‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 37 sur 133 · ENTREE A PARIS · texte numérisé non relu

ENTREE A PARIS

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Phototypie BerthainJ, Paris

AMBASSADEUR DE PERSE ïer 1715

D'après un almanach du Cabinet des Estampes.

sait de personnages exotiques, la curiosité naturelle se trouvait encore surexcitée. La réception des Moscovites en 1668 et celle des Siamois en 1686 avaient provoqué un vif intérêt, et nul n'avait regretté, en cette double circonstance, une coutume que Voltaire devait tenter de ridiculiser en affirmant qu'elle consistait, « à se ruiner pour aller en procession par les rues avec quelques carrosses rétablis et redorés, précédés de quelques laquais à pieds l, >

Louis XIV, pénétré de sa grandeur et désireux de la marquer aux yeux de tous, avait tenu, pendant son règne, à faire donner aux entrées des ambassadeurs un éclat tout particulier. Aussi était-il à prévoir que Mehemet Riza Beg recevrait un accueil magnifique. Et, de fait,son orgueil ne devait pas souffrir dans la journée du 7 février.

La réputation d'excentricité que Son Excellence persane s'était acquise à la Cour depuis son débarquement et son séjour à Marseille, s'était répandue dans le peuple. On se promettait donc un véritable plaisir de contempler un homme extraordinaire, venu au surplus d'un pays peu connu. Les relations des agents que le roi avait envoyés en Perse étaient restées confinées au dépôt des Affaires étrangères ou dans le cabinet

1. Ce curieux passage est cité par M. Pradier-Fodéré dans son Conrs de droit diplomatique (I, p. 451).

du secrétaire d'Etat ; les récits de quelques marchands, tel que le célèbre chevalier Chardin, et ceux de quelques missionnaires, fournissaient seuls aux gazettes des renseignements sommaires sur le royaume du grand sophy . Quant au vulgaire, à peine avait-il ouï dire, jusque -là, qu'il existât une Perse et des Persans.

Tout concourait ainsi à transformer Mehemet Riza Beg en un personnage étrange et merveilleux et son succès populaire était certain.

En dépit de sa majesté, Louis XIV se montrait aussi curieux de l'ambassadeur que le plus simple des Parisiens. Il s'était diverti des rapports de Saint-Olon et du baron de Breteuil, et sa vanité était flattée que le bruit de sa renommée et de sa gloire parvenu jusqu'à Ispahan, eût déterminé le roi des rois à lui dépêcher l'un de ses dignitaires. Sa condescendance amusée, son indulgence si rare lorsque les questions d'étiquette étaient en jeu, avaient prouvé aux courtisans surpris son intérêt pour Mehemet Riza Beg et l'importance qu'il attachait à la mission du kalender d'Erivan.

En bon courtisan, le baron de Breteuil était informé de ces dispositions : il devait y trouver un motif suffisant pour ne pas se montrer luimême intransigeant à l'égard des prétentions de Mehemet Riza Beg. Au cours de l'entretien qu'il eut avec le roi pour lui soumettre les bases de

Taccord intervenu avec l'ambassadeur, il donna des preuves si réelles de son esprit conciliant que Louis XIV les jugea un peu exagérées. On décida tout d'abord que la grande * et la petite écurie * fourniraient, par moitié, le nombre de chevaux de selle désirés par le Persan pour rentrée du 7 février. La petite écurie fut également chargée de procurer les mulets et le brancard nécessaires au transport des présents du roi de Perse. M. le Premier de Lorraine 3, grand écuyer de France, commandant la grande écurie, et le marquis de Beringhen *, premier écuyer et chef de la petite écurie, devaient être informés

1. La grande écurie était dirigée par le grand écuyer. Elle avait des selleries splendidesetun manège utilisé parfois pour des carrousels ou des représentations théâtrales. Magnifiquement réorganisée en 1666, elle renfermait, à la fin du règne de Louis XIV, plus de deux cents chevaux de manège et près de cent coureurs anglais à courte queue pour la promenade ou la chasse. Le bâtiment de la grande écurie est occupé aujourd'hui par des ateliers d'artillerie. Il fait pendant sur la place d'Armes à la petite écurie.

2. La petite écurie était commandée par le premier écuyer. Elle comprenait les chevaux, voitures, pages et valets de pied dont le roi se servait constamment ainsi que les litières et les chaises. C'est aujourd'hui une caserne du génie.

3. Lorraine (Louis de), comte d'Armagnac, dit Monsieur le Grand, appellation ordinaire du grand écuyer. Il était le fils de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, lui-même, deuxième fils de Charles Ier de Lorraine, duc d'Elbeuf ; il succéda à son père comme grand écuyer en 1658 et mourut en 1718.

4. Beringhen (Jacques-Louis, marquis de), né en 1651, mort en 1723, premier écuyer de Louis XIV, membre honoraire de l'Académie des inscriptions. Sa famille, originaire du pays de Clèves, vint s'établir en France au milieu du xvie siècle. Son père, dont parle Tallemant desRéaux, avait été premier écuyer de la petite écurie.

de la volonté royale par le baron de Breteuil qui arrêterait avec eux le nombre et la qualité des chevaux.

