‹ Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inéditsChapitre 53 sur 133 · A. E. Perse, t. 3, f · texte numérisé non relu

A. E. Perse, t. 3, f

Tandis que Louis XIV regagnait, après la cérémonie, ses appartements pour quitter ses habits de gala, en prescrivant de ne rien modifier à l'aménagement des salles qu'il entendait utiliser dans les mêmes conditions pour l'audience de congé de l'ambassadeur, Mehemet Riza Beg était conduit auprès du dauphin, par le maréchal de Matignon et le baron de Breteuil, ses inséparables compagnons.

Le dauphin avait passé lui-même dans l'appartement richement meublé de feu Mm8 la dauphine, sa mère l. Comme le roi, il était assis lorsque l'ambassadeur parut et, comme à l'audience royale, il avait son bonnet sur la tète et son chapeau à la main. Il se leva et se couvrit un instant pour écouter le compliment du Persan dont Padéry a donné, cette fois encore, en ces termes, une traduction probablement corrigée :

« Monseigneur, je prie Sa divine Majesté « qu'elle veuille vous conserver, qu'elle aug- « mente vos jours et vos années ; que vous deve- « niez très vieux, et que vous imitiez votre grand- « père, ce grand empereur à qui Dieu donne « longue vie, afin qu'il puisse vous donner l'édu- « cation nécessaire pour gouverner son empire « autant que ce grand empereur. Que Dieu le « fasse.

1. Marie-Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, morte en février 1712.

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« Si j'osais prendre la liberté, Monseigneur, « de me prosterner pour vous baiser la main, je « le ferais avec beaucoup de respect ; mais celui « que j'ai pour votre personne sacrée est si grand « que je n'ose m'en approcher de si près : c'est « le seul motif qui m'en empêche. Que Dieu aug- « mente vos jours et vous fasse vieux. »

La duchesse de Ventadour répondit quelques mots au nom du jeune prince. Le dauphin ne se montra d'ailleurs pas effrayé, en dépit de ses cinq ans, par l'ambassadeur. Il prêta l'oreille aux paroles du Persan avec autant d'attention que s'il les eût comprises. Sur l'invitation de sa gouvernante, il fit approcher Son Excellence, lui tendit sa main à baiser et la pria de remercier de sa part le roi de Perse et de l'assurer de son estime et de son amitié.

Comme on avait pensé que le duc d'Orléans recevrait Mehemet Riza Beg à Paris, l'ambassadeur fut dispensé de lui présenter ses respects à Versailles ; mais le duc ayant changé d'avis trop tard, il fut décidé que la réception aurait lieu le jour de l'audience de congé du roi. On ne songea pas, d'autre part, à mener Son Excellence chez les princesses. Les Orientaux, remarque Breteuil, n'ayant pas l'habitude de pénétrer chez les dames, on n'aurait jamais réussi à faire comprendre à Mehemet Riza Beg, homme indocile, qu'il donnerait un témoignage de sa défé-

rence aux princesses en leur rendant visite.

Pour achever une journée déjà si bien remplie, un repas avait été préparé. Mais l'ambassadeur, trop dévot pour touchera des aliments accommodés par des chrétiens, refusa d'y prendre part. Il se contenta de manger quelques fruits crus dans l'appartement du duc de Guiche où il se reposa sur des coussins et des tapis. Les gentilshommes attachés à sa personne, c'est-à-dire le maréchal de Matignon, Breteuil, Saint-Olon, les officiers des gardes du corps, Merlin, Padéry et même l'Arménien Agobjan, n'ayant pas des motifs aussi sérieux pour jeûner, firent honneur à la chère royale. Pendant le temps que Son Excellence passa encore au château, des dames de la Cour de la première qualité et presque toutes titrées, vinrent la contempler. Mehemet Riza Beg tint cercle, comme à Paris dans son hôtel, sans se lever pour personne et sans cesser de fumer sa fameuse pipe qui l'avait suivi jusque dans la grande galerie. On pouvait croire décidément que le tabac constituait sa nourriture préférée et suffisait à le faire vivre.

