‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 32 sur 133 · A CHARENTON · texte numérisé non relu

A CHARENTON

« rence, lui rendre compte de l'exécution de ses « ordres et en prendre de nouveaux pour votre « entrée à Paris et votre audience à la magnifias que Cour de Sa Majesté Impériale. »

Mehemet Riza Beg témoigna par sa réponse la joie qu'il avait de recevoir pour la première fois un homme de considération, venant le saluer de la part du roi, et le chagrin qu'il avait eu de n'en avoir point vu depuis son débarquement en France. Il affecta même de répéter le terme d' « homme de considération » pour marquer le peu de cas qu'il avait fait de Saint-Olon, avec lequel il venait de se brouiller, et bien que le gentilhomme, « un très bon homme », eût fait tout son possible pour le contenter. Après avoir témoigné l'impatience qu'il avait de se présenter devant Sa Majesté, il ajouta maintes gracieusetés personnelles pour Breteuil. « Il me parut, ajoute « l'introducteur sensible à ces politesses, que « cet ambassadeur avait beaucoup d'esprit. La « noblesse de ses gestes et de sa physionomie « jointe au respect avec lequel je vis qu'il était « servi, me firent juger qu'il était homme de qua- « lité ou du moins de considération en Perse ; ce « que les suites ont justifié malgré les bruits qui « se répandirent peu après dans le public que « c'était un homme de néant et que c'était même « un fourbe qui loin d'être ambassadeur n'était « pas même connu à la Cour de Perse. Ceux qui

« l'ont conduit depuis Marseille jusqu'à Charen- « ton me dirent, quelques jours après, que depuis « ce moment-là son humeur, qui leur avait tou- « jours paru féroce, s'était fort changée et adou- « cie parce que sa vanité avait commencé d'être « satisfaite. Mais les gens naturellement emportés « retombent aisément dans la violence, et quand « elle est secondée du pouvoir que la superstition « a sur les hommes et du prétexte qu'ils en pren- « nent, elle devient fureur pour peu qu'on y « résiste, comme on le vit le jour de son entrée.»

Après un échange de compliments réciproques, le Persan fit donner au baron de Breteuil du café, du thé et du sorbet, selon la coutume orientale, et l'introducteur repartit en carrosse, sans reconduite, pour informer le roi, à Versailles, de son entrevue avec l'ambassadeur du grand sophy.

Louis XIV se préoccupait infiniment de l'ambassade persane malgré son grand âge, ses infirmités et la détresse de la chose publique. Depuis l'arrivée de l'ambassadeur il s'était tenu au courant des faits et gestes de Mehemet Riza Beg et il semblait accueillir avec un réel plaisir les hommages de ce personnage extravagant. Dans le but d'honorer l'envoyé du grand sophy, il désigna, après son entretien avec le baron de Breteuil, le maréchal de Matignon 4 pour aller,

1. Matignon (Charles-Auguste de), comte de Gacé, 1646-1729, arrière-petit-fils du maréchal Jacques de Matignon, fit ses pre-

le jour de l'entrée publique à Paris, chercher l'ambassadeur à Gharenton et l'accompagner jusqu'à Fhôtel des ambassadeurs. Ce témoignage flatteur de l'estime royale aurait dû charmer Son Excellence : il ne la rendit que plus emportée.

A la réflexion, en effet, Mehemet Riza Beg s'était indigné du traitement dont il était l'objet et qu'il regardait comme attentatoire à sa dignité. Il avait exhalé des plaintes parce que le bnron de Breteuil n'était pas venu le saluer à deux lieues de la ville, le 26 janvier, et, averti sottement par l'abbé Richard des doutes émis sur l'authenticité de sa mission, il s'en était formalisé. Son humeur en était devenue fort mauvaise et ses prétentions pour l'avenir avaient beaucoup augmenté.

La visite du marquis de Torcy, trois jours après son installation à Gharenton, l'avait calmé quelques heures, mais son méchant naturel avait bientôt reparu. La curiosité qu'il excitait eût été cependant de nature à le satisfaire. Il y avait moins de carrosses à l'Opéra un soir de nouveau spectacle, qu'à sa porte, et les gens de qualité, les personnes les plus distinguées, se disputaient l'honneur de l'entrevoir sinon de l'entretenir. Le

mières armes sous le duc de la Feuillade, accompagna en 1708 le prince Edouard dans son expédition d'Ecosse et reçut ensuite le gouvernement de l'Aunis et le maréchalat.

café, le thé, le sorbet étaient servis à toute heure et Morel réglait sans relâche les comptes les plus exorbitants.

Lorsque, le 1er février, le baron de Breteuil reparut à Gharenton, avec les instructions royales, pour régler l'entrée publique à Paris de l'ambassade persane et en fixer la date, il ne s'attendait guère aux difficultés qu'on lui opposerait, aux chicanes de détail ou d'étiquette qu'il aurait à subir. L'ambassadeur le reçut avec une politesse infinie \ l'assurant qu'il ne se fâchait pas quand il parlait à un homme raisonnable. « Il est, « comme on dit, bien de son pays, ajoutait Breteuil « en rapportant ces paroles au marquis de Torcy, « de parler ainsi de moi, chétive créature, mais « les interprètes et M. de Saint-Olon sont éton- « nés de la modération et de la douceur qu'il a « avec moi. Il m'affirme qu'il sera mon ami. » Trompé par ces dispositions apparentes, l'introducteur des ambassadeurs devait être confondu de Tente tement qu'on lui opposa.

La conférence qu'il eut avec Mehemet Riza Beg ne dura pas moins de quatre heures et elle n'aboutit à aucun résultat. « La différence de « nos manières et de nos coutumes est si grande, « écrit le baron de Breteuil, qu'il est bien diffi- « cile de faire convenir un homme dont on ne

Page 1