CHAPITRE PREMIER L'AMBASSADEUR ET L'AMBASSADE
Agé d'une cinquantaine d'années, de taille plutôt petite, Mehemet Riza Beg ne ressemblait guère, en dépit des affirmations des flatteurs, au bon roi Henri IV. Ses joues décharnées, son nez très busqué et sa barbe naturellement noire qu'il teignait d'une couleur rougeâtre, lui donnaient un air un peu sauvage et rébarbatif que n'adoucissait pas le vif éclat de ses yeux.
Ce physique ingrat, antipathique, mettait instinctivement en défiance : le caractère du personnage achevait de lui aliéner les cœurs.
Jamais ambassadeur ne se montra plus difficile et ne causa plus de soucis : avec de tels agents les relations diplomatiques perdraient un de leurs charmes, la courtoisie, et deviendraient singulièrement délicates. Par ses emportements furieux et subits qui le mettaient dans des états où il ne connaissait plus rien ni personne, Mehemet Riza Beg a trop souvent désespéré les malheureux courtisans attachés à son
service. Son humeur atrabilaire, ses superstitions, son avarice, et il faut l'avouer aussi, sa couardise, lui ont valu, de la part de Saint-Simon, les épithètes de « bas, insolent et extravagant » *. « Il est fier, rude, brusque, fantasque, écrit un « contemporain *, inconstant dans ses résolutions, « ne voulant écouter ni la raison ni le bon sens, « les règles de la politique ni celles de la bien- « séance. Il est bouffi d'orgueil, méprisant. En « un mot c'est un homme si extraordinaire que « n'eût été le respect que l'on doit à son carac- « tère et l'obéissance aux ordres de S. M. Très « Chrétienne, il est à présumer qu'on ne l'aurait « pas accablé d'honneurs, de présents, et de « bienfaits. »
Si peu flatté qu'il soit, le portrait était sans doute fidèle car Madame, duchesse d'Orléans, ne marquait pas pour le modèle une bien vive admiration. « C'est la tête la plus folle qu'on puisse « jamais voir, écrivait-elle le 7 février 1715, à « la raugrave Louise du Palatinat. Devient-il de « méchante humeur, il grince des dents, tire son « sabre et son poignard et veut tout mettre à « bas 3. »
1. Note de Saint-Simon sur le Journal de Dangeau,op. cil., t. 15, p. 273.
2. Journal historique sur les matières du temps, dit Journal de Verdun, t. XXII, février 1715.
3. Lettre de la duchesse d'Orléans à la raugrave Louise du Palatinat, Band 107 des litterarischen Vereins in Stuttgart, p. 517, Lettre écrite de Versailles le 7 février 1715.
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Comment, dès lors, ajouter foi aux dithyrambes de quelques gazetiers qui, déjà victimes du devoir professionnel, crurent devoir se montrer pleins d'indulgence et proclamer l'ambassadeur « un très honnête homme, très poli, de beaucoup « d'esprit, même de génie, soutenant dignement « le caractère dont il était revêtu et représentant « comme il convenait l'illustre successeur du « grand Cyrus !. »
Malgré ces affirmations courtoises, il est certain que la désignation de Mehemet Riza Beg ne fut pas heureuse, car la personnalité de l'ambassadeur a failli compromettre les résultats d'une mission sur laquelle le souverain persan avait fondé certains espoirs.
Si les circonstances ne permirent pas, en effet, au chah Hussein de choisir lui-même son représentant et s'il fut amené à confier ce soin à un simple gouverneur de province, l'envoi d'un ambassadeur à la Cour de France a été du moins le résultat d'un acte politique réfléchi et l'exécution d'un projet ancien que les événements avaient, bon gré mal gré, fait longtemps ajourner.
En 1699, un missionnaire français, l'abbé Gaudereau s,fut, à son départ pour les Indes, informé