Avant de quitter Versailles, l'ambassadeur, accompagné seulement de Merlin et de Saint- Olon alla chez le marquis de Torcy et chez le comte de Pontchartrain. La pluie, qui s'était mise à tomber, empêcha d'observer le même cérémonial au départ qu'à l'arrivée. On renonça

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donc à la cavalcade jusque chez Bontemps, et l'on monta dans les carrosses sans faire le tour de la Cour du roi, ce qui n'empêcha d'ailleurs pas les gardes françaises et suisses de prendre les armes et de faire sonner les trompettes quand le cortège traversa Lavant-cour. Le maréchal de Matignon étant resté à Versailles, Breteuil prit sa place dans le carrosse royal et Saint-Olon avec Padéry s'installèrent sur le devant. Il était huit heures du soir quand l'ambassadeur franchit les portes de l'hôtel de la rue de Tournon. Parti depuis quatorze heures, il n'avait pris le matin chez Bontemps qu'un peu de café apporté par ses gens, et mangé que deux pommes chez le duc de Guiche et une pomme d'api en voiture. Son humeur était néanmoins restée charmante. Enthousiasmé du roi, de la magnificence de la Cour, de la splendeur de l'audience, il n'avait cessé de chanter tout le long de la route. La journée du 19 février avait été heureuse.

Si l'envoyé du chah Hussein garda de sa réception à Versailles un souvenir excellent, l'impression qu'il produisit lui-même au château fut médiocre : la valeur des présents remis au roi contribua à diminuer encore la faible considération dont il jouissait déjà parmi les courtisans.

Tout le bruit que Mehemet Riza Beg avait fait, depuis son débarquement en France, au sujet des cadeaux du roi de Perse, avait piqué la

curiosité et monté les imaginations. On se souvenait de la joie manifestée par Son Excellence lorsqu'elle avait revu à Marseille la cassette confiée àAgobjan, de la pompe avec laquelle on avait transporté ce précieux colis à travers la France et à Paris, de la surveillance qu'il avait fallu exercer sur les chemins afin de prévenir tout incident. A l'hôtel des ambassadeurs, le Persan avait exigé que les présents fussent placés dans sa chambre, au chevet de son lit ; enfin grâce aux huit trompettes qui les avaient escortés à Versailles jusqu'à la grande galerie, chacun était convaincu qu'ils représentaient un trésor. A ]a stupéfaction de tous, ils se composaient exactement de cent six petites perles, deux cent quatre-vingts turquoises et deux boîtes d'or remplies de baume de Mumie (1). Cet onguent avait,

1. « Il y a deux sortes de Mumie en Perse. L'une est la « mumie communément dite qui vient des corps embaumés et « enterrés dans le sable aride et ardent où dans la suite des « siècles ils se pétrifient. L'autre mumie est une gomme pré- <c cieuse qui distille de la roche. Il y en a deux mines ou deux « sources en Perse. L'une dans la Garamanie déserte, au pays « de Sar, et c'est la meilleure ; car on assure que quelque « moulu, brisé ou fracassé qu'un corps humain puisse être, « une demi-dragme de cette mumie le rétablit en vingt-qua- « tre heures, de quoi personne ne doute en Perse, sur l'expé- « rience des cures merveilleuses qu'ils font tous les jours « avec celte précieuse drogue. L'autre mine est au pays de « Gorassan, qui est l'ancienne Bactriane. Les roches dont la « vraie mumie distille appartiennent au roi, et tout ce qui en « distille est pour lui ; elles sont fermées de cinq sceaux des « principaux officiers de la province. On n'ouvre la mine «qu'une fois l'an, en présence de ces officiers et de plusieurs < autres encore, et tout ce qui se trouve de ce précieux mas*

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il est vrai, en Perse une réputation particulière. Il passait pour très rare, étant distillé goutte à goutte par un rocher. Ses propriétés, disait-on, étaient merveilleuses ; il guérissait les blessures et conservait la santé et la vigueur. Mehemet Riza Beg était dès lors convaincu que son maître avait envoyé au roi de France quelque chose d'inestimable. Il soutint seul cette opinion, car on s'indigna à la Cour et dans le public d'une ladrerie qu'on attribua à l'ambassadeur luimême. De tous côtés les remarques les plus désobligeantes furent faites sur le représentant du sophy qui apparut, de plus en plus, comme

« tic, ou la plus grande partie, s'envoie au trésor du roi d'où, « avec un peu de crédit, on en tire dans le besoin. Le mot de « mumie est persan, venant de moum, cire, gomme, onguent. « Les Persans disent que le prophète Daniel, leur a enseigné « la préparation et l'usage de la mumie. » (Chardin, op. cit., « t. 3, p. 309 sqq.).

