‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 35 sur 133 · A. E. Perse, t. 3, f · texte numérisé non relu

A. E. Perse, t. 3, f

2. Lionne (Hugues de), 1611-1671, ambassadeur à Rome (1656), fut envoyé en 1657 à la diète de Francfort et nommé ministre d'État en 1659 ; secrétaire d'État des Affaires étrangères 1663-

« lant à un envoyé du grand seigneur et que « j'eusse pris ces termes dans une relation impri- « niée le 23 novembre de la même année, cepen- « dant quelques-uns de ces messieurs crurent que « je n'avais pas parlé assez dignement de leurs « charges, et firent une plaisanterie de ma réponse « en disant que je les avais traités de scribes. Le « roi, à qui on le conta, dit que je n'avais pas « grand tort et que la qualité que je leur avais « donnée était véritablement celle qui leur con- < venait, mais qu'il était persuadé qu'il y aurait « quelqu'un d'eux à qui cela ne plairait guère. « J'étais ami des quatre et j'étais bien éloigné « d'avoir voulu rien dire qui leur déplût, aussi « leur dois-je cette justice qu'ils n'en ont jamais « parlé qu'en badinant et qu'aucun d'eux n'en a « été véritablement fâché. Mais comme cette plai- « santerie courut non seulement à Paris mais « dans toutes les provinces, et le roi étant mort « sept mois après, les charges de secrétaires se « trouvèrent réduites à presque rien, chacun a « renouvelé mon discours et dit que j'avais été « un prophète de malheur pour eux puisque j'avais « annoncé sept mois auparavant leur véritable « état '. » Afin de démontrer au Persan l'inanité

1. A la mort de Louis XIV, il y eut une sorte de réaction contre l'institution ministérielle. On entreprit de remplacer les quatre secrétaires d'État et le contrôleur général par cinq conseils recrutés parmi les membres de la noblesse et aussi parmi ceux des conseils d'État et des cours souveraines. Ce fut

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de ses prétentions, l'introducteur lui représenta encore que pour la conduite d'un ambassadeur et son entrée publique à Paris, rien n'était plus grand et plus noble que les maréchaux de France. N'étaient-ce point les généraux des armées du roi et les seuls juges de la noblesse de France dans les questions d'honneur ? Le baron de Breteuil, fatigué de cette discussion, se résigna à laisser entre les mains de Mehemet Riza Beg une note écrite sur les attributions des secrétaires d'État.

La deuxième difficulté soulevée par Son Excellence était relative au mode d'entrée à Paris. Mehemet Riza Beg voulait effectuer son entrée à cheval et cette innovation troublait le cérémonial. Sur ce point toutefois une transaction était possible. L'introducteur proposait que l'ambassadeur montât à cheval au faubourg Saint-Antoine et s'avançât alors, flanqué à droite du maréchal de Matignon, et à gauche de l'introducteur. Il se rendrait, par contre, dès le matin, dans le carrosse royal *, de Charenton au faubourg Saint- Antoine, et sous la condition expresse que le maré-

le régime de la polysynodie (pluralité des conseils). Il dégénéra « en vraie pétaudière » et les ministres furent rétablis en 1718. A. Rambaud, Histoire de la Civilisation française, Paris 1887, 2 vol. in-12, t. 2, p. 26.

1. Le carrosse du roi était « la plus incommode des voitures » avec ses portières en glaces, ses huit places et ses huit chevaux. Il était garni de velours cramoisi, de crépines et de point d'Espagne en or,

chai de Matignon serait dans le fond du carrosse à côté de lui, et Breteuil vis-à-vis. Sinon, il n'aurait pas le carrosse du roi, ni par conséquent ceux des princes de la maison royale qui suivaient la voiture de Sa Majesté en de telles occurrences. Au cas où l'ambassadeur se refuserait à admettre le voisinage du maréchal de Matignon, personne ne le viendrait chercher à Gharenton, et il ne serait attendu qu'à l'entrée du faubourg Saint-Antoine où il se rendrait soit à cheval, soit dans un carrosse de louage à son choix. Cette réserve formelle et cette menace s'expliquaient par le vif désir du Persan de monter dans le carrosse du roi, qu'on lui avait dit, à Marseille, être d'une magnificence extrême, et par le refus qu'il opposait d'être assis dans ce carrosse avec les envoyés du roi. Il déclarait que sa religion lui défendait d'être assez près d'un chrétien pour en être touché et de s'enfermer dans une boîte avec lui. Sous ce prétexte, d'ailleurs absolument ridicule et faux, Saint-Olon qui « craignait l'ambassadeur plus que le feu », avait eu la patience de le laisser voyager seul de Marseille à Paris, ce qui avait entraîné la dépense supplémentaire d'une litière pour le gentilhomme du roi.

