EPILOGUE
Avec ses trente canons, son brillant état-major et ses nombreux matelots, l'Astrée devait flatter la vanité de Fex-ambassadeur persan. Mehemet Riza Beg s'éloignait de France presque dans une apothéose, et le contraste était saisissant entre ce départ « en beauté » et l'arrivée modeste, un peu ridicule àMarseille,de l'Excellence persane, fuyant, à bord de la Vierge de Grâce ', les mauvais traitements des Turcs. Les satisfactions d'amour-propre que devait causer à l'envoyé du sophy l'embarquement sur VAstrée, étaient encore accrues par des joies plus vulgaires et matérielles. Le commandant de Marolles avait reçu de Morel, d'après les instructions du marquis de Torcy, quinze mille livres pour régler les dépenses du voyage jusqu'à Saint-Pétersbourg. L'ambassadeur n'était donc pas exposé — et il ne le regrettait guère — à écorner de suite le fort joli pécule qu'il avait amassé en vivant comme un grippe-sou aux frais du roi de France.
Mais la fatalité trouble parfois les prévisions humaines et bouleverse les arrangements les plus heureux. Elle se manifesta, en l'occurrence, par un déchaînement des éléments.
A peine la frégate royale avait-elle majestueusement déployé ses voiles, et s'élançait-elle sur les flots, qu'un vent violent se prit à souffler, soulevant d'énormes lames. Le roulis, le tangage, ballottèrent le navire et incommodèrent aussitôt l'ambassadeur et Mme d'Épinay, enfin extraite de sa boite à trous. Son Excellence, qui souffrait atrocement, et qui voyait avec effroi le piteux état de sa favorite, voulut faire virer de bord et retourner au Havre. Le commandant s'y refusa : colère, prières, imprécations, supplications, le laissèrent insensible. La saison était déjà avancée; en attendant une improbable accalmie on risquait de trouver les bords de la Baltique bloqués par les glaces; quant à laisser débarquer Mehemet Riza Beg on n'y pouvait songer, le retour imprévu en France de l'ex-ambassadeur devant provoquer le mécontentement du régent et causer de graves ennuis aux ministres. M. de Marolles était chargé de conduire en Moscovie les Persans, il était maître à son bord : le voyage continua.
Au fur et à mesure que VAstrée s'éloignait des côtes de France le temps ne s'améliorait pas. La mer était toujours déchaînée et Mme d'Épinay,