute nation et de tout rite prirent si bien l'habitude de se tourner vers l'ambassadeur de France, comme vers une source élevée de sagesse et de lumière, que deux communautés schismatiques le prirent pour juge de leurs propres différends. Grecs et Arméniens se disputaient de temps immémorial certaines parties des Lieux Saints; désespérant de s'entendre, ils convinrent de s'en rapporter à la décision de Villeneuve et le chargèrent de délimiter leur domaine respectif. Lorsque l'ambassadeur eut rendu sa sentence, ils la convertirent en un traité, qui fut déposé à la chancellerie de France, < les ambassadeurs « de Sa Majesté devant être les médiateurs de toutes les «difficultés qui pourraient survenir sur son exécution'". Après s'être interposé avec tant d'autorité entre la Porte et les deux empires , Villeneuve remplissait entre les

' Mémoire cité à la page 425.

Églises d'Orient le même rôle de modérateur et d'arbitre. Enfin les derniers temps de sa mission marquent pour notre commerce oriental une époque décisive ; c'est l'instant où ce négoce, tiré du néant par Louis XIV et Colbert, mis par eux en état de lutter avec avantage contre celui des nations marchandes de l'Europe, l'emporte définitivement et reste maître de la place. Villleneuve n'avait point oublié que la défense de nos intérêts matériels avait été le premier objet remis à ses soins : il le considérait comme digne d'une spéciale sollicitude, ne le perdit jamais de vue, et la correspondance qu'il entretint à cet égard pendant treize ans avec le ministre de la marine, mêlée de rapports d'ensemble, de notes, de plans de réforme, compose un monument presque aussi considérable que sa correspondance politique '. Imbu des principes ou des préjugés qui prévalaient alors, il se montrait favorable à toutes les mesures dont le but était de réglementer l'action des marchands, et il en prenait souvent l'initiative. Sur sa demande, le ministre fixa pour les draps des prix minimum et obligea les membres des nations de ne plus vendre qu'à tour de rôle, proportionnellement à la quantité de marchandises que chacun possédait eu magasin. Comme nos résidents s'avisèrent alors, pour maintenir la concurrence sous une autre forme, de réunir à l'envi d'immenses et ruineux approvisionnements, l'autorité royale fut amenée à limiter la fabrication des draps en Languedoc ; on se trouva désormais en présence d'un système logique et de toutes pièces, mais condamné par la science moderne, et qui, dès cette époque, suscita des controverses passionnées.

1 Bibliothèque nationale, no* 7192-7193 du fonds français.

Parmi les négocianls ', les uns se prononcèrent avec énergie contre ce qu'ils nommaient « la géhenne du commerce » , d'autres approuvèrent les nouveaux arrangements, et les statistiques officielles affirment que " cette époque fut celle de la « véritable prospérité du commerce des draps " « .

Nous pensons que le négoce se développa en dépit des chaînes qui lui furent imposées, plutôt qu'à la faveur de ces entraves, et que la reprise et l'extension de ses progrès doivent être attribuées à d'autres causes. Les sages précautions de Colbert pour restaurer notre industrie, en lui indiquant l'Orient comme l'un de ses débouchés nécessaires, portaient enfin tous leurs fruits; les articles destinés au Levant avaient acquis chez nous un degré de perfection qui défiait toute concurrence. D'autre part, grâce au prestige croissant du nom français en Turquie, grâce aux soins infatigables de notre ambassadeur, les autorités musulmanes témoignaient ;i notre nation une prédilection de plus en plus marquée; notre commerce rencontrait ainsi de leur part de spéciales licences. Les vexations du passé avaient presque entièrement cessé; après avoir été la règle, les avanies ne formaient plus que l'exception. Enfin les capitulations de 1740 venaient de nous attribuer légalement des avantages que la Porte refusait encore aux autres peuples ; ce traitement de faveur, par la confiance même qu'il inspira à notre trafic, lui imprima un vigoureux élan, qui devint le point de départ dans toutes les Echelles d'un développement continu.

' Les mémoires rédigés dans l'un et l'autre sens ligurcnt à la Bibliotlièque nationale, sous le n° 710.3.

s Tableau du commerce, à la suite du Mémoire du comte de Saint-I'riest, p. 318.

