‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 46 sur 133 · L'AMBASSADEUR DE PERSE A VERSAILLES · texte numérisé non relu

L'AMBASSADEUR DE PERSE A VERSAILLES

D'après une estampe de la Galette de France.

l'audience royale DU 19 FÉVRIER 1715 155

neur du palais des Tuileries l, fils de feu le premier valet de chambre du roi, qu'on avait choisie pour y faire reposer l'ambassadeur. Cette maison, située sur l'avenue de Versailles, avait été bien aménagée ; on y avait préparé des rafraîchissements pour les Persans. Le cheval que Son Excellence devait monter jusqu'au château l'y attendait, ainsi que les bêtes destinées au maréchal de Matignon et à Breteuil. Des carrosses et des animaux frais pour les gens de la suite stationnaient également dans l'avenue, de même que l'escorte des huit trompettes de la chambre du roi.

Après un arrêt prolongé jusqu'à ce que l'heure de l'audience approchât, on se remit en route dans l'ordre suivant :

Le carrosse du baron de Breteuil, précédé de trois de ses domestiques à cheval.

Les deux carrosses du maréchal de Matignon précédés de même de domestiques à cheval.

Douze chevaux de main des deux écuries du roi, magnifiquement harnachés, et menés par des palefreniers de Sa Majesté.

Quatre chevaux du roi avec des harnais à la

Porchefon taine, desséché depuis, mais qui baignait à cette époque les bords de ce jardin, en augmentait encore les agréments. J. A. Le Roi, Histoire de Versailles, Versailles 1868, 2 vol. in-8, t. 1, p. 436.

1. Bontemps (Louis), né en 1668, mort en 1742, succéda à son père Alexandre en 1701 dans la charge de premier valet de chambre du roi. 11 était aussi capitaine du château des Tuileries et intendant des bâtiments et jardins de la reine.

persane et menés en main par des Persans; Les douze fusiliers à pied et portant haut leurs fusils.

Plusieurs domestiques de l'ambassadeur à cheval.

Le secrétaire à la conduite des ambassadeurs, le sieur Merlin, qui avait été envoyé la veille à Versailles pour surveiller les derniers arrangements de la maison de Bontemps.

Le mollah de l'ambassadeur ou docteur de sa loi, son trésorier, et le page portant la pipe.

Les huit trompettes de la chambre du roi et au milieu d'eux, Agobjan à cheval, tenant dans les mains les présents et la lettre du roi de Perse enveloppée dans une étoffe de soie à fleurs d'or.

Le maître des cérémonies de l'ambassadeur, avec Padéry.

Saint-Olon à cheval et seul.

Son Excellence l'ambassadeur du grand sophy sur un cheval du roi harnaché à la persane, c'est-à-dire avec une grande housse d'or, ayant le maréchal de Matignon à sa droite et le baron de Breteuil à sa gauche, tous les trois marchant de front et entourés, Mehemet Riza Beg de ses laquais arméniens et persans, le maréchal et Breteuil, de leur livrée personnelle.

Le grand écuyer de l'ambassadeur, à cheval, portant l'étendard du roi de Perse, avec deux

l'audience royale du 19 FÉVRIER 1715 157

pages, l'un tenant appuyé sur sa cuisse le sabre de son maître, l'autre, la pipe.

Le carrosse du roi.

Les fusiliers de Son Excellence laissèrent leurs fusils à la grille de l'avant-cour du château et continuèrent le trajet sans armes. Dans cette avant-cour ! on avait rangé les gardes françaises 2 et suisses 3 au nombre de deux mille hommes tous choisis et vêtus de neuf : les tambours bat-

1. « La grille de l'avant-cour à fers de pique dorés se trou- « vait à l'emplacement actuel de la grille du château. Huit <( pilastres à jour figurant une grande lyre avec un soleil et « trois fleurs de lys au-dessus, la divisaient en travées au « milieu desquelles s'ouvrait la grande porte, couronnée de <c trophées d'or et de l'écusson de France dominé par la cou- « ronne royale. Les petits corps de garde qui flanquaient la « grille servaient de piédestaux à deux groupes de pierre, « œuvres de Gaspard Marsy et de Girardon, représentant « dans le style des marbres de Michel Ange ou de Jean de <i Bologne, des Victoires élevant une couronne et terrassant

* un captif. L'avant-cour s'étendait depuis cette grille jusqu'à

* celle de la cour royale. André Pératé, Versailles, Paris, « 1904, 1 vol. in-4, p. 24.