L'introducteur obtint aussi de Sa Majesté huit trompettes de sa chambre pour accompagner les présents, à l'exemple de ce qui avait été fait lors de l'entrée des Siamois. Mais, par contre, la prétention émise par l'ambassadeur que des troupes vinssent au-devant de lui jusqu'à Gharenton et marchassent à ses côtés dans Paris, fut écartée formellement. Le roi refusa de même, malgré les instances de Breteuil. deux compagnies de ses mousquetaires et ne consentit pas davantage à laisser les troupes de sa maison prendre position dans l'avenue de Versailles le jour de l'audience.

La coutume exigeait qu'un ambassadeur après l'entrée à Paris logeât quelques jours dans l'hôtel destiné aux ministres étrangers et y fût traité « par présents » *. Les Moscovites ayant bénéficié de cet usage, bien que considérés comme des demi-barbares, il semblait qu'on dût agir de même pour Mehemet Riza Beg. Le baron de Breteuil, peut-être un peu découragé par l'échec inat-

1. Il y avait deux manières de traiter les ambassadeurs « par présents » ou « par officiers ». Quand ils étaient « traités par présents », les ambassadeurs étaient servis par leurs domestiques, le vin étant, ainsi que les viandes non cuites, apportés du dehors de la part du roi. Être « traités parofficiers » c'était l'être par les maîtres d'hôtel et autres officiers du roi, les viandes étant cuites dans l'hôtel parles cuisiniers du roi. Cérémonial français, t. Il, p. 7 75.

tendu de ses dernières suggestions,, exposa au roi qu'il valait mieux rompre, en cette occasion, avec la tradition. On économiserait ainsi de quatorze à quinze mille livres, et il n'en résulterait aucun incident fâcheux. L'ambassadeur ne recevait-il pas déjà une allocation quotidienne avec laquelle il subvenait à ses besoins et à ceux de sa suite? La lui supprimer pendant quelques jours était impossible, et d'ailleurs à quoi bon lui fournir des provisions qui seraient perdues puisque Son Excellence se refusait à manger les mets et confitures préparés par des chrétiens, et qu'elle n'acceptait que la viande des animaux tués par ses gens et apprêtée à la mode de son pays.

Louis XIV s'inclina devant ces arguments irréfutables : il chargea donc Breteuil d'aller dire à M. le Duc, premier prince du sang, grand maître de la maison royale l, qu'il n'y aurait pas de traitement « par présents » pour Mehemet Riza Beg.

À son retour de Versailles, l'introducteur eut à choisir la maison qui servirait de relai, le jour de l'entrée, entre Gharenton et l'hôtel des ambassadeurs. Le roi avait en effet admis que, par dérogation aux usages, Mehemet Riza Beg quittât son carrosse à la porte Saint-Antoine et se montrât à cheval aux Parisiens. Breteuil ne pou-

1. Bourbon (Louis-Henri, prince de Gondé, duc de) 1692- 1740. Il devint premier ministre en 1723.

vait songer à utiliser la maison dite de Rambouillet et qui servait d'ordinaire pour les ambassadeurs non catholiques, car elle était alors démeublée et le chemin qui y conduisait depuis le faubourg Saint- Antoine était en fort mauvais état. Le sieur Titon de Villegenou, propriétaire d'une belle maison précisément située dans la grande rue du même faubourg, consentit volontiers à la mettre à la disposition de l'ambassadeur.

Une dernière question dut encore être tranchée. Le 5 février, d'Argenson *, lieutenant général de la police de Paris, écrivait au baron de Breteuil que la compagnie des inspecteurs de police, récemment formée par ses soins, se trouverait bien vêtue et bien montée à la porte de Titon. Il exprimait, à cette occasion, le vœu que cette compagnie fût autorisée à se joindre au cortège de l'ambassadeur. Le lendemain, jaloux de l'honneur sollicité par d'Argenson pour les inspecteurs de police, des délégués de la compagnie du guet à cheval de Paris et de celle du prévôt de l'Ile de France venaient trouver l'introducteur afin de réclamer également une place. La compagnie du guet à cheval invoquait son ancienneté pour

1. D'Argenson (Marc-René, Voyer de Paulmy), né en 1652, mort en 1721, fut lieutenant-général au bailliage d'Angoulême, puis lieutenant-général de la police de Paris.

Son fils René-Louis, fut ministre des Affaires étrangères du 19 novembre 1744 au 3 janvier 1747.

ENTRÉE A PARIS DE l'aMRASSADEUR PERSAN 121

obtenir le pas sur les inspecteurs, et la compagnie du prévôt demandait à fermer la marche. D'Argenson, consulté par Breteuil, répondit qu'il n'avait d'autorité sur les gens du guet que pendant la nuit et qu'il n'avait aucune action sur les gens du prévôt. La question devenait délicate et l'introducteur se trouvait fort embarrassé. S'étant avisé que la présence des trois compagnies à l'entrée de Mehemet Riza Beg constituerait un précédent, il se tira d'àflaire en prenant l'avis du roi. Un courrier spécial, envoyé à bonne allure au comte de Pontchartrain, rapporta les ordres de Sa Majesté. Louis XIV décidait que les compagnies du guet et de la maréchaussée ne prendraient pas place dans le cortège, et qu'elles rempliraient, le 7 février, leurs fonctions habituelles en maintenant l'ordre à Paris et dans la campagne. La réponse était muette en ce qui concernait les inspecteurs de police : d'Argenson en profita pour leur faire donner satisfaction au dernier moment.