430 LA MISSIOX DU MARQUIS DE VILLEXEUVE.

Les états de notre commerce du Levant au dix-huitième siècle, dont une partie a été publiée, présentent à cet égard d'instructifs tableaux '. Le mouvement d'affaires, après avoir oscillé dans la période qui s'étend de 1720 à 1740, s'accroît rapidement à partir de cette dernière date; de 1740 à 1750, le chiffre annuel des importations s'élève de 5 millions; peu après, l'ensemble des transactions représente par an une somme de 48 millions, qui montera graduellement jusqu'à 70 millions*. En même temps nos concurrents se retiraient de la lutte. La perte de l'Italie méridionale avait arrêté les velléités commerçantes de l'Autriche; la fermeture de la mer Noire suspendait celles de la Russie. Parmi les puissances maritimes, dès la première moitié du dix-huitième siècle, la Hollande était reléguée à un rang inférieur, Venise comptait à peine, l'Angleterre seule restait en ligne, bien que son négoce d'Orient offrît déjà des signes de décadence. De 1735 à 1745, le désavantage des Anglais s'accentue et aboutit presque à un désastre. C'est l'époque où ils abandonnent une partie de leurs comptoirs, où leurs agents constatent, pendant le cours d'une seule année, la présence à Coustantinople, Smyrne et Alep, de douze mille balles de drap restées pour compte entre les mains de leurs marchands, où leurs voyageurs signalent avec amertume, pour un navire anglais rencontré dans les mers du Levant, dix voiles françaises ^ Villeneuve put assister à ce déclin qui comblait tous ses vœux; il vit en

1 Voy. Démétriiis Georgtadès, Smyrne et l'Asie Mineure, p. 220 et suiv. ^ Beai'jour, Tableau du commerce de la Grèce, t. II, p. 229. Paris, an VIII.

'■^ ZiNKEiSEN, t. V, p. 872 à 875, d'après les rapports des directeurs de

même temps nos comptoirs en pleine prospérité, nos marchands poursuivant leurs opérations au milieu d'une sécurité rarement troublée et lui devant une partie de leurs profits, et il put prévoir que son rôle serait signalé à la postérité « comme brillant dans tous les genres ' « .

Après cet utile couronnement de ses efforts, il lui était permis d'aspirer au repos. Grâce à la paix de Belgrade et à ses conséquences diverses, son ambassade embrassait désormais une période historique complète, caractérisée par la lutte qui s'était engagée, sur des terrains divers, entre notre influence et celle des principaux Etats de l'Europe, et qui, après d'émouvantes péripéties, avait abouti à notre triomphe. Au lendemain d'une victoire décisive, Villeneuve pensa qu'il pouvait quitter le champ de bataille, sans être accusé de déserter la lutte.

Il demanda et obtint son rappel ; toutefois, avant de quitter Constantinople, il lui fallut attendre que Louis XV eût fait choix d'un sujet jugé propre à le relever dans son poste. Les distinctions honorifiques qui lui arrivaient de toutes parts l'aidèrent à supporter les dernières heures de son exil. Les Turcs lui témoignaient des égards qu'ils n'avaient accordés à aucun ambassadeur. Dans les circonstances solennelles, lorsqu'il sortait avec son cortège, le chef des tchaouch, ce personnage hautain qui jadis revendiquait le droit de chevaucher de front avec les ambassadeurs, s'estimait heureux de le précéder et de l'annoncer. Pour lui éviter le désagrément de pas-

ia compagnie britannique du Levant et d'après le célèbre voyageur Hanway. Aujourd'hui, d'après une constatation qu'il nous a été permis de faire personnellement, la proportion est inverse, ï Tableau cité p. 429.

432 LA MISSIOX DU MAROUIS DE V I LLE X E U V E .

ser la Corue d'Or, le grand vizir franchissait lui-même ce golfe et allait le trouver sur la rive opposée. La Porte étendit jusqu'à sa famille et au personnel de sa maison les marques de sa gratitude ; elle fit distribuer « à la cour « de l'ambassadeur, suivant l'expression de l'enioyé vénitien ' , cent vingt cafetans de toute beauté, et il fallut que le jeune fils du marquis, à peine sorti de l'enfance, figurât désormais dans les cérémonies, revêtu par ordre du Grand Seigneur d'une pelisse magnifique. Les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg n'avaient point les mômes raisons pour assurer Villeneuve de leur gratitude et lui en fournir les témoignages. Toutefois, si l'adresse de notre représentant leur avait ménagé de cruelles déconvenues, elles crurent à la fois plus digne et plus habile de ne rien laisser voir de leur ressentiment et agirent envers Villeneuve comme si elles eussent trouvé en lui le plus zélé soutien de leur cause. L'Empereur lui envoya son portrait enrichi de diamants. La Tsarine lui fit présenter par Wichniakof une lettre de change de la valeur de quinze mille écus et une bague ornée de brillants pour u madame l'ambassadrice ' » ; la bague fut acceptée, la lettre de change refusée en termes honnêtes. Wichniakof s'était chargé auprès du marquis d'une autre commission, de nature non moins délicate; il s'agissait de pénétrer si Villeneuve accepterait de figurer au nombre des chevaliers de Saint-André, et si, en lui adressant le plus estimé de ses ordres, la Tsarine ne risquait pas de voir une fois de plus ses présents repoussés. Dans ses visites au palais de France, Wichniakof fit quelques insinuations à ce sujet;

' Dépèche du bailc Nicolo Erizzo en date du 8 novembre 1730. Archives de Venise.

2 Dépêche de Wahniakof, citée par Soloviki-, p. 187.

Page 1