2. Les gardes françaises étaient le premier régiment d'infanterie. Ils formaient, avec les suisses, la garde du prince et appartenaient à la maison du roi. Divisés en trente-deux compagnies portant le nom de leur capitaine à l'exception de celle dite colonelle, ils choisissaient leur place à la guerre, prenaient la tête des sapes dans les sièges et entraient les premiers quand la place était prise ; ils choisissaient leurs logements dans les garnisons.

3. Les gardes suisses, organisés en 1615-1616, se composaient, sauf le colonel, exclusivement de Suisses. Leur effectif était de douze compagnies. Au point de vue des préséances, ils venaient immédiatement après les gardes françaises, mais ils avaient le pas sur tous les autres régiments suisses ou étrangers. C'est la brillante conduite d'un des régiments suisses à Arques (1589) qui attira sur lui l'attention royale, et lui valut, sous la minorité de Louis XIII, cotte situation privilégiée.

tirent au passage du Persan. L'étendard fut déposé par l'écuyer à la porte de la cour du roi ', où Mehemet Riza Beg trouva, sous les armes et formant la haie, les gardes de la porte et de la prévôté a. Cette cour était encombrée de personnes de toutes sortes et les gardes eurent beaucoup de peine à frayer un passage au cortège qui défila devant les fenêtres du roi. L'ambassadeur descendit de cheval à la porte de l'appartement du duc de Guiche 3, colonel au régiment des gardes ; cet appartement avait été réservé aux Persans en raison de l'exiguïté de la salle des ambassadeurs où tous les diplomates

1. La cour du roi était séparée de l'avant-cour par des grilles formant presque un demi-cercle et dont l'entrée se trouvait à l'endroit que marque aujourd'hui la statue équestre de Louis XIV. La ferronnerie n'en était pas moins élégante que celle de la première grille et ses deux corps de garde supportaient également deux charmants groupe de pierre (aujourd'hui reportés sur la balustrade de l'avant-cour), la Paix de Tubi? et l'Abondance de Goysevox. Il y avait dans la cour royale, depuis 1678, un grand bassin avec des jets d'eau. Les restaurations du xixe siècle en ont abaissé le niveau. On peut le voir aux bases, beaucoup trop hautes, des colonnes accouplées qui soutiennent le balcon royal, et aux fenêtres du rez-dechaussée, qui faisaient office de portes, d'où l'on descendait à l'intérieur du château. Lucien Pératé (op. cit.), p. 2 -26.

2. Le nom de gardes de la prévôté de l'hôtel fut pris sous Louis XIV par les archers du prévôt de l'hôtel du roi dont le nombre fut porté de 50 à 100. Les gardes étaient vêtus d'un hoqueton aux couleurs du roi, incarnat, blanc et bleu avec la devise d'Henri IV, c'est-à-dire une massue d'Hercule et les mots : Erit ha.ee quoque cognita, monstris.

3. Guiche (Antoine IV, duc de Grammont, comte de) 1672- 1725 11 prit part aux campagnes de 168S à 1712, succéda à son père eu 1712 comme lieutenant général de Navarre et Béarn. Maréchal de France (1724).

l'audience royale du 19 FÉVRIER 1715 159

étrangers devaient déjà se réunir avant l'audience.

Une foule extraordinaire avait assisté à l'arrivée de l'envoyé du grand sophy à Versailles et à son entrée au château. Depuis la maison de Bontemps les curieux s'écrasaient. L'avenue, les toits, les cours, fourmillaient de monde et le peuple avait réussi à pénétrer presque jusque dans la cour du roi. Sa Majesté se divertit fort de ce spectacle qu'elle considéra de ses fenêtres : curieuse de voir le cortège de l'ambassadeur, elle daigna même paraître sur le balcon de sa chambre et son apparition fut saluée de cris enthousiastes qui se répétèrent à l'envi jusqu'à l'avenue de Paris bien que les badauds les plus éloignés ne pussent distinguer la silhouette du vieux monarque. « Je crois, note Dangeau dans son Journal de la Cour ii n'avoir jamais entendu des « vive le roi » qui partissent de meilleur cœur. »

Dès que l'ambassadeur et sa suite eurent pénétré dans l'appartement du duc de Guiche, Louis XIV se rendit en grand cortège dans la galerie. Levé à son heure ordinaire a, il se montrait d'excellente humeur et tout souriant. Il eut l'attention pour combler les vœux des dames de passer tout auprès d'elles en gagnant son trône,

1. Dangeau, Journal de la Cour du mardi 19 février 17151 t. 15, p. 364.

Page 1