Koempfer (Amœnitates exotiese) écrit que « la mumie est une « substance bitumineuse qui transpire en très petite quantité « d'un rocher : elle est semblable par la couleur et la densité « à la poix et à certains égards par la viscosité. Elle est assez « liquide tant qu'elle reste fraîche et adhérente au rocher. La « chaleur la rend malléable : elle se combine facilement avec « l'huile et ne peut se mêler avec l'eau. Elle est inodore : jetée « sur le charbon, elle rend une odeur de soufre mêlée de naphte. « On la recueille dans une caverne étroite située dans le ro- « cher au pied du mont Caucase. Une énorme pierre ferme « l'entrée de la caverne et elle est scellée. L'homme chargé de « recueillir la mumie est accompagné des officiers du roi, « mais il entre seul, après s'être dépouillé de tous ses vête- « ments et ayant de l'eau plein la bouche, afin de ne pouvoir « détourner aucune parcelle de baume. Le produit de la récolte « annuelle était évalué à cinq misqâl soit un peu plus de quatre « onces. »

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un imposteur. Les gens de la première qualité doutèrent qu'il vînt de la part du chah et que les lettres de créance présentées à Sa Majesté fussent authentiques. Louis XIV fut plaint d'avoir été dupé par Pontchartrain, et seul le baron de Breteuil défendit Mehemet Riza Beg contre des attaques et des calomnies imméritées. Rendre Son Excellence responsable des choix faits par son souverain ou ses ministres, insinuer qu'elle avait pu détourner les objets précieux contenus dans la cassette royale était réellement injuste. En avouant, dans ses mémoires, son étonnement de ce « qu'un si grand et si riche roi que celui « de Perse eût envoyé un aussi chétif et si indi- « gne présent à un si grand monarque que « Louis XIV, car le tout ne valait pas mille « écus », l'introducteur des ambassadeurs plaide donc les circonstances atténuantes pour Mehemet Riza Beg. Il en trouve dans le fait que le sieur Michel avait porté au chah, au nom de Sa Majesté, des cadeaux « encore plus chétifs », il en conclut que le grand sophy a voulu « rendre la pareille ». [1 ajoute enfin, en dépassant cette fois la mesure : « ces sots de gredins qu'on « envoie de la part du roi en Orient et qui y « prennent le titre d'envoyés de France, y désho- « norent davantage la nation par la bassesse de « leur naissance et le peu de dépense qu'ils sont « en état de faire. »

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Mehemet Riza Beg ne méritait, à vrai dire, « ni cet excès d'honneur ni cette indignité ». A quoi bon, en l'excusant d'une faute qu'il n'avait pas commise, jeter le discrédit sur de braves gens coupables seulement de chercher à servir les intérêts de leur pays en Perse ?

Il est certain, toutefois, que la déception fut grande à Versailles et qu'on y regretta, sauf le roi et ses ministres, l'apparat de l'audience et la dépense qui en était résultée. L'ambassadeur persan avait eu le tort, qu'on ne lui pardonna pas, de démentir par ses présents, par la médiocre richesse de son costume et de celui de ses gens, les illusions et les espérances que les mots prestigieux de « Perse », « roi des rois », « grand sophy » avaient fait naître, et de ne pas en imposer, par sa magnificence, à une Cour qui s'était mise en frais pour le recevoir.

Le mal ne fut pas irréparable, et ne compromit pas le succès de l'ambassade; mais, par la suite, Mehemet Riza Beg eut le tort de fournir de nouveaux prétextes à la malignité des gens de qualité et du vulgaire.

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