‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 100 sur 133 · A. E. Perse, t. 4, f · texte numérisé non relu

A. E. Perse, t. 4, f

2. Roujaut (Nicolas-Etienne), conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de justice, police et finances de la généralité de Rouen.

Excellence d'enfermer la jeune personne dans une caisse: « La mère, était-il ajouté, réclame le se- « cours de l'autorité du roi. Comme Sa Majesté « avait fait connaître sa volonté à cet égard, avant « la maladie dont elle vient de mourir, ordre est « donné d'arrêter la demoiselle et de l'enfermer, « en évitant tout éclat, et sans dire à Tambassa- « deur autre chose, à savoir que la demoiselle s'est « absentée. »

Ainsi qu'on peut le supposer, les ministres du feu roi eurent, après le décès de leur maître, d'autres sujets de préoccupation que Mehemet Riza Beg et Mme d'Épinay. La question de la régence, la lutte entre les bâtards et le duc d'Orléans, étaient autrement passionnantes puisque de leur solution dépendait, en quelque sorte, l'avenir du nouveau monarque et de la monarchie. Dans la confusion qui régna à Versailles, dans l'effervescence de la Cour, la lettre pour l'intendant de Rouen ne fut pas expédiée : on Foublia quelques jours et ce délai assura définitivement la réussite du plan machiavélique de Mehemet Riza Beg.

L'homme de confiance de l'ambassadeur qui avait accompagné à Rouen Mme d'Épinay, le nommé Saïd, persan d'origine, donné comme interprète à Marseille par M. Arnoul, avait conduit la dame à bord du bateau de Son Excellence, le £ septembre. « Dès que ce Joseph, écrit le baron « de Breteuil dans ses mémoires, eut mis la per-

« sonne entre les mains de l'ambassadeur, il « revint à Paris, et me vint dire qu'il n'avait ja- « mais connu passion plus violente que celle de « cette jeune chrétienne pour ce laid, ce brutal « mahométan; que la joie de ces deux amants, « quand ils s'étaient rejoints à Rouen, ne pouvait « s'exprimer, et que cette malheureuse victime, « à qui il avait offert, pendant le voyage, de la « sauver dans un couvent de religieuses, lui avait « dit que se trouvant grosse de quatre mois, et « menacée d'être mise à la Pitié pour le reste de « ses jours, elle aimait mieux s'exposer à tout ce « qui pourrait lui arriver de plus terrible en « Perse ; qu'elle avait eu dans les commencements « une répugnance et une horreur infinies à s'aban- « donner à l'ambassadeur; mais que sa mère l'y « avait forcée, et l'avait même battue pour en « tirer de l'argent, et qu'à présent elle avouait « qu'elle s'était accoutumée à l'aimer, et à l'aimer « éperdument. ^

Comme l'ambassadeur craignait, avec raison, qu'on ne laissât pas embarquer au Havre « cette jeune chrétienne » pour le suivre en Perse, il ne lui permit plus de redescendre à terre. Pendant les quatre jours qu'il passa à Rouen, il la fît garder à bord et, afin de ne s'en point séparer, il renonça à son projet de continuer à cheval son voyage. L'heure du départ arrivée, Mme d'Épinay s'installa dans la caisse à trous construite pour

elle et rendue habitable grâce à un matelas et à un oreiller ; on la transborda avec les autres bagages des Persans sur le petit navire qui devait conduire l'ambassade au Havre, et l'opération s'effectua par les soins des gens de Mehemet Riza Beg, Son Excellence ayant interdit aux chrétiens de toucher, et même d'approcher, la caisse sous prétexte qu'elle renfermait les livres de sa religion *, des porcelaines fragiles, des bijoux et les archives de la mission. Bien que le secret en eût été bien gardé, la présence à Rouen et l'internement de Mme d'Epinay furent connus des habitants. L'intendant, n'ayant pas reçu d'ordres, feignit d'ignorer l'aventure : quant à Saint-Olon, Padéry et Gaudereau, la crainte que Son Excellence leur inspirait les rendit sourds et aveugles. Déjà Mehemet Riza Beg avait été furieux de la disparition d'un de ses pages qui s'était enfui pour ne pas retourner en Perse, ainsi que de la perquisition opérée dans les bagages de sa suite

1. Le prétexte que la caisse contenait les livres de sa religion était heureusement choisi. On n'ignorait pas, grâce aux renseignements donnés par Chardin (op. cit., t. 9, p. 176) « la profonde vénération et la parfaite déférence » des musulmans pour le Coran. « Parler contre ou le manier sans révérence », écrit le célèbre voyageur, « est, à leur avis, un crime digne de tous les « supplices. Il faut observer de plus que les Mahométans dé- « fendent de toucher ce livre sans être net de ces sortes d'im- « puretés que leur religion enseigne qui rendent poilu. »

On comprend, dès lors, que faute d'ordres forjnels, l'intendant de Rouen, le sieur de Saint-Olon et les interprètes, aient hésité à prescrire des recherches qui eussent paru violer les préceptes et les scrupules religieux des Persans.

pour en extraire, d'après les instructions du marquis de Torcy, les hardes et effets d'un nommé Hussein, Persan demeurant à Paris, qui avait refusé, au dernier moment, de quitter la France avec l'ambassade. S'exposer à de nouvelles difficultés pour sauver, malgré elle, une demoiselle somme toute peu intéressante, était vraiment excessif. Les interprètes et le gentilhomme du roi le pensèrent et prirent le parti de se laisser tromper par les apparences de la fameuse caisse à trous et les déclarations de l'ambassadeur.

Cette complaisance et les égards dont on continuait à l'entourer, décidèrent Mehemet Riza Beg à ne pas trop perdre de temps entre Rouen et le Havre. Le 11 septembre, il atteignait ce port où l'attendait, depuis quelques jours déjà, la frégate YAstrée. Saint-Olon l'y avait précédé et avait fait préparer et meubler Fhôtel de ville pour le cas où Son Excellence désirerait descendre à terre. La présence de la favorite et l'ennui de s'en séparer, fût-ce une nuit, retinrent le Persan à bord de son bateau. Le lendemain 12, ayant donné l'ordre de porter sur la frégate royale ses bagages et ses ballots, il s'y embarquait lui-même avec ses gens, les treize galériens libérés qui l'avaient rejoint, Padéry, et un ingénieur français, le sieur Lajoue. Le commandant de YAstrée, M. de Marolles, le reçut avec solennité au bruit du canon, et le conduisit dans la cabine spécialement amé-

nagée à son intention. Mehemet Riza Beg fit apporter aussitôt la caisse contenant Mmc d'Epinay, et l'ayant installée au chevet de son lit, il plaça à la porte un de ses domestiques avec défense expresse de laisser pénétrer dans la cabine qui que ce fût, même le capitaine.

Saint-Olon prit, peu après, congé de l'ambassadeur, ainsi que l'abbé Gaudereau et Morel : leur tâche ingrate était finie.

Le lendemain 13 septembre, YAstrée gagnait la haute mer tandis qu'un courrier spécial, galopant à franc étrier, apportait l'ordre, expédié le 11 seulement, de s'opposer au départ de Mme d'Épinay.

La mission de Mehemet Riza Beg avait décidément un dénouement d'opérette : les carabiniers arrivaient trop tard.

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