En troisième lieu il y avait contestation sur le jour et l'heure de l'entrée. Mehemet Riza Beg prétendait attendre un jour « heureux » ' et choisir

1. «Les Persans, dit Chardin (op. cit., t. 4, p. 443), sont super-

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une heure propice. La lune de février qui allait commencer était, disait-il, particulièrement néfaste, et sur les mille malheurs dont il pouvait être accablé dans Tannée, neuf cent quatre-vingtdix-neuf arriveraient certainement au cours de cette période lunaire. Il eût fallu, pour échapper au destin, arrivera Paris dès le 27 janvier : cette date étant passée, il convenait d'ajourner toute cérémonie solennelle. Enfin la superstition de l'ambassadeur le déterminait à exiger de franchir la porte du faubourg Saint-Antoine deux heures après le lever du soleil. Le baron de Breteuil, au cours de son entretien prolongé avec Mehemet Riza Beg, chercha inutilement à vaincre ces scrupules. L'ambassadeur consentit à faire feuilleter une fois de plus et devant lui, par son mollah, le Coran et plusieurs autres livres : aucun jour heureux en février ne put être trouvé et sur ce point non plus aucun accommodement ne fut possible. L'introducteur quitta Charenton à quatre heures de l'après-midi, tout découragé de

«stitieuxsur les temps et sur les jours, jusqu'à l'extravagance « ou la fureur. La plupart dépendent des astrologues et autres « devins comme un enfant de sa nourrice. Par exemple, quand « le roi est en voyage, les astrologues le feront lever la nuit, « lorsqu'il dort le plus fort, pour le faire partir, le feront mar- « cher par le plus vilain temps et lui feront faire cent corvées € pour éviter le nehhoucet ou la mauvaise étoile. Les jours « noirs ou malheureux sont nombreux : le plus redouté est le « dernier mercredi du mois de sefer. Mais en général, le mer- « credi est un jour blanc ou heureux, soi-disant parce que la « lumière fut créée ce jour-là. »

l'insuccès de sa négociation, et assez inquiet de ce qu'en penserait le roi.

Dès le lendemain matin (2 février), il remontait en carrosse et retournait chez l'ambassadeur. La nuit avait porté conseil et Mehemet Riza Beg, satisfait au fond d'avoir tenu quelque temps l'introducteur en échec par ses exigences, mais aussi préoccupé des effets de son obstination, s'était brusquement décidé à céder sur la plupart des points en litige. Il déclara être convaincu maintenant, grâce aux explications écrites qu'on lui avait laissées, de l'impossibilité où le marquis de Torcy était de l'accompagner puisqu'il n'était pas grand vizir. Il ajouta qu'à force de chercher dans ses livres, il avait constaté que le jeudi 7 février pouvait être un jour assez heureux et qu'il accepterait de monter en carrosse avec le maréchal de Matignon pourvu que ce dernier ne se mit pas à côté de lui. Le baron de Breteuil, dont l'énergie était accrue par ce succès inespéré, refusa cette proposition. Il posa très nettement la question : pas de carrosse du roi ou le maréchal de xMatignon à côté de Mehemet Riza Beg, et lui-même vis-à-vis, sur le devant.

Le Persan n'avait plus qu'à s'incliner et il s'inclina en effet devant cet ultimatum. Pour éviter l'application des règles, à lui inconnues, du cérémonial français sur les réceptions, les reconduites usitées lorsqu'un maréchal de France et l'intro-

ducteur allaient prendre un ambassadeur pour l'entrée publique, il fut convenu que M. de Matignon et le baron de Breteuil arriveraient, le 7 février, avec le carrosse du roi, à la porte du jardin de Dionis la plus proche de la maison où logeait Saint-Olon. A ce même moment, Mehemet Riza Beg se promènerait, par un heureux hasard, dans le jardin ; il ne serait point ainsi question de cérémonie pour recevoir les envoyés du roi et ceux-ci conduiraient directement Son Excellence au carrosse royal.

Cette ingénieuse subtilité paraissait devoir prévenir tout incident. Le baron de Breteuil s'en montra fier et se rendit tout joyeux à Versailles, le dimanche 3 février, rendre compte à Sa Majesté de ce qui s'était passé à Charenton. Il lui appartenait encore de régler la composition et la marche du cortège, de prendre les ordres du roi à ce sujet, et de faire préparer à Paris le logement de l'ambassadeur, toutes besognes délicates qui avaient dû être ajournées jusqu'après l'entente préliminaire avec Mehemet Riza Beg.

Le Persan, de son côté, sans trop regretter les concessions qu'il avait dû faire, en avait gardé quelque amertume. Il devait le marquer par un tour de sa façon dont la Cour de Versailles tout entière frémit d'indignation quand elle en fut instruite.

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