Entre temps, les chevaux de main des écuries royales destinés à l'entrée avaient été conduits à Gharenton.Les écuyers qui les accompagnaient les avaient présentés magnifiquement harnachés à l'ambassadeur. Mehemet Riza Beg ayant voulu en essayer un après lui avoir fait mettre un mors à la persane, la bête s'emporta et faillit précipiter Son Excellence du haut des terrasses du jar-

din. Le Persan, très marri de cette mésaventure, ne manqua pas de l'attribuer à l'influence néfaste de la lune de février, et y trouva un prétexte de plus pour donner libre cours à sa mauvaise humeur.

Le jeudi 7 février, au matin, Breteuil plein d'espoir dans le succès d'une journée si minutieusement réglée, alla chercher le maréchal de Matignon dans le carrosse du roi et se rendit avec lui à Charenton. Le diable, hélas, se mit de la partie pour brouiller les choses et les gens. La pluie tombait à grosses gouttes. Tout avait été prévu sauf cet accident qui rendait impossible l'exécution du cérémonial arrêté si laborieusement avec l'ambassadeur. Plus de rencontre fortuite dans les jardins, plus de conduite au carrosse où devait attendre le maréchal de Matignon. Il fallait improviser une solution et se résigner à aller prendre l'ambassadeur dans sa maison, suivi de tous les carrosses des princes et princesses. Mais le baron de Breteuil, rendu méfiant par l'expérience, ne voulut pas exposer le maréchal à quelque avanie du Persan. Il supposait, avec raison, que Mehemet Riza Beg recommencerait le jeu qu'il avait joué lors de leur première entrevue, et qu'il prendrait prétexte de sa religion pour ne se point lever et se refuser à saluer les représentants du roi. Le compte rendu que l'introducteur donne, dans ses mémoires, de ses négociations préliminaires avec

Son Excellence, ne manque pas de piquant : « Je lui dis, écrit-il, que s'il voulait éviter toute « cérémonie, il pouvait descendre seul jusqu'au « carrosse auprès duquel le maréchal de Matignon « et moi l'attendrions, qu'en l'abordant nous le « mettrions entre nous deux, et que le maréchal « lui ferait les honneurs du carrosse, que cette « manière se pratiquait avec les nonces du pape « lorsqu'on va les prendre dans le carrosse du roi « pour l'entrée. Il refusa de le faire et me dit « quil était informé que M. de Matignon et moi « devions monter et nous asseoir dans sa cham- <c bre et qu'il nous y ferait donner du café et du « thé. Je lui dis que nous le ferions volontiers s'il « voulait nous recevoir avec les civilités convena- « blés, et que, comme il n'était pas accoutumé aux « conduites et reconduites que nous observons en « pareille occasion avec les ambassadeurs de « l'Europe, nous nous contenterions s'il se levait « de dessus son fauteuil, quand nous entrerions « dans sa chambre, car ses carreaux et ses tapis « étaient déjà allés à Paris. Il refusa absolument « de le faire, sous le prétexte, déjà cité, que sa loi « le lui défendait. Je lui proposai de se lever « avant que nous fussions entrés, et de faire, « quand nous entrerions, quelques pas dans sa « chambre pour aller au carrosse, qu'ainsi ce ne < serait point pour des chrétiens qu'il se lèverait « mais pour aller au carrosse. Il refusa encore cet

« expédient et quelques autres semblables que je « lui proposai, et cela avec un ton de colère et « tant d'emportement que je fus enfin obligé de « lui dire que s'il ne voulait pas faire la civilité « que je lui demandais, qui était certainement la « moindre qu'on pouvait exiger de lui, il ne ferait « point d'entrée à Paris, et que, s'il ne faisait point « d'entrée, il n'aurait point d'audience du roi et « ne rendrait point à Sa Majesté la lettre du roi « de Perse. Et comme loin d'écouter la raison, « son emportement et son obstination à refuser « augmentaient, je le quittai pour aller concerter « avec le maréchal de Matignon, qui m'attendait « en bas, de monter en carrosse sans l'ambassa- « deur et de feindre de nous en aller, persuadé « que l'ambassadeur, qui n'avait ni pot ni écuelle « lavée à Gharenton — parce qu'il avait tout « envoyé dès le matin à Paris et qu'il se laisserait « plutôt mourir de faim que de manger de ce qui « serait apprêté par des chrétiens — , reviendrait « à lui dès qu'il nous verrait partir et nous enver- « rait prier de revenir. »

La scène avait été jusqu'à ce moment assez vive. D'après le baron de Breteuil elle ne semble, toutefois, pas avoir atteint le caractère de violence que lui prêta plus tard le Journal historique des matières du temps l. Si l'on devait en croire cette

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